Préface à Brewsie & Willie

Brewsie & WIllie de Gertrude Stein, Rivages, février 1990.
Préface et traduction de Marie-Claire Pasquier

Brewsie and Willie est le tout dernier livre de Gertrude Stein. Il a été publié à New York par Random House le 22 juillet 1946, et cinq jours plus tard, le 27 juillet, Gertrude Stein est morte à l’Hôpital américain de Neuilly. Une de ses toutes dernières joies, racontera Alice Toklas à leurs amis, sera d’avoir reçu d’Amérique les deux premiers exemplaires du livre et d’avoir pu les montrer à ses visiteurs. Ainsi le dernier message de cette expatriée à vie aura-t-il été adressé à ses compatriotes pour leur dire : « J’ai toujours été patriote, j’ai toujours été, à ma façon, un ancien combattant de la guerre de Sécession », et pour finir sur une de ces vérités simples, essentielles, qu’elle juge bonnes à dire et à redire : « Nous sommes américains. »

C’est d’ailleurs, pour elle, la première chose qui différencie les soldats de « cette guerre-ci », les G.I., des soldats de « l’autre guerre », les doughboys ou sammies : « Oui, en un sens, c’est cela qui a changé chez eux, ils sont devenus plus américains, complètement américains, les G.I. le savent et le montrent, Dieu les bénisse. » C’est ainsi qu’elle termine Wars I Have Seen (Les Guerres que j’ai vues), cette sorte de journal de l’Occupation qu’elle tient de 1943 à 1944, et où elle mêle les souvenirs de son enfance américaine, les événements au jour le jour, et les prophéties de sainte Odile où les Français autour d’elle et elle-même, avec une pointe de scepticisme, puisaient des ressources d’optimisme. Au fur et à mesure des mois qui passent, on la voit appeler de ses vœux avec plus de ferveur l’arrivée des Américains :  

« Il n’y a rien d’autre à faire que d’attendre que nous arrivions. »

(On notera ce « nous ».)

« Je vais arracher les mauvaises herbes de la terrasse pour le jour où l’Armée américaine arrivera. »

« Mais bientôt oui maintenant nous pouvons dire bientôt. »

Et finalement, le premier septembre 1944 :

« Quelle journée, quel jour entre tous les jours, j’avais toujours dit que je terminerais ce livre le jour où le premier Américain débarquerait à Culoz, et aujourd’hui, quel beau jour, hier et aujourd’hui, premier septembre 1944. Il y en a six qui sont venus à la maison, deux y ont passé la nuit, et puis il y en a eu encore trois, pas à Culoz mais à Belley. Oh quel beau jour c’est tout ce que je peux dire, oh quel beau jour. »

