La Quinzaine littéraire, n° 490, 16-31 juillet 1987.

Shari Benstock, Femmes de la rive gauche : Paris 1900-1940 – Editions des femmes

Pourquoi Femmes de la rive gauche, de Shari Benstock, que viennent de publier dans une traduction collective les Editions des femmes, est-il un ouvrage passionnant ? Est-ce par une certaine façon qu’a l’auteur d’être à la fois dans le concret et dans le théorique ? Est-ce parce qu’elle arrive à son heure, qu’elle a pu bénéficier de documents qui n’étaient pas accessibles auparavant, et bénéficier de l’apport de vingt ans de critique féministe pour projeter une lumière neuve sur une époque qui s’enfonçait dans la légende nostalgique, anecdotique, du type « Paris était une fête » ? Est-ce parce qu’elle met en évidence, sans les simplifier, des contradictions, des divisions, des déchirements ; des choix douloureux qui sont loin d’avoir disparu de la vie des femmes d’aujourd’hui, même parmi celles qui peuvent se dire « dans la réussite » ? Est-ce parce que ce livre répond à nos questions, ou parce qu’il nous permet de les poser autrement ? C’est peut-être le propre d’un ouvrage comme celui-ci qu’on ne puisse pas régler ses comptes avec lui, ou sa dette, par un commentaire hâtif, fût-il élogieux. On y plonge, on s’y replonge, on le « lit comme un roman », on le compulse comme une somme, on s’agace de ses méandres, on comprend leur nécessité, on croit l’avoir écrit…

Cinq cents pages, trois chapitres : Explorations, Enclaves, Traverses. (« Discoveries », « Settlements », « Crossroads »). Un sous-titre : « Paris, 1900-1940 », une douzaine de sous-chapitres parmi lesquels « Passages secrets : le faubourg Saint-Germain » « Paris Transfer : les années trente », et un dernier chapitre « Adieux à la cité » qui nous mène à l’aube de la deuxième guerre mondiale : fin d’une époque. À l’entrée du livre, une carte de Paris hautement sélective qui nous donne une topographie sentimentalo-géographique se déployant entre la Place Vendôme et les Jardins du Luxembourg. Cette carte est intitulée : « Le Paris des expatriés ». En fait il s’agit plutôt, comme l’indique le titre, du Paris des expatriées, même si y figurent quelques adresses de couple-avec-homme, celui par exemple d’Eugène et Maria Jolas, qui fondèrent ensemble la revue transition, ou celui de Robert McAlmon et Bryher (nom de plume de Winifred Ellerman) qui fondèrent les Contact Editions (le premier geste de Robert McAlmon, quand il disposa de la somme assez considérable allouée par son beau-père, fut d’envoyer un chèque mensuel à James Joyce). Parmi les hauts lieux : la librairie de Sylvia Beach, Shakespeare and Company, située d’abord au 8 rue Dupuytren, puis au 12 rue de l’Odéon, en face de celle de son amie Adrienne Monnier, La Maison des Amis des Livres, située au 7 (les deux femmes habitaient ensemble au 18, un chapitre entier leur est consacré). Le 27 rue de Fleurus où Gertrude Stein habita de 1903 à 1937, d’abord avec son frère Leo, puis avec Alice B. Toklas, et où elle abritait sa fameuse collection de tableaux. Le 20 rue Jacob, pavillon avec jardin où Natalie Barney organisa, dans sa jeunesse, des fêtes saphiques dédiées à l’amour de la beauté et de la sensualité. L’époque des « gracieux abandons » se termina avec la guerre de 14, car, comme le fait remarquer sans bonté excessive Shari Benstock, lorsque, la guerre terminée, la petite communauté de femmes se retrouva au 20 de la rue Jacob, « la nouvelle mode révéla à quel point Natalie Barney et ses amies androgynes avaient vieilli, toutes s’étaient coupé les cheveux et exhibaient des formes replètes. En 1918, à quarante-deux ans, Natalie n’avait plus rien des sylphides, des bergères et des petits pages qui avaient enchanté sa jeunesse. » Elle avait encore de beaux jours devant elle, son salon vit défiler tout Paris, dans cette maison qu’elle habita jusqu’à sa mort, en 1973 (à l’âge respectable de quatre-vingt-seize ans). On s’émerveille de sa vitalité quand on lit une lettre qu’à l’âge de quatre-vingt- douze ans elle adresse à Djuna Barnes (âgée elle-même de soixante-seize ans) pour lui remonter le moral : « N’as-tu pas la moindre affaire de cœur pour te tourmenter ou pour te rendre heureuse ?… Je lève à ta santé ce verre d’espoir. »

