Portrait de l’artiste en jeune homme

La Quinzaine littéraire, n° 355, 1er-15 septembre 1981.

Philip Roth, L’Écrivain des ombres, traduit de l’américain par Henri Robillot – Gallimard.

L’Ecrivain des ombres est un « Portrait de l’artiste en jeune homme ». Le narrateur, Nathan Dedalus (Zuckerman de son « vrai » nom), se reporte vingt ans en arrière. Alors qu’il vient de publier ses premières nouvelles et songe à son Bildungsroman, il rend visite au grand écrivain Emmanuel Isidore Lonoff, Manny pour ses amis. Ce Lonoff, né en Russie, a été expédié à Brooklyn quand ses parents sont morts du typhus en Palestine. On a un peu dit que Roth avait pris pour modèle Bernard Malamud, bien que celui-ci soit né aux Etats-Unis, mais il est aussi vu, dans le livre, comme le cousin américain de Babel. Il ne vit aujourd’hui que pour son art (« trente ans de fiction », soupire-t-il), dans une retraite de Nouvelle-Angleterre si paisible que le seul bruit qui pourrait venir le déranger est celui des toasts que sa femme doit, en conséquence, attraper avant qu’ils ne sautent de l’appareil électrique.

Le récit va être, principalement, celui de la confrontation entre le Maître et le jeune disciple. Lonoff est l’écrivain vieillissant, ascétique, exigeant, sacrifiant en un sens sa vie privée à son art, comme tout grand écrivain, et non sans amertume : « Je combine des phrases, voilà ma vie. J’écris une phrase et je la décortique. Puis je l’examine et je la retourne encore… j’écris une autre phrase… ensuite je me lève, bazarde mes deux phrases et recommence à zéro ». Nathan, lui, est encore dans la « turbulence », et le Maître lui conseille d’y rester. Tout ce que dit le Maître a une importance quasi sacrée. Le Maître a dit : « Zuckerman a la voix la plus convaincante que j’aie entendue depuis des années… quelque chose qui part du creux des genoux et s’élève bien au-dessus de la tête. »

A partir de là, le jeune homme va rêver. Surtout qu’il est en pleine incertitude, il a montré fièrement une de ses nouvelles à son père, une nouvelle qui prenait pour matériau sa propre famille (l’oncle qui est une fripouille, la tante qui de son côté etc.), et tout ce que son père a trouvé à dire, c’est « Comprends-tu pleinement ce qu’une histoire comme la tienne, quand elle sera publiée, fera comme effet aux gens qui ne nous connaissent pas ? » Lui qui, en bon jeune homme, voulait tant que sa famille soit heureuse et fière de compter un écrivain dans son sein. Il a même reçu une lettre du juge, ce juge ami de la famille qui avait écrit pour lui une lettre de recommandation quand il est entré à l’Université. La lettre est assortie d’un questionnaire. Dixième et dernière question : « Peux-tu, en toute honnêteté, affirmer qu’il n’y a rien, dans ta courte nouvelle, qui ne pourrait réchauffer le cœur d’un Julius Streicher ou d’un Joseph Goebbels ? » Devant une telle solennité dans les remontrances, Nathan invoque à son secours, avec une égale solennité, les grands exemples : « Joyce, Flaubert, Thomas Wolfe, le génie romantique parmi les lectures de collège, n’avaient-ils pas été tous condamnés pour traîtrise, déloyauté, ou immoralité par ceux qui se jugeaient diffamés dans leurs œuvres ? » Et l’on ne peut s’empêcher de penser que l’ex-auteur de Portnoy plaide pro domo : car lui aussi fut salué par les uns comme un grand-écrivain-juif, et condamné par la communauté juive qui l’accusait de trahison. A la fin du récit, Lonoff apportera en quelque sorte à Nathan le « sacrement de confirmation » qu’il était venu chercher, en affirmant qu’il est dans ses textes beaucoup moins gentil et bien élevé que dans la vie, et que c’est tant mieux.

