Des aventures pas croyables

La Quinzaine littéraire, n° 479, 1er-15 février 1987.

Thomas Pynchon, Vente à la criée du lot 49 – Traduit de l’américain par Michel Doury – Seuil

« Un après-midi d’été, Mrs Oedipa Maas rentra d’une réunion Tupperware où l’hôtesse avait peut-être mis trop de kirsch dans sa fondue pour découvrir qu’elle, Oedipa, venait d’être nommée exécuteur testamentaire, ou plutôt exécutrice, se dit-elle, d’un certain Pierce Inverarity, magnat californien de l’immobilier qui avait jadis perdu entre autres et d’un seul coup deux millions de dollars, mais qui laissait une succession suffisamment embrouillée pour que la mission de trier tout cela n’eût rien d’honoraire. » Dès la première phrase de Vente à la criée du lot 49, le ton est donné (parodique), et le rythme (tambour battant) : comme s’il fallait tout dire très vite. Parlons bas, méfions-nous, des oreilles ennemies nous écoutent. La paranoïa généralisée gagne bientôt le lecteur, qui lit d’un trait, de peur qu’on ne lui arrache le livre, ou des pages du livre pour les caviarder, et qui se laisse entraîner dans les ramifications (récit dans le récit), les bifurcations, les bretelles, type autoroute, d’une fiction passablement embrouillée. S’attendait-il à rencontrer, en pleine Californie des années soixante, le récit détaillé en cinq actes d’une tragédie élisabéthaine, The Courier’s Tragedy ? S’attendait-il à devoir élucider, à grands coups d’indices contradictoires et de reconstitutions hasardeuses, la sombre histoire tumultueuse des fameux Thurn & Taxis, courriers privés depuis l’an de grâce 1290 ? A plonger dans les arcanes de la philatélie en compagnie de l’expert Genghis Cohen pour découvrir avec lui la fabuleuse collection de timbres d’Inverarity, et à s’émouvoir lorsque, grâce à un peu de paraffine, Oedipa découvre en filigrane un cor de poste avec sourdine sur un honnête timbre d’apparence banale ? Un cor de poste avec sourdine, vous ne sursautez pas ? C’est pourtant l’emblème de… mais n’anticipons pas : vous ne connaissez pas encore le redoutable Trystero, vous n’avez pas encore frémi en lisant, dans la version non expurgée (rarissime) de The Courier’s Tragedy : « Aucune étoile ne veillera quand il dort, Sur l’ancien compagnon du pauvre Trystero ». Vous n’avez pas encore déchiffré l’acronyme W.A.S.T.E. : vous n’avez pas essayé de faire marcher la machine de Maxwell, celle où un petit Démon s’évertue à trier les molécules d’air lentes des molécules rapides, permettant ainsi de supprimer l’entropie et d’atteindre au mouvement perpétuel. L’entropie ? Vous savez bien, c’est fondamental, à la fois dans le domaine de la thermodynamique (Pynchon a fait des études d’ingénieur), et dans celui de la communication. Rassurez-vous, ici ce n’est qu’une figure de style, qui permet justement de relier les deux domaines, et tout l’intérêt du Démon, c’est qu’il « rend cette métaphore non seulement verbalement élégante, mais objectivement vraie. » Ne vous étonnez pas si tout cela (et bien d’autres surprises) vous monte un peu à la tête : il y a pas mal de kirsch dans cette fondue (et quelques rasades de tequila, plus un doigt de vin de pissenlit).

Reprenons. En commençant par The Courier’s Tragedy. Une fois Oedipa partie de chez elle, abandonnant pour quelque temps son mari Mucho Maas, qui est disc-jockey, elle trouve comme auxiliaire dans sa quête, pour parler comme Propp, un certain Metzger, avocat, ancien acteur, qui a rédigé le testament d’Inverarity. Un ami et rival de Metzger, Manny Di Presso (chaque nom propre est une petite capsule bourrée de sous-entendus), acteur, ancien avocat, leur raconte l’affaire des filtres Beaconsfield. C’est très simple. Inverarity avait des contrats portant sur les autoroutes en construction : ces autoroutes passent souvent sur l’emplacement d’anciens cimetières, on en profite pour vendre les os ; ceux-ci servent à faire du noir animal qui, à son tour, est employé dans les filtres de cigarettes. Dans le cas de Beaconsfield, les os proviennent d’Italie. Une compagnie de GIs aurait été exterminée par les Allemands en 1943, et les corps jetés dans le Lago di Pietà, quelque part entre Naples et Rome : dans les années cinquante un Américain qui était au courant de l’histoire a décidé de se faire de l’argent en récupérant les ossements, et en les expédiant outre-Atlantique : de firme d’import-export en usine d’engrais, ils aboutissent dans les cigarettes Beaconsfield. Vous ne voyez toujours pas le lien avec The Courier’s Tragedy ? Un lien analogique fort.

