La Quinzaine Littéraire, n°474 16-30 novembre 1986.

Toni Morrison, Tar Baby, traduit de l’américain par Sylviane Rué – Acropole.

Le lieu : le bout du monde. Une île des Caraïbes que des journaliers importés de Haïti sont venus défricher jadis, bouleversant jusqu’au cours de la rivière. Celle-ci est devenue un marigot rabougri comme un téton de sorcière, alors on l’appelle Sein de Vieille. Une île au ciel lourd, au climat oppressant : « Les abeilles n’ont pas de dard sur l’Isle des Chevaliers, ni de miel. Elles sont grasses et paresseuses, ne sont curieuses de rien. Surtout à midi. À midi les perroquets dorment, et les crotales se laissent glisser des arbres vers les sous-bois plus frais. »   

« À midi, l’eau laissée dans la bouche des orchidées par la pluie du petit-déjeuner est chaude. Les enfants y enfoncent les doigts et crient comme s’ils se brûlaient ». Une île qui a ses légendes : sur les trois bosses des collines, cent cavaliers échappés des guerres coloniales chevauchent, chaque nuit sans trêve, leurs cent chevaux. Ils sont nus, ils sont aveugles, leurs yeux n’ont pas de couleur, mais ils galopent, dans la forêt fluviale, entre les oléaires géants.

La maison la plus belle et la plus ancienne de l’île, c’est l’Arbre de la Croix. C’est le microcosme qui va rassembler les protagonistes de l’histoire. Il y a le propriétaire, Valérian Street, un fabricant de bonbons de Philadelphie ; il a vendu son affaire et pris sa retraite ici, dans cette île, dans cette maison. Il ne sort guère de la serre qu’il s’est fait construire, où il élève des orchidées et écoute de la musique, toute la journée et souvent la nuit. Il y a sa femme Margaret, une beauté aux yeux bleu-layette, à la peau aussi délicate que la coquille d’un œuf de rouge-gorge. On l’appelle parfois Beauté Principale, c’est une plaisanterie, parce qu’elle a été élue Miss Maine, dans sa jeunesse, et Valérian a eu le coup de foudre pour elle en la voyant sur un char de carnaval, en Fiancée de l’Ours polaire.

Margaret a des moments de confusion maintenant, son mari croit qu’elle boit, mais non, ce n’est pas ça. Il y a un couple de serviteurs noirs, Ondine et Sydney, ils sont au service de leurs maîtres depuis bien des années, ils sont parfaits, dévoués, stylés, ils préviennent le moindre désir. Il faut voir Sydney préparer, ne serait-ce que le petit-déjeuner : « Sydney revint avec un bol de glace pilée où trônait une mangue. La peau avait été détachée du fruit luisant en volutes parfaites… Sydney revenait maintenant avec un plateau en argent sur lequel des tranches de jambon fines comme du papier à cigarettes tapissaient des paniers faits de rôties et enserrant un œuf poché… Il disposa des brins de persil sur le bord droit de l’assiette, et deux tranches de tomate sur la gauche. Il fit disparaître les bols à fruits, en prenant soin de ne pas répandre l’eau de la glace, puis se pencha en avant avec l’assiette chaude. »

Cette existence feutrée, raffinée, avec ses hiérarchies bien établies et ses rituels immuables, pourrait durer toute la vie. Mais une fois le décor mis en place, Toni Morrison peut lâcher ses chiens. C’est une image qu’elle emploie elle-même, à propos de son héroïne, Jadine. Jadine a toujours contrôlé sa vie. Mais quand fait irruption le désir, et donc le danger, elle voit « des petits chiens noirs galoper sur leurs pattes d’argent. »

Arrive donc Jadine, dite jade, vingt-cinq ans. C’est la nièce d’Ondine et de Sydney, et la protégée de Valérian, qui lui a payé ses études. Elle est mannequin, belle, avec la peau claire et des yeux couleur de vison, elle vit entre New York et Paris, et ne sait, entre tous ses admirateurs, lequel choisir. Arrive aussi, mais on ne le sait pas tout de suite car pendant une semaine il se cache dans les penderies et se nourrit de chocolat qu’il vole en douce, celui dont on ne saura jamais le vrai nom et qu’on appellera Fils. Quand on le découvre dans sa cachette, il fait peur à tout le monde, hirsute, affamé et sale. Du haut de sa respectabilité de Noir de Baltimore, Sydney voit en lui un nègre de marigot, et Jadine un rat de rivière : car il a la peau couleur de goudron, couleur de lit de rivière, c’est lui qui donne au livre son nom : Tar Baby.

