La Quinzaine littéraire, n° 434, 15-28 février 1985.

Flannery O’Connor, L’Habitude d’être – Lettres réunies et présentées per Sally Fitzgerald – Traduit de l’anglais par Gabrielle Rolin, Gallimard, 1985.

C’est une expérience troublante et forte que d’entrer dans cette Correspondance. On voudrait en parler avec précaution, on a honte de ses gros sabots, elle se moque à l’avance, Flannery O’Connor, de ce qu’on va bien encore pouvoir dire. Alors on a envie de la laisser parler, elle, ou de dire : « lisez-la ». Surtout qu’elle a peu, trop peu parlé. Elle n’a écrit que deux romans, Wise Blood, et The Violent Bear It Away. Il faut dire qu’elle a mis cinq ans à écrire le premier, et sept ans à écrire le second. Elle écrit aussi des nouvelles, une trentaine en tout, dont certaines admirables. C’est un très très grand écrivain. En avait-elle conscience ? Quand on lui demandait : « Pourquoi écrivez-vous ? », elle répondait : I am good at it. Comme une évidence, ou peut-être une responsabilité.

Il faut dire aussi que son œuvre a été interrompue (si cela veut dire quelque chose on écrit ce qu’on peut, disait-elle), car elle est morte alors qu’elle n’avait pas encore tout à fait quarante ans. C’est ici le moment de rappeler le nom de sa maladie, le lupus érythémateux, dont son père était mort avant elle, et qui l’obligea, pendant toutes les dernières années, à mener une vie de recluse, puis bientôt d’infirme, auprès de sa mère, à Milledgville, Géorgie. Elle élevait des paons car, disait-elle, dans ce genre d’élevage, tout le travail est pour les paons. Quand elle parle de sa mère, c’est toujours sous une forme neutre, parent, qui semble faire système avec writer : ce n’est pas une fille qui vit chez sa mère, c’est un écrivain qui vit — eh bien, là où elle peut, c’est-à-dire chez elle. Et, grâce au fait qu’elle vit retirée du monde, elle a toute une activité épistolaire qui la rattache au monde. Sally Fitzgerald, qui reçut elle-même bon nombre de ces lettres, et qui a rassemblé les autres en 1978, les présente avec intelligence et clarté : on sait tout ce qu’il y a à savoir — et pas plus — sur les correspondants. Deux correspondantes se détachent du lot (nous ne lisons pas une ligne d’elles, c’est la loi du genre) : l’une c’est Maryat Lee, née dans le Sud elle aussi, mais intégrationniste, et auteur de pièces de théâtre. Flannery O’Connor se la représente comme « montée sur son destrier, à foncer de l’avant, au triple galop ». Avec elle, Flannery perd son calme, elle sort de ses gonds. Quand on lit : « vous manquez du plus élémentaire bon sens », ou « je déclarerai en public que vous êtes une menteuse », ou « c’est une chance que nous ne nous soyons pas rencontrées à cet âge. Nous aurions fait exploser quelque chose. J’aurais trouvé les allumettes et vous aurais laissé le soin d’allumer la dynamite », on peut être sûr que la lettre s’adresse à Maryat Lee. L’autre, c’est la mystérieuse « A », qui a tenu à garder l’anonymat. Elle avait sans doute écrit la première, et su parler à Flannery, puisque celle-ci lui répond (20 juillet 55) : « J’aimerais connaître davantage cette personne qui comprend ce que je fais ».

Sur la couverture de l’édition américaine, il y a une photo (Flannery avait horreur de se faire prendre en photo, elle se trouvait toujours affreuse, elle disait : « je ressemble à l’allure que j’aurai trois jours après ma mort »). Perchée sur une marche de briques, devant sa maison, se tenant à ses deux béquilles, Flannery regarde un paon, qui regarde une des béquilles. Il est pas mal question de ces béquilles, autour de 1955, dans les lettres : « Quand je serai à nouveau debout sur mes quatre pieds… » Elle en souffre, et elle en plaisante. « J’apprends en ce moment à marcher avec des béquilles et je me sens comme un grand singe anthropoïde, tout raide, qui a bonne mine de vouloir se mêler de Saint Thomas ou d’Aristote » (24 septembre 55). Elle se réjouit d’en souffrir moins que d’autres, elle, qui grâce au ciel, n’a rien d’une sportive : « Durant ces dernières années, mon principal effort physique et mon plus grand plaisir a été de jeter les ordures aux poulets. Et je suis encore capable d’accomplir cet exercice, bien que je risque de dégringoler avec la poubelle ». Ses amis Sally et Robert Fitzgerald lui proposent de venir les rejoindre en Italie : « C’est avec plaisir que je viendrais si je n’étais depuis peu condamnée aux béquilles. Il me faut déjà faire un effort de décision pour traverser la pièce, alors ne parlons pas de l’océan. » On croirait, et c’est sans doute voulu, entendre Ivanov : « Je n’ai pas le courage d’aller jusqu’à cette porte et tu me parles d’Amérique ! » Il y a souvent un ton tchekhovien dans les lettres écrites du fin fond de la Géorgie par cette catholique irlandaise.