Gertrude Stein a donc passé toute l’Occupation avec Alice Toklas dans le Bugey, d’abord dans cette maison de Bilignin qu’elles louaient depuis 1929, puis, une fois le bail expiré, à Culoz, tout près. Cette fascination pour les jeunes hommes d’Amérique lorsqu’ils viennent, pour sauver l’Europe, de tous ces Etats dont les noms chantent à ses oreilles — Ohio, Colorado, Tennessee, Mississippi, Dakota, Wyoming, Texas, Oklahoma — oui, cette fascination, et ces échanges, et cette entente, cela remonte à la Première Guerre mondiale, lorsque, en 1917, elle parcourait la région de Nîmes au volant de sa Ford prénommée Auntie pour faire le tour des hôpitaux militaires, au service de l’American Fund for French Wounded. Tout cela est raconté dans L’Autobiographie d’Alice B. Toklas, et aussi dans le livre d’un de ces sammies demeuré un fidèle ami, W.G. Rogers, dit « the Kiddie », When This You See Remember Me. Ces soldats-là, déjà, étaient gentils, attentionnés, avec cette Américaine un peu excentrique qui leur parlait avec naturel, confiance, qui les écoutait, déjà, et prenait plaisir à jouer les marraines de guerre. En 1944, c’est une vieille dame, elle a soixante-dix ans, mais elle est connue en Amérique, c’est un peu une figure de légende, certains G.I. ont lu certains de ses livres, tous connaissent son personnage et sont flattés, heureux, de la rencontrer en chair et en os. Le 3 juin 1945, elle écrit un article dans le New York Times Magazine : « The New Hope in Our Sad Young Men ». Et sans doute pense-t-elle déjà à Brewsie and Willie, car elle avait écrit, dans l’épilogue à Wars I Have Seen : « “Parlez de nous dans un de vos livres”, m’ont-ils tous dit un peu tristement, et c’est exactement ce que je vais faire. » Mais auparavant, elle fait un voyage en Allemagne. C’est le journal Life qui « sponsorise », comme on dirait aujourd’hui, ce voyage : accompagnées de quelques G.I., Gertrude et Alice font la tournée des popotes, d’une base américaine à l’autre, mangeant au mess avec les soldats ou les officiers, et se faisant prendre en photo. L’une de ces photos les montre devant la terrasse du Berghof, le fameux « nid d’aigle » de Hitler, à Berchtesgaden, qui avait été occupé, ou libéré, par la Division Leclerc le 4 mai 1945. Les deux femmes sont assises aux deux extrémités de la photographie et de la terrasse, chacune dans un fauteuil, chacune portant chapeau. Alice a les jambes croisées, Gertrude est de trois-quarts, dans un de ses éternels gilets, un peu tassée, fragile. Entre elles, neuf jeunes gens en uniforme d’été, avec ou sans calot sur la tête, souriant à contre-jour, détendus, juvéniles : des étudiants américains entre deux cours à leur université. L’un de ces jeunes gens servira de modèle à Brewsie, il s’appelle Franklin H. Brewer. Le 24 septembre, il écrit à Gertrude Stein de Weinheim, après avoir été reçu chez elle lors d’une permission à Paris. Après les remerciements, il ajoute : « De retour dans ma compagnie, j’ai eu beau jurer que je n’avais rien à voir avec le héros du livre, on ne m’a pas cru. Une rumeur a même couru selon laquelle “Willie” serait le commandant de mon bataillon, dont le prénom se trouve être William. Il y a en tout cas quelque chose de positif dans tout cela, c’est que tous les hommes de la compagnie ont hâte d’acheter votre livre dès qu’il sortira… Comme c’est la première fois qu’il m’arrive d’être immortalisé par un livre, j’ignore ce qu’on est censé dire en pareil cas, mais naturellement je suis ravi que le surnom que m’ont donné mes camarades G.I. soit utilisé dans un livre qui parle des G.I. et de leurs problèmes. De plus, n’ayant eu, au cours de l’année passée, que trop l’occasion de prendre conscience du fait que nous sommes mortels, je vous suis très reconnaissant de m’avoir rendu immortel. » Franklin Brewer est-il toujours vivant ? On aimerait le savoir.

Le 22 octobre 1945, un autre G.I. écrit de Bremerhaven, il s’appelle John Breon, lui aussi on le retrouvera dans le livre, sous le nom de Lawrence : « Miss Stein, j’ai pratiquement pris la décision de rester en Europe une fois que je serai libéré de l’Armée. Pendant mon retour en train, j’ai pensé et repensé à tout ce que vous m’aviez dit, et j’ai maintenant la conviction que c’est la seule chose à faire. Si l’Armée m’offre un poste, je le prendrai si je peux être assuré d’être à Paris. Car plutôt que de retrouver le train-train habituel de Rockford, j’aimerais mille fois mieux cirer les chaussures à Paris. »