Des gosses qui ont vu la pièce font le rapprochement : il y a justement là aussi une histoire de bataillon disparu dont les os sont récupérés et transformés… Oedipa ébranlée par cette coïncidence décide d’aller voir la pièce. Elle se retrouve, au bout de cinq minutes, « complètement envoûtée par l’univers maléfique imaginé par Richard Wharfinger pour ses spectateurs du XVIIe siècle, monde au bord du cataclysme, morbide, énervé par les voluptés et qui n’allait pas tarder à basculer, quelques années plus tard, dans les abîmes glacés de la guerre civile. » Il faut lire dans le texte cette histoire d’escalades dans la cruauté, avec langue empalée sur une rapière, gros orteil de cardinal coupé et consacré (par le cardinal lui-même) comme une hostie : « ceci est mon corps… ».

Pynchon s’en donne à cœur joie. Plaignons l’infortuné Pasquale, l’usurpateur. Au milieu d’une orgie, un faux singe lui saute dessus. « Les dix minutes qui suivent sont consacrées à mutiler, étrangler, empoisonner, brûler, piétiner Pasquale, auquel on a préalablement crevé les yeux. Pour notre plaisir il nous décrit en détail ses diverses sensations. Il finit par mourir dans d’abominable souffrances. » Mais si Oedipa tient à rencontrer le metteur en scène, Randolph Driblette, ce n’est pas pour son plaisir, c’est parce que Thurn & Taxis et le mystérieux Adversaire, Trystero, clandestin jusqu’à ce jour mais encore présent en Amérique, sont tous deux nommés dans la pièce.

Ce n’est pas ici le lieu de raconter comment Driblette sera retrouvé noyé dans le Pacifique, ni comment Oedipa entrera en contact, au cours de son enquête, avec la Peter Pinguid Society, plus que louche, ou les Inamorati Anonymes ; comment elle assistera à la folie furieuse de son psychanalyste Hilarius, ancien nazi tortionnaire à Buchenwald. C’est seulement le lieu de dire que l’énigme ne sera pas élucidée, finalement. Le récit s’achève avant la vente aux enchères (la « vente à la criée du lot 49 ») où l’on apprendrait enfin qui est le mystérieux acheteur qui s’est annoncé. La nature même de la quête est de ne pas aboutir, et si révélation il y a, cette révélation ne peut être que dépourvue de tout contenu identifiable, mémorisable : « Oedipa se demanda si, quand tout cela serait fini (si cela devait finir un jour), il ne lui resterait pas à elle aussi une compilation de souvenirs, d’indices, de données, de signes obscurs, sans que jamais la vérité centrale elle-même lui fût apparue, trop éclatante pour que sa mémoire la retienne jamais : ce devait être comme une explosion, qui détruisait à jamais son propre message, ne laissant, quand le monde réel revenait, que le rectangle blanc d’une pellicule surexposée. »

La quête est aussi l’occasion de rencontrer une Amérique d’où a disparu la foisonnante diversité des origines pour devenir une abstraction soumise au système binaire des ordinateurs : « C’était maintenant comme si l’on avançait entre les matrices d’un gigantesque ordinateur binaire, les zéros et les numéros un par paires, et se balançant comme des mobiles à droite et à gauche, peut-être à l’infini. Derrière ces rues en forme de hiéroglyphes, il y avait soit un sens transcendantal, soit tout simplement la terre. » C’est une Amérique où les sons et les images sont préenregistrés, où il n’y a plus de lieux à parcourir, mais des circuits. C’est aussi cela l’entropie : la perte du sens.

Pynchon, qui est aussi l’auteur de V (1963) et de Gravity’s Rainbow (1973), avait commencé, à la fin des années 50, par écrire des nouvelles. L’un des grands livres américains est pour lui On the Road, de Kerouac, et lui-même se considère comme faisant partie de la « post-beat-generation ». Les avatars de son livre Vente à la criée du lot 49 dans l’édition française sont à peine moins bizarres que la quête d’Oedipa : en 1976 (mais qui s’en souvient ?), il avait déjà paru chez Plon dans la même — et très bonne — traduction de Michel Doury, sous le titre San Francisco Cry, Fiction & Cie, c’est le cas de le dire. Dix ans d’incubation (le livre est de 1966), c’était trop peu, vingt ans, cela nous laisse le temps, de notre côté de l’Atlantique, de nous habituer à la nouveauté.


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