Dans ma famille, on racontait tout le temps des histoires

La Quinzaine littéraire, n° 453, 1er-15 mars 1985.

Toni Morrison, La Chanson de Salomon, traduit de l’américain par Sylviane Rué – Acropole.

Toni Morrison est venue à Paris pour la sortie de son livre La Chanson de Salomon. Elle est l’auteur de trois autres romans, The Bluest Eye, Sula, et Tar Baby. Pour La Chanson de Salomon, elle a reçu aux Etats-Unis, en 1978, le National Book Critics Award for Fiction, un prix très convoité. Elle est maintenant titulaire « à vie » d’une Chaire prestigieuse, la « Schweitzer Chair », qui lui permet de se consacrer à son écriture, et elle est la première Noire à en bénéficier. Elle vit à Albany, dans l’Etat de New York.

La Chanson de Salomon est un grand roman lyrique, épique, qui nous entraîne dans un univers où le familier et le fantastique, le poignant et le grotesque se côtoient à chaque instant. Les deux héros principaux sont Macon Mart dit Le Laitier (sa mère le pendait à son sein quand il était déjà grand), et sa tante la vieille Pilate, qui a pour particularité d’être née sans nombril, ce qui lui a valu d’être tenue à l’écart du monde. Le récit est foisonnant à son sujet d’épisodes, on a parlé à son sujet de saga, d’odyssée, de chanson des origines, de rhapsodie.  

Propos recueillis par Marie-Claire Pasquier

— Sauf quand votre héros part pour sa grande expédition en Virginie, dans les Blue Ridge Mountains, on ne sait pas bien où, en Amérique, se situe votre roman. C’est exprès ?

— Oui. Mon premier roman, The Bluest Eye, se situait à Lorain, Ohio, qui est la petite ville proche de Cleveland, au bord du lac Erié, où j’ai toujours vécu, Mais là, le héros est un homme, et je voulais pour lui quelque chose de plus vaste, un lieu qui permette cette relative prospérité qu’il a acquise. A Lorain, ce n’était pas possible. Detroit, Michigan, serait une trop grande ville, j’avais plutôt en tête une ville comme Flint, Michigan, qui est plus petite.

— Votre famille est de Lorain ?

— Mes parents sont tous les deux nés dans le Sud, ma mère en Alabama, mon père en Géorgie. Ma mère est née vers 1906 ou 1907, elle est venue dans le Nord vers 1913. Il y a eu tout un mouvement vers le Nord autour de la guerre de 14-18, parce qu’on était à court de main-d’œuvre, à cause de la guerre. On avait besoin d’ouvriers pour les industries sidérurgiques de l’Ohio et du Michigan. Tous ceux qui ont pu venir sont venus, et finalement toute ma famille, y compris mes grands-parents, s’est retrouvée dans la région, à Dayton, Ohio, puis Lorain. C’est là que mes parents se sont connus, quand ils étaient jeunes. Tout le monde était très pauvre, dans ces années-là, mais il y avait une certaine atmosphère de liberté. Il n’y avait pas de « quartier noir », il y avait beaucoup d’immigrants d’Europe Centrale, toujours à cause du besoin de main-d’œuvre. Lorain est tout à côté d’Oberlin qui est la première université des Etats-Unis à avoir accepté les femmes et les Noirs.

— Pour l’histoire que vous racontez, vous appuyez-vous sur une tradition familiale ?

— Une partie de ma documentation est strictement factuelle, je tiens à une grande précision : si mon héros prend le car pour aller de telle ville à telle ville, la longueur du trajet est rigoureusement exacte. Mais pour le reste, je m’appuie sur des histoires que j’ai entendues quand j’étais petite, sur toute cette mythologie qui faisait partie intégrante de nos vies. J’ai toujours entendu dire, par exemple, que quand nous sommes venus d’Afrique en tant qu’esclaves, eh bien certains d’entre nous étaient capables de voler dans le ciel, comme des oiseaux. Personne ne mettait cela en doute. Dans ma famille, on racontait tout le temps des histoires, c’était notre seul mode de distraction, à l’époque. Ces gens qui étaient des gens pratiques, astucieux, aptes à surmonter les difficultés de la vie, vivaient en même temps dans un monde qui était un monde totalement enchanté, ils parlaient de leurs visions comme de la chose la plus naturelle qui soit. Rien de plus normal que de voir sa mère, morte depuis longtemps, entrer par la porte, s’asseoir, et d’avoir une longue conversation avec elle. Quand ma mère parlait de ses rêves, elle ne disait jamais « j’ai rêvé », mais « j’ai pensé » : cela faisait partie de sa vie quotidienne au même titre que tout le reste. Les gens interprétaient les signes, comme l’ont toujours fait les paysans, en somme. Ce n’étaient pas des contes de fées, c’étaient des informations.