 Il s’est enfui à la nage du bateau qui le transportait. Valérian, pour étonner son petit monde et montrer qui est le maître, l’accueille en invité, avec un excès de courtoisie, lui donne la meilleure chambre. Ondine et Sydney, dans leur cuisine, s’en étranglent de rage. Quant à Ondine, quand elle le voit tout beau tout propre, les cheveux coupés, avec son regard clair de voleur ; quand elle voit la savane de son visage, et ses prunelles qui flottent dans de grands espaces, quand elle entend sa voix de forêt, et quand surtout elle voit son sourire, eh bien ce sont les petits chiens noirs qui mènent la danse.

Ensuite : il y aura un drame, le soir de Noël. Margaret avait un secret, un secret douloureux qui sera révélé, en pleine crise de la maisonnée, par Ondine : quand son fils Michael, le fils unique, le fils adoré, était petit, Margaret ne résistait pas toujours à la passion impérieuse qui lui faisait enfoncer des aiguilles dans la chair tendre de l’enfant, ou le brûler avec sa cigarette… Ondine qui savait n’a rien dit jusqu’à ce jour, dans la honte, et Valérian découvre avec horreur pourquoi son fils, si souvent, restait blotti sous le lavabo, à fredonner.

Jadine et Fils prendront la fuite ensemble, sans faire leurs adieux. Ils iront à New York, et Fils voudra que Jadine connaisse sa ville natale, Eloe, en Floride. Dans ce milieu traditionaliste, Jadine ne tiendra pas trois jours, elle se sentira étouffer, elle repartira. Car ce qui se joue entre eux, outre la passion sensuelle et tendre, éblouie, vécue par la femme et par l’homme, c’est aussi l’appartenance à deux cultures. Fils reproche à Jadine de s’être compromise avec les Blancs, mais qu’a-t-il à lui offrir sinon des rêves, une mémoire, une exigence ? « L’un avait un passé, l’autre un avenir, et chacun soutenait entre ses mains la culture qui sauverait la race. Homme noir gâté par les marnas, veux-tu mûrir avec moi ? Femme noire détentrice de culture, de quelle culture es-tu porteuse ? » Chacun reprendra son destin. Sans regarder ni à droite ni à gauche.

On retrouve dans Tar Baby le mélange très fort de précision dans le récit et de lyrisme inspiré qui avait fait le succès de la Chanson de Salomon. C’est un livre savamment construit, qui ménage ses suspenses, mais c’est aussi un livre emporté, visionnaire. Les héros sont porteurs d’autre chose qu’eux-mêmes, que de leur soif, leur faim, leurs peurs, leurs passions ou leurs vertus. Ils sont prisonniers d’images qui sont aussi des visions, ils portent en eux des paysages qui étaient là avant eux et seront là après eux, ils ne peuvent être légers dans le quotidien car ils sont alourdis par le poids de souvenirs qui ne leur appartiennent pas.

Une image qui hante Jadine et qui, dans sa beauté allégorique, hante aussi le lecteur, dès le début du livre, c’est la rencontre (non, c’est mal dire, car ce fut une apparition, plutôt) d’une femme africaine dans un supermarché du XIXe arrondissement à Paris. Cette femme est vêtue d’une longue robe jaune canari : « la femme marchait dans la travée comme si ses sandales multicolores imprimaient des traces d’or dans le sol. » Elle n’a pas de chariot, elle ouvre un carton et choisit trois œufs : « Puis elle posa le coude droit dans la paume de sa main gauche, et tint les œufs en l’air entre lobe de l’oreille et épaule. Alors elle leva les yeux et ils virent dans son regard quelque chose de tellement puissant que cela lui avait consumé les cils. » Jadine, souffle coupé, la suit « jusqu’au bord du monde ». Et là : « juste là, un instant avant le cataclysme qui ferait que toute la grâce, la vie et le souffle du monde étaient sur le point de disparaître, la femme tourna brusquement la tête à gauche et regarda droit vers Jadine. Posa ses yeux trop beaux pour être bordés de cils sur Jadine, et, écartant légèrement les lèvres, décocha entre ses dents une flèche de salive qui tomba sur le trottoir, et les cœurs. » Trois œufs blancs, une robe jaune, des yeux sans cil, un crachat : c’est presque rien, en somme, le mystère de l’âme.


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