Ce que désirent les femmes

La Quinzaine littéraire, n° 353, 1er-15 août 1981 – Numéro spécial sur « L’utopie et la cité idéale ».

Que répondent les femmes si on leur pose, à l‘improviste, la question : « Pour vous, pour toi, la cité idéale, qu’est-ce que ce serait ? » Les femmes, ou du moins quelques femmes, choisies parmi les amies, les mères ou les filles des amies. Intellectuelles, ou pas vraiment, féministes, ou pas du tout : un échantillonnage qui n’est pas représentatif de la population féminine française, mais qui devrait permettre, dans un premier temps, de voir si c’est là un problème qui éveille quelque chose chez les femmes, qui paraît les concerner, sur lequel elles avaient déjà, ou non, leur idée, sur lequel elles sont tentées de réfléchir. Ce qui m’a frappée, et à quoi je ne m’attendais pas, c’est la vivacité des réponses, leur immédiateté, et leur véhémence parfois : comme si ces femmes à qui je m’adressais n’attendaient que ma question, comme si elles étaient justement en train d’y penser.

Il y a celles qui ont développé leur point de vue, qui ont cherché à le justifier, à en explorer la raison, ou les raisons. Mais plus nombreuses ont été celles qui ont répondu d’un trait, d’une image, d’un cri du cœur. Ainsi la première réponse qui ait jailli dans toute sa spontanéité a été : « Le calme. Pas de disco ». Comme la télévision des voisins, le tourne-disque ou les cassettes de vos propres enfants peuvent créer un petit enfer, et cette réponse ouvre des horizons sur l’organisation familiale barbare qui oblige une femme de plus de quarante ans à coexister, des journées durant, avec une bande d’adolescents. Peut-être faudrait-il (puisque nous supposons toutes les utopies permises ici), dès que les enfants ont quinze ans, se regrouper à deux ou trois familles, et mettre les parents d’un côté, les enfants de l’autre : tout le monde serait tellement plus heureux. Car on ne peut souhaiter, tout de même, les écouteurs obligatoires. On frémit plutôt à l’idée d’un monde de somnambules où chacun irait à tâtons, son paradis intérieur distillé note à note dans chaque oreille.

Une femme m’a répondu d’un mot, une femme qui aurait pu être ma mère : « une terrasse ». Voilà ce que le mot « cité idéale » faisait surgir en elle, comme image. Elle n’a pas développé, mais comme je la connais un peu (mal, puisque je pensais qu’elle répondrait : « un jardin »), je crois avoir compris ce qu’elle voulait dire. Une terrasse, c’est la combinaison utopique d’un lieu clos et d’un lieu ouvert. La maison n’est pas loin derrière, mais on n’y est pas enfermée. Lieu privé, lieu complètement apprivoisé : les fleurs y sont en pots, ou dans des bacs, elles ne risquent pas de proliférer, de devenir broussailles, herbes folles. Lieu surélevé aussi, ce qui permet d’assurer la sécurité, mais en même temps, à l’inverse du harem, le regard y est libre, le monde se déroule sous vos yeux sans entraves.

Sur une terrasse

J’ajouterai qu’il y a là comme un narcissisme, car c’est un joli spectacle pour l’œil, une femme sur une terrasse : silhouette qui se découpe sur le ciel, et regard perdu au loin. Comme au cinéma, où une femme immobile sur une jetée, sur une digue, c’est le monde entier qui est habité, c’est la présence et la nostalgie de l’absence à la fois. L’homme aime être absent et attendu, et la femme se met en posture d’attente pour lui plaire. Au cinéma, la femme seule est le plus souvent la moitié d’un couple filmée par l’autre moitié. La cité idéale, dans les fantasmes de certaines, c’est peut-être un moment. Les hommes sont partis, qui sait, à la pêche, à la guerre, à la chasse, la maison est là, prête à les accueillir, mais ils ne l’ont pas encore envahie avec leurs bottes sales, leur appétit, leur tabac, leurs voix rudes. Le bon moment, c’est celui où on les attend.

