F Magazine, juin 1980.
Kate Millett, La Cave – Traduction d’Elisabeth Gilles – Stock
On dit « un simple fait divers », comme si un fait divers c’était simple, et peu de chose en somme. Mais il arrive qu’un fait divers vous hante, au hasard d’une coupure de presse, d’une photo dans un journal. C’est ainsi que Kate Millett a porté en elle, pendant quatorze ans, l’image et le souvenir d’une fille de 16 ans qu’on a retrouvée morte, horriblement brûlée, tuméfiée, chez une famille de braves gens, à Indianapolis aux Etats-Unis : une famille composée d’une mère et de ses sept enfants. La mère, Gertrude, avait pris en pension, pour vingt dollars par semaine, Sylvia, celle qu’on a retrouvée morte, et sa jeune sœur Jenny, un peu infirme. Sur le corps de Sylvia, on a dénombré cent cinquante brûlures de cigarette. Sur la poitrine, elle portait, marqué au fer, un S mal fait qui ressemblait à un 3, et sur le ventre, gravée à même la peau, la phrase : « Je suis une prostituée et fière de l’être ». Sur chaque centimètre de corps, les traces de sévices quotidiens, ordinaires, répétés, que la « victime », comme on dit après coup, avait dû subir jour après jour dans la maison même où elle vivait, infligés par une femme, des enfants, qui auraient dû l’aimer, qu’elle aurait sans doute voulu aimer. Ce qui a frappé Kate Millett plus que tout dans les photos, comme signe de souffrance, ce sont les lèvres réduites en lambeaux à force d’être mordues. Et la question qu’elle s’est posée est double : comment, mais comment a-t-on pu en arriver à faire ça ? Comment, mais, comment a-t-elle pu en arriver à se laisser faire ça ?
Double démarche de son livre. D’abord la démarche extérieure, l’enquête, à partir d’articles, de documents photographiques, les minutes du procès — quatre mille pages décevantes, répétitives, interrogatoires rituels, questions imbéciles ou questions-pièges, et puis les mensonges, les réponses évasives soufflées par les avocats, on ne sait plus, on n’était pas là ce jour-là, ou alors juste au début, et la mère, trop fatiguée la pauvre.
La deuxième démarche, c’est de plonger soi-même, par l’écriture, dans ce vécu, d’être alternativement, jusqu’à l’hallucination, chacune des protagonistes, la tortionnaire, la torturée. Ici, plus de réquisitoire, de jugement à distance, mais un effort d’un risque et d’une tension extrêmes pour penser l’impensable de la chose. Comment Gertrude a-t-elle pu, telle la marâtre des contes, prendre Sylvia en grippe à ce point, et se laisser aller sans retenue aux gestes qui arrachent des cris ? Peut-être qu’on arrive à le comprendre en suivant les pensées qui flottent dans sa tête quand, interminablement, elle fait glisser son fer à repasser dans la chaleur de l’été, toujours lasse, débordée, toujours à court d’argent, toujours entourée d’enfants. Avoir sous la main un souffre-douleur, pouvoir la corriger, cette traînée, c’est transférer sur elle un peu de cet insupportable dont est faite chaque journée. Petit à petit, cela devient une obsession, un assouvissement confusément sexuel.
De plus en plus, Gertrude laisse les enfants « s’amuser » avec Sylvia. Quand ils rentrent de classe : « Venez, on va s’occuper de Sylvia ». Cercle vicieux : si elle résiste, il faut la mater, si elle supplie, c’est excitant, on prolonge le jeu. Si vers la fin elle est inerte, presque indifférente à tout déjà, il faut aller de plus en plus loin.
Quant à Sylvia, on lui dit : « Personne ne t’aimera jamais. » On lui interdit d’aller aux toilettes et on lui dit : « Regarde, tu es sale, tu mouilles ton matelas. ». On la punit en l’enfermant dans la cave. La partie la plus irrespirable du livre, peut-être, c’est celle où nous sommes Sylvia, où nous sentons le cercle se refermer – cette cave et le bruit des pas au-dessus, notre seul univers. Où petit à petit notre résistance cède. Une phrase terrible vers la fin du livre : « Parce que je ne voulais pas que ce soit comme ça, je faisais comme si c’était autrement. Ou comme si ça allait s’arranger au bout d’un moment. »
Optimisme qui serre le cœur comme celui qu’on trouve à la fin d’Une journée d’Ivan Denissovitch. Kate Millett a écrit un livre que rien ne détourne du trou qu’il creuse, livre insoutenable mais véridique.

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