Il y a un autre volet au récit. Dans cette maison paisible où l’on voit, par les fenêtres, la neige qui tombe, Nathan rencontre non seulement la femme de Lonoff, Hope, mais une jeune fille romantique et mystérieuse qui l’attire aussitôt par sa sobre et sombre beauté, la douceur et l’intelligence de ses grands yeux pâles… On ne sait pas très bien ce qu’elle fait là, elle a un accent troublant, on devine quelque drame précoce… La nuit, Nathan surprend des bruits au-dessus du bureau où l’on a ouvert un divan pour lui. Il entend la jeune fille, en deux mots comme en cent, dire : « Oh, Manny, ça ne te tuerait pas de m’embrasser les seins ? » Bref, la jeune fille s’offre, et l’homme mûr, héroïque, raisonnable, résiste. Nathan est bouleversé.

La troisième partie, « Femme fatale », est consacrée à l’histoire d’Amy, la jeune fille. On ne sait plus très bien qui raconte, s’il s’agit du récit qu’elle a fait à Manny, ou de l’imagination de Nathan qui s’est emparée, comme il l’avait fait pour sa famille, de ce matériau. Amy, mais oui, ce serait Anne Frank, rescapée par miracle, mais semi amnésique, et reconnaissant, quand elle lit enfin le Journal, les moindres détails de sa vie passée. Manny, puis Nathan, refusent d’y croire, mais ils sont ébranlés, et on nous demande de l’être aussi.

Il y a un épilogue. C’est le lendemain matin, au petit déjeuner, les quatre personnages sont présents : Lonoff qui, par peur de grossir, exige de ne manger qu’une moitié d’œuf (on dirait un personnage de Beckett), Hope qui, rageusement, veut laisser sa place à la jeune Amy pour qu’elle prenne à son tour le rôle ingrat de représenter la dose d’ennui dont Lonoff a besoin pour écrire, Amy muette, et le jeune écrivain qui, de temps en temps, se croit tenu d’intervenir : « Voulez-vous que… que je fasse quelque chose ? » Résolution ironique, la batterie à plat empêche l’épouse de partir noblement en voiture, l’écrivain-époux part à sa recherche sans oublier de mettre son chapeau, son écharpe, ses gants…

Les romans qui prennent pour personnages des écrivains renvoient plus ou moins directement à l’écrivain qui les signe. Comment ne pas soupçonner Roth de se mettre doublement en scène, sous les traits du jeune homme bouillonnant qu’il fut (et qui devint célèbre, mais dont il ne faut pas sous-estimer les dilemmes moraux…) et sous les traits du grand écrivain classique qu’il estime être devenu (mais qui n’est pas reconnu à sa juste valeur). Pendant sa nuit solitaire, Nathan lit une nouvelle de James dont le héros est aussi un écrivain. Jeu savant de réverbérations, la littérature devient un lieu où ce qui s’écrit ne serait que le tracé de ce qui se pense ou se dit sur ce qui a été écrit. L’œuvre accomplie, l’œuvre d’art, sert de garant, de modèle, à l’œuvre en train de s’écrire. Mais cette œuvre-objet n’est jamais qu’un fantôme. Le récit de Roth s’intitule « The Ghost Writer », et chez James le roman de Dencombe a pour seule existence son titre qui est aussi celui de la nouvelle, « The Middle Years ». Philip Roth veut peut-être qu’on sache que l’écrivain qu’il est devenu n’en a pas fini de gratter ses plaies, et de se justifier sans fin, du fond de cette culpabilité qui fit tant pour la popularité de son héros Portnoy. Une grande différence pourtant entre lui et l’auteur de Portnoy : il avance aujourd’hui assagi, muni de son savoir-faire, déployant devant lui tout un jeu de miroirs en quinconce, d’échos culturels, de distances ironiques. S’il cherche à renouveler, en un sens, l’effet-Portnoy, c’est avec l’histoire d’Anne Frank. Imaginer Anne Frank vivante, quelque part dans une université de Nouvelle-Angleterre, a quelque chose d’iconoclaste, de cynique. Mais c’est un petit scandale feutré à l’intérieur du livre, encadré, entouré d’un brouillard d’ambigüités, et l’auteur demeure cuirassé, invulnérable derrière tous ses jeux de défense et les droits sacro-saints de la fiction. Il n’avance ses pions qu’à coup sûr, avec une stratégie défensive (et auto-apologétique) à toute épreuve.


Comments

Laissez-nous un commentaire