Une autre chose m’a frappée. Très peu de femmes réagissent en pensant d’abord aux institutions et en les prenant dans l’ordre : l’éducation, la famille, le travail, etc. Et ceci confirme une pensée que j’avais : que la cité idéale serait une idée d’homme. Il faut être ou se rêver législateur, il faut vouloir tout contrôler, jusqu’aux moindres détails, avec cohérence, il faut vouloir régner sur la nature et sur les hommes, lutter contre les déterminismes, imposer une loi — plus juste, plus équitable, mais une loi. Les femmes auraient plutôt tendance à dire : protégez-nous des lois. Tout excès de légalisme leur paraît de nature à les emprisonner dans un réseau de contraintes supplémentaires, même lorsque les réformes présentent un aspect libéral, tel que plus de souplesse dans les unions, plus d’instruction donnée à tous, un plus grand nombre d’activités non-interdites aux femmes. La preuve en est que la cité idéale, dans la plupart des utopies, commence par s’entourer de remparts, pour pouvoir fonctionner à sa guise, protégée contre l’invasion des barbares, à l’abri des jalousies, des convoitises.

Ce n’est pas que les femmes renoncent aux murs. Elles aiment bien l’idée d’abri, de protection. Mais elles prévoient des enclaves, des îlots de protection, au sein de la société, sans prétendre à réformer l’ensemble de la société. Elles disent plutôt, dans leur ensemble : laissez-nous respirer. Nous ferons ce que vous attendez de nous, nous continuerons à élever vos enfants et à faire vos repas, mais donnez-nous quelques heures dans la journée, quelques lieux où nous disposons de nous. Ainsi j’ai eu la description idyllique, et détaillée, de ce qu’une femme aimerait trouver, en pleine ville, aux heures où mari et enfants sont « en main ». Une espèce de club-restaurant-bar, ouvert sans interruption — ça paraissait très important — « à partir de onze heures du matin ». Des femmes « du conservatoire » viendraient y faire de la musique. (Amusant de découvrir que le mot « conservatoire » est un mot qui fait encore rêver…). On y servirait des nourritures délicates, froides exclusivement (et ici se devine l’horreur vécue quotidiennement des odeurs de cuisine : le buffet froid à volonté semblait répondre à la fois à un idéal de profusion, de liberté, et surtout de minimum d’affairement culinaire). Il y aurait un jardin « avec des tonnelles » (encore un mot démodé porteur de charmes).

Le roulement

Qui financerait ce havre réparateur ? Car, enfin, dans le pub anglais où l’ouvrier répare ses forces, il dépense sa paie à s’offrir ses bières. Là, il semblait bien que la gratuité était indispensable au fonctionnement quasi onirique. Le mécénat — de préférence un argent sans odeur, comme le buffet froid — fut suggéré.

Qui servirait ? Et là, il s’agissait de répondre à la vieille objection selon laquelle certaines femmes ne parviendraient à se libérer pour les tâches nobles, les tâches symboliques, que grâce au travail ancillaire d’autres femmes. L’objection était connue, elle fut contournée : il y aurait un roulement. Modèle emprunté aux communautés, et dont on sait que trop souvent il est source de conflit, ou même de rupture. Cela aussi était reconnu : « Un roulement qui marcherait. Tous les trois mois par exemple. » Evidemment, on rêvait déjà moins, à l’idée que la contrepartie de tous ces agréments serait le service obligatoire, à un moment ou à un autre, pour chacune des bénéficiaires. Pas commode à caser dans un emploi du temps, trois mois de service bénévole comme barwoman.

Des aménagements

Bien sûr, d’autres femmes, plutôt que d’imaginer à l’extérieur un antidote à ce qu’elles rejettent de leur vie domestique, préfèrent trouver des aménagements au sein de cette vie domestique elle-même. Une mère de famille rêve d’une coopération intelligente entre les familles qui permettrait — elle jure qu’il y a des endroits où cela se pratique — de nourrir les enfants une fois par semaine seulement. Le diner durerait cinq minutes, entre deux jeux. Quand on rêve, les choses sont faciles, et l’on devine, en filigrane, la réalité : le retour inéluctable du repas vécu comme une corvée. Je dirai seulement qu’on ne demande pas, en ce cas, leur avis aux enfants : est-ce que cela leur plairait, à eux, de dîner un jour ici, un jour-là, et chaque fois en cinq minutes ? Est-ce que certains n’attendent pas de ce moment-là l’anti-cantine, un moment où ils peuvent exiger de leurs parents de l’attention, où ils peuvent faire des caprices, réclamer leur plat favori ?

