La Quinzaine littéraire, n° 475, 1er-15 décembre 1986.
Michel Fabre, Richard Wright : la quête inachevée – Editions Lieu commun.
« Eh bien, qu’il frissonne un peu. La vie est glacée… » Voilà comment réagit Richard Wright en apprenant qu’on trouvait son livre Black Boy (publié en 1945) trop désespéré, et qu’un critique avait dit que sa lecture lui avait donné le frisson. Cela donne bien le ton de cet écrivain, de son pessimisme existentiel qui ne désarma pas même lorsqu’il fut devenu célèbre et internationalement reconnu, et même si Richard Wright milita toute sa vie durant pour la cause de son peuple, ce qui témoigne à tout le moins d’un certain « optimisme de l’action ». Pessimisme qu’on peut comprendre car, lorsqu’il mourut, en 1960, à cinquante-deux ans, usé par un vain combat, les problèmes du monde étaient loin d’être résolus…
On peut voir dans son itinéraire, tel que le retrace ici Michel Fabre, trois grandes étapes. La première, c’est l’enfance et l’adolescence, telles qu’il les a lui-même racontées dans Black Boy, justement. Enfance pauvre au fin fond du Mississippi, père qui déserte le foyer, mère vite infirme, une grand’mère adventiste à la forte personnalité : « Ma mère étant infirme, j’habitais chez ma grand’mère et mangeais son pain, et cette dépendance m’obligeait automatiquement à adorer son Dieu. Ma grand’mère pratiquait l’adventisme du Septième Jour, dont le rituel règle chaque moment de l’existence. » Très tôt, la solidarité raciale se manifeste dans la bande de jeunes Noirs à laquelle appartient le petit Richard, très tôt il apprend à haïr les violences dont sont victimes les Noirs dans le Sud. Le Nord lui apparaît comme une terre promise, mais lorsqu’il arrive à Chicago, il découvre bien vite que la réalité se moque de ses rêves. Il est tour à tour livreur, plongeur, postier, chômeur, recruteur de votes, balayeur. En même temps, il s’est mis à écrire des nouvelles, il cherche à s’introduire dans les milieux de la presse noire, il lit les grands auteurs, il sait qu’il veut être écrivain. Il s’inscrit dans un club John Reed, qui regroupe des peintres et des écrivains. Ses ambitions sont grandes : « J’expliquerais aux communistes la manière de sentir du commun du peuple, et j’expliquerais au commun du peuple le sacrifice des communistes qui luttaient pour l’unir. » Le Parti communiste, il y adhère en 1933, et il y restera presque dix ans, le quittant sans éclat, presque avec prudence, en 1942 (et non pas, comme tant d’autres, en 39, au moment de la signature du pacte germano-soviétique). Comme il le dira : « Le Parti communiste avait été pour moi le seul chemin conduisant hors du ghetto ». Mais la place faite à la lutte contre le racisme ne lui paraissait pas suffisante à l’intérieur du Parti.
La deuxième étape, ce sont les dix ans que Richard Wright passe à New York, à Harlem d’abord, puis à Brooklyn, enfin à Greenwich Village. Ce sont les années où il se consacre entièrement à sa vocation d’écrivain, les années qui vont lui apporter la célébrité. En 1938 il peut publier un recueil de ses nouvelles, Uncle Tom’s Children (Les Enfants de l’oncle Tom). Puis ce sera le roman Native Son (Un Enfant du pays), en 1940, qui bénéficiera de la diffusion exceptionnelle assurée par le Club du livre du mois. En 1941, une adaptation du roman sera mise en scène à Broadway par Orson Welles. On compare Wright à Dostoïevski, à Dreiser, à Dickens : c’est la gloire.
Mais Wright ne parvient pas à se sentir citoyen à part entière, écrivain à part entière. Comme il a rêvé du Nord quand il était dans le Sud, ou de New York quand il était à Chicago, à New York il rêve de l’Europe. Dès 1946, après la guerre, il fera un long séjour à Paris, puis ce sera la troisième étape : l’exil volontaire et définitif en France. Les chapitres qui sont consacrés à Paris s’intitulent : « Paris est une fête » et « Rive gauche rive noire », ce qui nous rappelle que Michel Fabre avait consacré l’an dernier un livre consacré aux écrivains afro-américains qui, jusque dans les années soixante, choisirent la France comme lieu privilégié de vie (La Rive noire de Harlem à la Seine). Mais à Paris, très vite, Wright rêve de l’Afrique, et du Tiers-monde. Son séjour en Côte de l’Or en 1953 est plutôt une déconvenue : « J’étais noir, ils étaient noirs, mais ma couleur ne m’aidait pas ». Ce qu’il a cru être la patrie ancestrale est un continent qui lui demeure étranger. En 1955, il assiste à la Conférence de Bandung, Conférence « des pays libres du Tiers-monde ». Et, on 1956, il anime avec son ami Léopold Senghor, sous l’égide de Présence africaine, le Premier Congrès des écrivains et artistes noirs à Paris.
La biographie de Michel Fabre évoque aussi, bien entendu, la vie privée de l’écrivain, la place des femmes dans sa vie, son premier puis son deuxième mariage. Bizarrement, une biographie apparaît toujours un peu « romancée », même lorsqu’elle est, comme celle-ci, scrupuleusement exacte et solidement documentée. Lorsqu’on lit, à propos de « la ravissante épouse d’un entrepreneur de pompes funèbres », « Néanmoins, Richard ne tarda pas à se lasser de cette beauté sans cervelle », on a l’impression d’être transportés en pleine fiction. Mais une fiction en quête d’auteur puisqu’on est ici hors de l’écriture de Wright. A l’inverse, un récit fait par Wright, même à la première personne, de tel ou tel épisode de sa vie, reste un récit, qui ne se soumet pas toujours facilement à la volonté de voir en lui un document brut, ou la vie même.
Signalons que le livre de Michel Fabre a déjà été publié aux Etats-Unis, en 1973, sous le titre The Unfinished Quest of Richard Wright. Le public français a enfin droit à ce livre qui fait autorité outre-Atlantique.

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