Oui, catholique, il faut y venir. Notons bien qu’elle dit toujours « catholique », jamais « chrétienne ». Il s’agit d’une appartenance qu’elle ne remet pas en cause, pas plus que le fait d’appartenir à la société blanche du Sud. Se considère-t-elle comme un « écrivain catholique » ? Voici ce qu’elle dit là-dessus à John Hawkes (6 octobre 59) : « Je vous avoue qu’il m’arrive de répondre tantôt oui tantôt non selon la personne qui m’interroge. En vérité la question me paraît avoir si peu de rapport avec ce que je fais, quand je le fais, que je ne m’en soucie guère. » Mais, qu’il y ait accord profond entre sa religion et sa vocation d’écrivain, comment en douter. Au même John Hawkes elle écrit (1er septembre 59) : « Il me semble que lorsqu’il s’agit d’écrire quelque chose d’aussi long qu’un roman, il faut que le sujet vous tienne à cœur et soit de la plus haute importance pour autrui. Pour moi, c’est toujours le conflit entre l’attirance qu’exerce le Sacré et le scepticisme qu’il inspire, méfiance que nous respirons dans l’air du temps… Cela vient évidemment d’une éducation catholique et d’un sens catholique de l’histoire — tout se dirige vers la vérité ou s’en écarte, tout est, en définitive, sauvé ou perdu. »

Elle est de ces écrivains qui, loin de vouloir tout dire, cherchent à préserver le sens du mystère : « Rappelez-vous que ces choses sont des mystères et que, si nous étions capables de les comprendre, elles n’en vaudraient pas la peine ». C’est cela, la littérature, pour elle, et c’est aussi cela la religion : « Pour moi, le dogme représente une étape vers la contemplation ; il me libère au lieu de me restreindre. Il protège le mystère de l’âme humaine » (lettre à A, 2 août 55). Sur les liens, tout aussi mystérieux, qui existent entre l’expérience personnelle et l’écriture, Flannery O’Connor dit une très belle chose qui renvoie à leur naïveté ceux qui croient qu’un grand écrivain doit avoir fait la guerre, l’amour, des enfants, des métiers, des voyages : « A mon avis, on accumule le gros de son expérience durant l’enfance, quand on n’a pratiquement rien d’autre à faire, et on la transpose ensuite quand on écrit. Ma première nouvelle avait pour héros un vieil homme venu vivre dans un taudis new-yorkais. Je ne connaissais par expérience ni la vieillesse ni les taudis, mais souffrir de ne pas être chez soi, ça je connaissais » (lettre à Maryat Lee, 24 Février 57).

Ne pas croire que la maladie, ou la religion, risquaient de faire tomber Flannery O’Connor dans le sentimentalisme. Le 10 juillet 1964, trois semaines avant sa mort, voici ce qu’elle écrit à Maryat Lee (et j’imagine que Maryat Lee n’a pas fini de repenser à cette sauterelle, pas plus que les lecteurs de L’Habitude d’être) : « Cette sauterelle en cage que vous m’avez donnée me fait tant penser aux pauvres gens de couleur enfermés en prison que je l’ai délivrée pour la donner à manger à un canard. »

Quelques mots sur l’édition française. Elle est passablement abrégée (plus d’un bon tiers) par rapport à l’édition américaine. C’est un choix raisonnable si l’on considère que le public français, ignorant de la plupart des allusions, préfèrera plus de densité. Mais, paradoxalement, la densité est donnée par des lettres « à trous » (sous forme de points de suspension). Cette technique de montage ajoute une distance supplémentaire là où elle veut la réduire : quels furent les critères de choix ? Elle nous impose la tentation du voyeurisme (qu’est-ce qu’on nous cache ?), nous privant du même coup des plaisirs de la curiosité avouée, qui fonde tout plaisir littéraire. La traductrice, Gabrielle Rolin, est absente-présente : absente par sa fidélité, au service de « l’autre ». Présente par un témoignage personnel, émouvant, et par quelques lettres qu’elle ajoute au recueil. On aurait pu souhaiter voir ajoutées également les lettres adressées par Flannery O’Connor à celui qui la fit connaitre en France, Maurice-Edgar Coindreau. C’est lui qui traduisit Wise Blood (La Sagesse dans le sang), en 1959, et The Violent Bear It Away (Et ce sont les violents qui l’emportent), en 1965.

La dernière de ces lettres, qui date du 12 mai 64, est émouvante, elle aussi, si l’on tient pour émouvante l’ironie dramatique, la perception du héros qui court à son destin sans le savoir, ou sans le dire, alors que nous, rétrospectivement, nous croyons savoir (Flannery O’Connor est morte le 3 août 1964) : « Je souhaiterais que ce puisse être en juin, mais septembre, ce sera mieux, j’imagine ».


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