Une solution originale

Les féministes américaines, au début du siècle, avaient trouvé, comme souvent, une solution originale. En partant du principe énoncé par Charlotte Perkins Gilman : « Le foyer rétrécit l’horizon de la femme, la femme rétrécit l’horizon de l’homme » (sauf qu’on se demande s’il n’y aurait pas, parfois, une plus juste distribution des responsabilités à dire : « Le foyer rétrécit l’horizon de l’homme, l’homme rétrécit l’horizon de la femme »). L’Alliance féministe entreprit donc, entre 1914 et 1915, de promouvoir une forme d’habitat qui permettrait à la femme de concilier harmonieusement vie professionnelle et vie familiale. L’idée qui leur vint fut de créer des maisons sans cuisine, kitchenless homes. Il suffisait d’y penser : plus de cuisine, plus de travail à la cuisine. Cette idée n’a pas paru séduisante aux femmes à qui j’en ai parlé. II est sûr qu’il y a là ambivalence et que la femme continue à aimer régner sur le foyer, à aimer nourrir son monde, à sa façon, selon une tradition familiale ou des principes diététiques plus récemment assimilés. De toutes façons, l’hôtel résidence qui devait accueillir des célibataires aussi bien que des familles, avec ménage et repas assurés collectivement, et une crèche sur le toit, ne vit jamais le jour à New York, faute d’un financement suffisant. L’architecte avait tout de même été jusqu’à penser des détails astucieux pour aider au travail ménager, tels que d’arrondir tous les coins, et de faire des baignoires encastrées : on ne réfléchit plus aujourd’hui au fait que lorsque les baignoires étaient juchées sur leurs pieds, il fallait nettoyer non seulement dedans mais aussi dessous…

Les femmes se méfient des institutions, mais elles sont sensibles aux lieux, à leur influence sur le comportement, les rapports entre les gens. Toutes celles avec qui j’ai parlé restent attachées à la ville, à cette liberté que donnent les contacts multiples, la diversification des activités, mais elles souhaitent des proportions plus humaines, une échelle plus réduite. Elles se méfient de termes tels que « démocratie » ou « progrès », mais « harmonie » est un terme qui revient souvent. (On remarquera en passant que deux thèmes sont restés absents des réponses, la liberté sexuelle et le droit au travail. On peut en tirer la conclusion qu’il y a là deux acquis qui ne semblent pas menacés).

Celles qui se voient plus facilement à l’extérieur que dans la maison réclament la liberté de la circulation : pouvoir se promener seules dans les rues, seules la nuit, seules même dans les bois. A réaliser comment ? La réponse n’a pas été trouvée. Quand j’ai proposé : sous la protection de la police ? cela n’a pas paru la bonne solution. Beaucoup de femmes ont réclamé de l’eau, des cours d’eau qui traversent leur ville, à l’image de cette fluidité des rapports humains dont elles rêvent. Des ponts a dit l’une. Venise, c’est la ville utopique, a dit l’autre. Et quand j’ai dit bêtement, mais non, on ne peut pas laisser les enfants petits en liberté dans une ville où ils peuvent à tout instant tomber à l’eau, on m’a répondu, en plein élan réformateur : « On leur apprendra à nager. » J’ai vu un instant une Venise tout envahie par des bébés élevés à l’australienne, lâchés dans l’eau, plouf, quand ils sont encore au berceau, et barbotant, tels des angelots allégoriques, autour des gondoles.

Une des fonctions de l’utopie, c’est de concilier les inconciliables, et William Morris avait, dans ses Nouvelles de nulle part, exprimé ce que nous ressentons toutes en réclamant que la vie soit à la fois leisurely et eager : insouciante et passionnée. Nous réclamons, à juste raison, chaque chose et son contraire. « Nous voulons tout », était l’un des slogans de 68. Oui, nous voulons, comme William Morris, combiner à la fois l’aventure et la sécurité, l’enthousiasme et la flânerie.

Deux pôles

Et il me semble que je vois, quant à moi, deux pôles dans mes propres rêveries, mes aspirations. L’un va du côté du projet éducatif, généralisable, il se résumerait justement sous le terme de projet. Contrairement au club-restaurant que j’ai décrit, cette perspective ne ferait pas se rencontrer les partenaires au niveau le plus pauvre, le plus réducteur, celui de la simple recharge des forces pour d’autres tâches, au contraire elle regrouperait les gens selon leur désir, leurs aspirations, leur talent, pour un projet à réaliser en commun. J’ai connu cet enthousiasme contagieux dans la mise en œuvre d’un journal, d’un film, d’une émission de télévision. Il pourrait s’agir d’une équipe de recherche. Il faut que du prestige soit attaché au produit final, et que la contribution de tous soit importante. Il faut que les hiérarchies cèdent devant cette solidarité que créent les nuits blanches, ou les idées géniales qui vous sont venues avec l’inévitabilité de la foudre, ou le courage créé par la nécessité.