« Au croisement de la mémoire et de l’histoire, à la confluence du mythe et de la biographie », comme elle le dit dans sa préface, Shari Benstock s’efforce de retrouver les racines de l’expérience des expatriées à Paris, de mesurer leur contribution (longtemps restée ignorée au profit des « maîtres » (Pound, Joyce, Eliot) à ce qu’on a appelé le modernisme, de mesurer également le prix que, souvent, elles eurent à payer. Le livre s’ouvre sur quatre portraits parallèles (« Quatre femmes à Saint Germain »), de quatre femmes qui eurent en commun de venir à Paris, directement ou indirectement, à cause d’un homme : Edith Wharton pour échapper aux contraintes de son mariage, Natalie Barney pour échapper à un père possessif (qui mourut bientôt, lui laissant sa fortune, et par là les moyens de son indépendance), Gertrude Stein pour suivre son frère Leo (et se consoler d’une peine de cœur), Colette enfin (seule Française, avec Adrienne Monnier et Renée Vivien, de ce livre), « asservie à un mari dont elle devint la complice involontaire ». Shari Benstock fait écho à Michèle Sarde qui avait déjà démontré que Willy avait prostitué sa femme — non pas son corps, mais son talent littéraire — la séquestrant plus ou moins pour faire d’elle « une ouvrière-écrivain dans les ateliers de son mari ». Ce sont quatre histoires qui finissent bien : « Toutes finirent par surmonter les obstacles qui s’opposaient à leur indépendance et à la réalisation de soi, par se séparer des hommes qui voulaient les enfermer, et par consacrer leur vie à l’écriture come moyen de libération. » Mais toutes les histoires ne finissent pas aussi bien ; parfois le terrain est miné de l’intérieur, et les conflits internes marquent l’œuvre et assombrissent la vie, jusqu’à parfois la rendre impossible. Ainsi pour Renée Vivien, qui mourut d’anorexie à l’âge de trente-deux ans. On trouve dans ses écrits une double face : « D’un côté la morbidité, l’exotisme et l’enfermement, de l’autre la fécondité, l’indépendance, la liberté corporelle et spirituelle de la femme ». Elle ne parvint pas à réconcilier ces deux pôles. Dans l’ensemble, Shari Benstock montre que le choix d’une relation homosexuelle, qui permet de vivre à l’abri (d’où le titre « enclaves ») de la culture patriarcale dominante, peut représenter, pour des femmes qui, dès l’enfance souvent, ont marqué de la colère contre toute forme de tyrannie, une solution harmonieuse au problème de la réalisation de soi. Mais, là encore, que de différences pendant qu’une Natalie Barney (qui, comme Virginia Woolf, a appris le grec, et qui a fait le pèlerinage aux sources dès 1904) s’efforce de recréer Lesbos à Paris, une Janet Flanner (qui signe ses lettres au New Yorker « Genêt ») ne fait jamais état de sa vie privée ; et une Gertrude Stein mène pendant trente ans la plus bourgeoise, la plus domestique des conjugalités avec Alice Toklas. On admire le courage de ces femmes, leur détermination, l’intensité des liens entre elles, et leur « durabilité ». Mais il ne faudrait pas voir là non plus l’utopie enfin réalisée. Natalie Barney faisait souffrir ses amantes par ses infidélités, Janet Flanner a vieilli seule, et il n’est pas sûr qu’Alice Toklas se soit davantage épanouie auprès de Gertrude qu’auprès d’un mari plus orthodoxe. Le « mari » qu’elle s’était choisie ne prit pas, on le sait, les précautions élémentaires pour assurer les vieux jours de sa veuve — cf. Où étaient les tableaux… de James Lord). On prend conscience des contraintes sociales énormes auxquelles ces femmes étaient soumises, et qui les obligeaient à se réfugier, souvent, dans l’excentricité. Un exemple qui, de loin, paraît presque comique, est celui des acrobaties auxquelles Bryher dut se soumettre pour protéger sa liaison avec Hilda Doolittle. Dans un premier temps elle épouse Robert McAlmon (ex-amant de H.D.), dans un deuxième temps, elle épousera un autre homme, Kenneth MacPherson, afin de protéger H.D. qui, je cite, « désirait cacher à son mari, Richard Aldington, sa liaison avec MacPherson » : dévouement jusqu’à l’absurde — et tout cela pour aller se réfugier en Suisse avec H.D. et sa fille Perdita, non sans couvrir d’or les hommes autour d’elle…

