La Quinzaine Littéraire, n°488, 16-30 juin 1987.

Truman Capote, Un Eté indien, nouvelle traduite de l’anglais par Patrice Repusseau – Rivages.

Lawrence Grobel, Conversations avec Truman Capote, traduit de l’anglais par Henri Robillot, Gallimard.

Un texte inédit d’un grand écrivain, c’est toujours un « scoop » : ainsi, lorsqu’on a retrouvé trois nouvelles, qu’on avait longtemps cru perdues dans une valise volée, écrites par Hemingway en 1919. Le New York Times Magazine, en août 1985, avait mis en couverture un portrait en couleur de Hemingway jeune homme, avec le titre : « Le jeune Hemingway : trois nouvelles inédites ». Dès qu’un écrivain célèbre est mort, il y a quelque chose d’émouvant à découvrir, en ouvrant ses tiroirs, des pages écrites par lui quand il faisait ses premières armes de débutant.

De la même façon, c’est une nouvelle de jeunesse de Truman Capote (mort en 1984) que publient aujourd’hui les Editions Rivages (une cinquantaine de pages écrites gros et cartonnées comme celles d’un livre pour enfants, avec une jolie couverture sans aucun rapport avec le texte). C’est un texte qui remonte à 1946 : Truman Capote avait vingt-deux ans, il travaillait au New Yorker, une de ses nouvelles, « Miriam », venait de recevoir un prix, le O’Henry Memorial Award, il n’avait encore écrit aucun roman. La nouvelle s’intitule « Un Eté indien » (en anglais « I remember my Grandpa »), elle est traduite par Patrice Repusseau (qui vient de recevoir le prix Maurice-Edgar Coindreau pour ses traductions de William Goyen). C’est un beau récit tout simple, raconté à la première personne.

Un petit garçon doit quitter la ferme où il a passé son enfance, et quitter son grand-père, pour aller habiter en ville, faire des études. Les deux jours qui précèdent le départ sont les plus tristes de sa vie, et malgré l’été indien, il neigera sur la route qui l’éloigne sans retour. Le grand-père, qui pleure lui aussi, a promis de partager un secret. Quel secret ? C’est le mot « secret » qui est magique, non ce qu’il contient. Quand le grand-père mourra, on enverra au petit-fils la seule chose qu’il ait laissée derrière lui : un grand cadre qui contient les photos de famille (sauf celle du petit-fils, justement : peut-être qu’il la gardait sur lui ?).

Ces photos solennelles, guindées (la grand-mère est particulièrement ratée, parce que ce jour-là la voiture était tombée en panne, et elle était d’une humeur massacrante), sont peut-être le point de départ de la nouvelle, elles lui donnent en tous cas sa couleur nostalgique : l’été indien est enseveli sous la neige, il faut quitter le vert paradis des lieux, des saisons, des paysages de l’enfance (comme il fallait, dans The Grass Harp, quitter la maison dans les branches), il faut s’arracher aux liens familiaux très doux qui se tissent souvent, pour un enfant élevé à la campagne, avec ses grands-parents. Ne resteront que quelques photos dans un cadre.

Au même moment paraissent chez Gallimard des Conversations avec Truman Capote (entretiens réalisés par Lawrence Grobel deux ans avant la mort de l’écrivain) qui donnent une image bien différente de l’auteur de L’Eté indien. Celui qui fut un jeune homme insolent, scandaleux, iconoclaste, celui qui fut une super star, « la mascotte du jet set », selon l’expression de Malcolm Brinnin, est, à bientôt soixante ans, abîmé par la graisse, l’alcool, les ennuis de santé. Il tient malgré tout à montrer qu’il a gardé de la défense et de l’attaque, alors il force la note, brandit les anathèmes, se veut féroce. Nul, aucun talent (Saul Bellow). Un écrivain vraiment trop mineur (Borges), il n’y a pas plus mineur (Camus). Rasant, factice (Barthelme). Atroce (Pynchon). Le Chant du bourreau, de Norman Mailer ? Un non livre. Le prix Nobel ? Une institution minable. Du côté de Hollywood : pas le moindre intérêt comme acteur (James Dean). Fabriquée (Jane Fonda). Le pire acteur qui ait jamais vécu (Rod Steiger). Une distribution aberrante (le film tiré de Breakfast at Tiffany’s, avec Audrey Hepburn). Un film infect (Le Dernier tango à Paris), etc.

Mais n’est pas féroce qui veut, ou plutôt quand il veut, aussi longtemps qu’il voudrait. On devrait rire, scandalisés, au lieu de quoi on se demande à quels fantômes ce discours s’adresse. Il y a comme une piété nostalgique dans cette évocation qui se veut péremptoire, rosse, vacharde, des années cinquante. Ah, lit-on entre les lignes, où est l’époque où Ton avait les ennemis qu’on méritait, où, de procès en procès, on ne quittait guère la une des journaux, où les querelles avec Norman Mailer ou Gore Vidal se passaient devant les caméras de la télévision. C’était toute une époque. Mais l’invective émoussée, l’insulte attiédie ne sont pas la forme la plus attachante de la nostalgie. Et la traduction, inévitablement, achève d’affadir ce qui, même en Amérique, n’émoustille plus personne. L’interviewer, lui, fait bien son travail, avec ce qu’il faut de distance et de sympathie, avec une attention aux détails qui font « vrai ».


Comments

Laissez-nous un commentaire