Les rapports de séduction eux-mêmes, loin d’y perdre, ont intérêt à cette fièvre commune. Je me rappelle une amie militante qui revenait d’un stage austère de réflexion politique en disant : « On s’aimait tous ».

Contre la ségrégation

Toutes les femmes avec qui j’ai parlé étaient contre une ségrégation entre les hommes et les femmes. Mais il n’est pas exclu qu’en ce qui concerne ce que j’appellerai une utopie-à-court-terme, ce projet ponctuel tel qu’un journal ou un spectacle, les femmes aient intérêt à se passer un petit peu des hommes. Dans la société pas du tout idéale où nous vivons, la pente naturelle des rapports du pouvoir s’incline en faveur des hommes, malgré les déclarations les plus vertueuses, et les femmes doivent se situer dans la soumission, la séduction ou la rivalité, il n’y a guère d’autre choix. On fera remarquer qu’entre femmes aussi ces rapports-là se constituent. Mais ils sont, comment dire, en quelque sorte joués, expérimentaux, il y a échange de rôles possible, réversibilité, on n’est pas dans la même pesanteur. Et la fièvre créatrice, le projet commun, n’est pas incompatible avec le besoin d’être seul, d’être seule. Je crois que sans la capacité à être seul, sans la satisfaction de ce besoin vital, il n’y a pas d’accès à la véritable autonomie. Et c’est vrai, comme les féministes américaines l’avaient vu, qu’il ne devrait pas y avoir à choisir, comme les femmes doivent trop souvent encore le faire, entre être seule toujours, condamnée à la solitude, et ne l’être jamais. C’est pourquoi du côté du deuxième pôle, celui des fantasmes régressifs, un lieu auquel je rêverais volontiers, sans pouvoir rendre universel ce modèle, serait la vaste demeure aristocratique anglaise du XVIIIe ou XIXe siècle telle qu’on la fréquente dans les romans de Jane Austen ou, un peu plus tard, de Henry James — lui aussi visiblement fasciné par ce modèle.

Vie ordonnée pour l’essentiel de son intendance et, dans l’interstice des repas et de la vie en société (jeux et visites), longs loisirs solitaires, dans le parc, l’orangerie, ou la bibliothèque. Attention portée aux saisons, rapports réglés, immuables entre les castes. Courtoisie et distance, stabilité. C’est un rêve possible. Mes autres lieux utopiques sont des lieux où vous enferme avec d’autres, pour un temps, une forme ou une autre de nécessité. Emotion, sentiments intenses mais à peine dits, car tout le monde est embarqué sur la même galère : pensionnat, couvent, ou même hôpital. Et puis le bateau, justement, un grand paquebot qui traverse l’Atlantique et où tempête et calme plat peuvent être vécus avec la même exaltation. Par ignorance ou superstition, je ne dirai pas la prison. Mais tout de même, la forte charge émotive, dramatique, d’un film comme Le Trou, de Jacques Becker, revu récemment, tient à ce que ces hommes, tout passé criminel oublié, ont un projet commun, d’évasion certes, mais surtout de travail nocturne, clandestin, qui réclame solidarité, vigilance, astuce. Elle tient aussi à ce que ce travail s’exerce dans un espace géographique aussi strictement circonscrit que l’espace scénique dans une tragédie classique.

Refus d’un modèle aseptisé

On trouvera paradoxal qu’à réfléchir sur ce que serait la cité idéale pour les femmes, j’en arrive à évoquer avec émotion un film qui décrit cinq prisonniers dans leur cellule. Ça l’est, je m’en rends bien compte, mais c’est peut-être significatif de quelque chose. D’abord du refus, plus ou moins formulé, d’accepter un modèle aseptisé qui conviendrait à toutes. D’un besoin d’évasion dans l’imaginaire. D’une nostalgie de l’enfance, peut-être, et de sa situation d’irresponsabilité — ce qui ne veut pas dire, on l’aura bien compris, que nous refusons, dans la vie, les responsabilités. Rêve et réalité. S’il fallait formuler une conclusion, voici la forme qu’elle pourrait prendre. Une cité idéale, les femmes ne sont pas près de s’en contenter, et, comme je le disais plus haut, dès qu’on leur proposera quelque chose, elles le prendront, peut-être, mais elles réclameront aussitôt le contraire. Contre le droit d’avoir des enfants quand elles veulent, le droit de ne pas en avoir du tout. Contre le jardin, la rue. Contre la réalité, le rêve, contre le rêve des autres, le leur propre, et contre ce rêve lui-même, l’exigence qu’il devienne réalité.


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