Pendant un certain temps, quand j’étais jeune, j’ai rejeté tout ça comme un monde de superstitions puériles, je voulais aller à l’université pour connaître « la vraie vie ». Mais quand je me suis mise à écrire, j’ai découvert là un véritable trésor. Dans mes livres, il n’y a pas de séparation entre le monde quotidien et le monde magique. Je crois que c’est la seule façon pour moi de ressusciter la vie de ces gens qui ont vécu pendant si longtemps de façon secrète, souterraine, avec toute une culture cachée sous la civilisation américaine qu’on leur imposait. Pendant longtemps, cette dimension a été absente de la littérature, y compris la littérature noire, parce que l’accent était mis sur la confrontation avec les Blancs, et pas sur les relations entre nous. Cette confrontation directe, je l’ai traitée dans un seul de mes livres, Tar Baby, pas dans les autres.

— Quel était le point de départ de votre tout premier livre ?

— Ce qui se passe danse la tête d’une petite fille noire quand on lui dit non seulement qu’elle n’est pas belle, mais qu’elle n’existe pas. Les ravages que cela produit en elle, il n’y a pas de Blancs dans le livre, on suit sa vie intérieure, la façon dont elle est entraînée dans un monde imaginaire et c’est comme une sorte de folie, car elle n’a pas les moyens de surmonter ça. Sula, le deuxième roman, est l’histoire d’une amitié entre deux femmes, je voulais mettre en relief la façon dont les femmes ont besoin les unes des autres, il n’y pas dans ce livre de femmes dont le principal centre d’intérêt soit les hommes.

— Dans La Chanson de Salomon, vos personnages ont des noms extraordinaires Macon Mort dit Le Laitier, Tommy l’Hôpital, Tommy Chemin de Fer, Empire State, Guitare, et, pour les femmes, Agar, Reba, Corinthiens, Pilate…

— Macon Mort, c’est une erreur d’état civil, au départ, du temps du grand-père. Au bureau d’enregistrement des affranchis, un soldat ivre s’est trompé dans les cases à remplir. Où es-tu né ? — Macon. Et ton père ? — Il est mort. Ça a donné Macon, virgule, Dead : prénom et nom. Comme le grand-père ne savait pas lire, il ne s’en est aperçu que bien plus tard. Pour Pilate, le même grand-père a feuilleté la Bible, quand sa fille est née, il a posé le doigt sur un mot. Et comme il ne savait toujours pas lire, il a recopié chaque paraphe, chaque boucle, et il a tendu le papier à la sage-femme. On lui a fait remarquer qu’il ne pouvait pas donner à une petite fille le nom de l’homme qui a tué Jésus-Christ, mais justement il en voulait à Jésus-Christ, parce que sa femme était morte en couches. À douze ans, la petite fille reprend le bout de papier qui était resté dans la Bible, elle en fait un tortillon qu’elle enferme dans une petite boîte de cuivre, et elle enfile le tout à travers le lobe de son oreille.

Vous savez, chez les Noirs, nous avons toujours souffert d’être privés de nom. Nous n’avions pas de nom, parce que ceux que nous portions étaient ceux des maîtres, on nous les donnait avec indifférence, ça ne représentait rien pour nous. Alors c’est devenu une pratique courante, au sein de la communauté, que d’attribuer un nom à quelqu’un, suivant ses caractéristiques : c’est la vie qui vous donne un nom, en quelque sorte. Quant au fait de poser le doigt sur la Bible, à la naissance d’un enfant, cela ajoute quelque chose de magique, de fataliste, d’animiste au fait de nommer. Vous savez qu’après la mort, on est censé être accueilli par ses ancêtres, c’est une sorte de promesse spirituelle qui est faite aux vivants. Si les ancêtres ne connaissent pas votre nom, ou si vous l’avez perdu, vous ne pouvez pas aller les retrouver. Il y a un vieux Spiritual qui dit : « J’ai demandé à Jésus, est-ce que je peux, est-ce que je peux changer mon nom ? « Mais comment est-ce que ta mère te reconnaîtra, si tu changes ton nom ? »

— Vous-même, ce nom de Toni ?