L’avant-dernier chapitre est consacré au rôle des petites revues et des petites maisons d’édition. Bien souvent ce sont ces revues, ces petites maisons qui publient « à frais d’éditeur », pourrait-on dire, des femmes qui ne trouvaient pas, à cause de leur « modernisme », à se faire publier ailleurs : Gertrude Stein, Djuna Barnes, Kay Boyle, Katherine Anne Porter, d’autres encore, aujourd’hui oubliées. Là aussi, que de contradictions. Ainsi The Little Review est fondée par deux femmes, Margaret Anderson et Jane Heap. Mais, ironie du sort, c’est justement la politique d’ouverture de cette revue qui permettra à Ezra Pound de s’en emparer pour promouvoir l’avant-gardisme de son choix tout comme il s’était emparé de la revue féministe anglaise New Freewoman pour en faire The Egoist (tout un programme que ce changement de titre). Quant à transition, revue libérale, ouverte aux femmes, quel fut le rôle joué par Maria Jolas ? Voici ce qu’en dit Shari Benstock, et, même si elle-même ne fait aucun commentaire, on ne peut pas s’empêcher de lire entre les lignes : « Eugène Jolas avait découvert un mécène et une corédactrice en la personne de sa femme, Maria MacDonald Jolas, qui servit à transition de dactylo, de secrétaire de rédaction, de directrice commerciale, et commença dans la revue une longue et importante carrière de traductrice de textes français et allemands ». Pendant ce temps-là, sans doute, Maria Jolas découvrait en son mari quelqu’un qui rédigeait les manifestes et faisait la politique de la revue… Une des « thèses » intéressantes du livre, c’est qu’il n’y a pas symétrie entre les « enclaves » féminines, les tentatives d’ébauche de petites communautés « sororales », et ce que Jane Marcus a appelé « l’hégémonie homosexuelle de Cambridge » : fraternité intellectuelle anglaise, à l’époque de Virginia Woolf, fondée sur la misogynie, l’élitisme, la complicité masculine, et le soutien inconditionnel au système patriarcal. Le système patriarcal, paradoxalement, n’est pas ébranlé non plus par les avant-gardes dites révolutionnaires. Ainsi, le théoricien futuriste Marinetti écrit sans broncher : « Il est clair que si la femme moderne rêve de conquérir ses droits politiques, c’est parce que, sans le savoir, elle est intimement convaincue d’être, en tant que mère, épouse et amante, un cercle restreint, purement animal et sans la moindre utilité. » Une autre chose qu’on découvre, c’est que des prises de position audacieuses sur le plan personnel peuvent s’accompagner chez ces femmes de positions extrêmement diverses, parfois paradoxales, et parfois même aberrantes, « patriarcales », vis-à-vis du fascisme, de l’antisémitisme, de la guerre. Des horizons s’ouvrent, et pendant qu’on lève les yeux, le sol s’effondre sous nos pas. Passionnant, répétons-le.


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