De retour d’Allemagne, Gertrude Stein a envoyé à Life, qui le publie le 6 août, « Off We All Went To See Germany ». Quatre jours plus tard, le général de division F. S. Osborn lui écrit de Washington : « Votre article est précieux, les gens ont grand besoin d’être secoués pour se mettre à penser par eux-mêmes. Pendant cinq ans on nous a nourris de gros titres aussi durs à digérer que de la dynamite. Il s’est passé tant de choses dont nous ne savons rien… nous avons pris l’habitude d’obéir aux ordres sans réfléchir. » C’est à peu près au même moment que Gertrude Stein se mettra à rédiger Brewsie and Willie, et l’on voit apparaître, au travers de ces lettres, certains des thèmes qui seront repris au fil des dialogues : la peur de rentrer aux Etats-Unis, ne pas vouloir obéir sans réfléchir, bref les peurs, ou tracas, ou problèmes des G.I. (ce devait être, initialement, le titre du livre). Comme le dira son premier traducteur en français, Raymond Schwab : « Ce livre nouveau lui tenait aux fibres par tout ce qui en fait un acte en même temp qu’une œuvre. » La traduction parut en avril 1947 — trop tard pour que Gertrude Stein puisse en tirer plaisir — chez Paul Morihen, rue de Beaujolais : cinq cents exemplaires numérotés, aujourd’hui introuvables. Pourtant, pendant que Gertrude Stein rédigeait, Raymond Schwab avait déjà commencé son travail : « Plusieurs fois, pendant qu’elle écrivait ce véridique recueil d’apocryphes conversations, elle m’apportait chapitre après chapitre à mesure que, selon sa façon, elle en notait au vol le souvenir imaginé : c’était, comme pour les paysans de Bilignin et les cheminots de Culoz, les réponses qu’on aurait pu lui avoir faites, mêlées à celles qu’on lui avait faites. »

« Véridique recueil d’apocryphes conversations ». Richard Bridgman, dans son livre Gertrude Stein in Pieces, aura une formule comparable : il parlera d’« authenticité stylisée ». Quant à Donald Sutherland, dans son Gertrude Stein: A Biography of Her Work, il dira que Brewsie and Willie « décrit avec une incroyable précision la légende des G.I. », cette « légende authentique », aussi réelle que « celle des fermiers en colère, ou que celle des grognards de Napoléon… ». Après avoir insisté sur le fait qu’il s’agit d’une légende collective, Donald Sutherland ajoute : « C’est une sorte de quatuor ou de sextuor, composé dans une même clé. » Puis il passe à l’image musicale du jazz dont le rythme, dit-il à peu près, casse la mesure du métronome pour obéir à des impulsions d’ordre organique. C’est le moment de rappeler que, au cours des mêmes mois, ayant terminé Yes Is For a Very Young Man (Oui, c’est bon pour un tout jeune homme), où les choix faits par les Français sous l’Occupation suivent des schémas rappelant la guerre de Sécession, Gertrude Stein va rédiger l’opéra The Mother of Us All, que Virgil Thomson mettra en musique. Le « thème » principal de The Mother of Us All, c’est la grande féministe et suffragette américaine Susan B. Anthony, qui fait une apparition brève mais remarquée dans les pages de Brewsie and Willie. Dialogues (alors que son « théâtre », à l’exception justement de Yes, n’en comporte guère). Opéra, pour parler d’histoire et de politique : cette femme n’a pas le respect des genres. Et il lui est arrivé, ô blasphème, de comparer guerre et danse, guerre et théâtre, anticipant en cela les conceptions de Paul Virilio sur guerre et cinéma, du point de vue d’une « logistique de la perception » : « La guerre, c’est comme la danse, il s’agit toujours d’avancer ou de reculer. » On croirait voir Lucinda Childs dans un opéra de Bob Wilson. C’est la raison que donne Gertrude Stein de sa méfiance vis-à-vis des révolutions et des utopies : « Elles sont décourageantes, parce qu’au lieu d’avancer et de reculer, elles montent et elles redescendent. »

Un rapprochement sur lequel on refermera ces quelques précisions : l’année même où Gertrude Stein écrivait Brewsie and Willie, Beckett, cet autre expatrié, écrivait lui aussi un dialogue polyphonique qu’on pouvait jouer à jouer sur scène (comme ce fut le cas de Brewsie and Willie en 1952) : Mercier et Camier. On découvre aussi dans ce livre de Gertrude Stein, si admirable dans le jeu des dialogues contrastés, de stupéfiantes réminiscences du Bouvard et Pécuchet de Flaubert : une même cocasserie, un même bavardage, une même naïveté.


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