— C’est Antoine, à cause de Saint Antoine. Mais dans ma famille on ne m’appelle jamais comme ça. Mon vrai nom, mon premier nom, c’est Chloé. Un jour, dans la Première Epître aux Corinthiens (qui donne son nom à la petite « First Corinthians »), je suis tombée sur le passage : « Car il m’a été déclaré, mes frères, par ceux qui sont de la maison de Chloé, qu’il y a des dissensions parmi vous ». Je me suis dit : « Mais c’est mon nom ! » J’ai mis ce passage en exergue à Tar Baby.

— Quels écrivains vous ont donné envie d’être écrivain vous-même ?

— J’ai lu beaucoup d’auteurs en traduction. Italo Svevo, je l’adore, personne ne l’aime comme moi, je le lis tout le temps. J’ai beaucoup lu les écrivains russes, les Français comme Maupassant, et, naturellement, les auteurs Latino-américains : Carlos Fuentes, Garcia Marquez, Alejo Carpentier. Les femmes, j’ai connu plus tard : Nadine Gordimer, qui est Sud-africaine, le théâtre de Lillian Hellman, j’ai beaucoup aimé les nouvelles de Katherine Anne Porter, Katherine Mansfield. Mais ceux qui m’ont vraiment donné envie d’écrire, ce sont des hommes africains comme Chinua Achebe, l’auteur de Things Fall Apart, qui est nigérian, ou Camara Laye, qui, lui, est guinéen, et qui a écrit L’Enfant noir, Le Regard du roi, ou encore Léopold Senghor. Le reste, c’était la littérature, mais eux, quand je les ai découverts au début des années soixante, ils m’ont vraiment fait entrer dans un univers, c’est un autre monde qui s’est ouvert pour moi.

—L’Afrique, c’est important pour vous ?

— Pas tant l’Afrique en soi que les traces africaines en Amérique, les survivances dans la langue, les coutumes, les rites. Il y en a beaucoup plus qu’on ne croit. Par exemple, ce nom de Sula que j’ai choisi, j’ai découvert que cela voulait dire « eau », dans une des langues africaines. Or, sans le savoir, je n’avais choisi pour elle que des images d’eau. Autres exemples, le mot « hip », en wolof, veut dire « avoir les veux ouverts ». Tout le monde emploie l’expression « okay », eh bien il y a un mot, « yokay », qui veut dire « ça va ». Cela, et les pratiques magiques. Dans la chanson de Salomon qui donne son titre à mon livre, il y a des mots africains, « come booba valle, come booba tambee », « come konka valle, come konka tambee », cela je ne l’ai pas inventé, j’ai entendu mon grand-père chanter cette chanson. À l’origine, c’étaient des formules pour convoquer les esprits.

— Vous travaillez en ce moment à un autre roman ?

— Oui, « Beloved », c’est le nom de l’héroïne. Depuis longtemps je voulais écrire quelque chose sur la façon dont les femmes se mutilent elles-mêmes, dont elles transfèrent leur identité sur quelque chose ou quelqu’un qui devient la meilleure partie d’elles-mêmes. La femme éternelle nourricière. Mon point de départ est une histoire qui m’a toujours fascinée, celle de cette femme noire qui s’est enfuie du Kentucky, en 1851, et qu’on a retrouvée à Cincinnati, Ohio, avec ses quatre enfants. Quand on l’a rattrapée, elle a essayé de les tuer. Elle a réussi à trancher la gorge du premier, les autres ont survécu. En prison, elle était très calme, très sereine, elle a dit : « Ils ne peuvent pas vivre comme ça, je ne le permettrai pas. » Ses enfants étaient la meilleure partie d’elle-même, ce qu’elle avait voulu à la fois préserver et détruire. A partir de là je construis d’autres histoires qui nous amènent jusqu’à l’époque contemporaine, mais l’héroïne est toujours la même, sous des formes différentes. C’est-à-dire que le lecteur saura toujours que c’est elle, mais pas les autres personnages de l’histoire.

Beloved sera le titre ?

— Oui, si on le garde. Vous savez, pour La Chanson de Salomon, mon titre à moi c’était « Milkman Dead », le nom du héros. « Song of Solomon » me plaisait, à cause de la chanson dans le livre, et du personnage Salomon, mais je pensais que ça n’était pas possible parce que « Song of Solomon » en anglais, c’est le Cantique des Cantiques. Finalement on l’a pris quand même.

— Et pourquoi, en français, « La Chanson de Salomon », plutôt que « Le Chant de Salomon » ?

— À cause de la qualité épique, comme dans « chanson de geste », ou « La Chanson de Roland ».


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