Sans lui, avec lui

Autrement, n° 204, « Mère et fils », mai 2001

« Sans lui, avec lui » est la suite écrite vingt ans plus tard de « Avec lui, sans lui », qui date de 1980 (Sorcières, n° 23). « Je l’ai voulu, je l’ai eu, c’est-à-dire très exactement que je ne l’ai plus. »

Pour Nada,

pour Elisabeth,

qui furent avec moi mères de ce fils.

Non, décidément non. Ce n’est même pas que je ne me sente pas autorisée à parler de lui — le même, qui est bien le même, je le sais, et qui est devenu autre, je m’en réjouis tout haut ou même en mon for intérieur. Non autorisée, je pourrais m’octroyer le droit, transgresser. Mais c’est que je ne peux pas, j’ai essayé.

Pourquoi ? Difficile à dire, mais essayons. Je l’ai voulu adulte, autonome, existant en dehors de moi, en dehors de toute projection narcissique. Je l’ai voulu, je l’ai eu, c’est-à-dire, très exactement, que je ne l’ai plus. Il n’est plus mon bien, ma chose, et tout discours que je tiendrais sur lui serait une façon de nouer autour de lui ces fils (prononcer « fil ») par lesquels les Lilliputiens s’efforçaient de ligoter Gulliver. Et c’est bien ce que je me suis juré que je ne ferais pas. Quand il avait six, dix mois, qu’il ne faisait pas mes quatre volontés, je disais : « Tu n’es pas autonome. » Et il en passait, bien obligé, par telle ou telle des quatre volontés du moment. Quand il a eu quinze, seize ans, et qu’un conflit surgissait (vacances, choix des vêtements, demande de ma part, disons même exigence, d’être informée de ses allées et venues), je disais, caricaturant ma position, sachant qu’il saurait l’entendre, au deuxième degré comme au premier, fils de sa digne mère : « C’est moi qui paye, c’est moi qui décide. » À la seconde où la situation a changé, j’ai été « réglo » : je ne paye plus, je n’ai plus droit de regard, plus droit de commentaire, plus droit de jugement. Jugement, ça a été le plus dur, mais une promesse est une promesse. Et puis il me reste ce fameux for intérieur, lieu de tous mes a parte. Caricaturant à nouveau ma position, je vais dire — on croira m’entendre : « Je n’en pense pas moins… » En fait, c’est faux : je pense, mais à mille autres choses.

Les chefs d’orchestre (Karajan) disent : il faut savoir ne pas diriger.

Les metteurs en scène (Claude Régy) : il faut savoir ne pas mettre en scène.

C’est vrai, il faut savoir ne pas être mère. Ne pas contrôler, ne pas intervenir, ne pas juger.

Ça n’empêche pas les sentiments : la confiance, la loyauté, la fierté, la complicité, l’entente tacite. L’émotion presque amoureuse quand j’entends sa voix ou qu’il sonne à la porte. Ou qu’il parle, devant moi, à des étrangers, oublieux de moi, et que je joue à le regarder comme un inconnu. Présentez-moi ce jeune homme… L’inquiétude irraisonnée, parfois, à l’improviste, comme quand, de douze à quinze ans, il était aux sports d’hiver, au moment où le soir tombait : et s’il n’était pas rentré, et s’il était perdu quelque part dans la montagne, avec la nuit qui vient, le froid, la peur… Il fallait téléphoner très vite, sous un prétexte enjoué.

Et ça n’empêche pas les souvenirs. Je m’octroie, parfois, un peu de nostalgie. Des moments irremplaçables où un petit garçon était en train de devenir l’homme qu’il serait — mais je ne le savais pas encore. Je le vivais au présent pur. On est en vacances en Amérique, au bord de la mer, on doit repartir, il a huit ans, neuf ans peut-être, c’est lui qui fait ses bagages, volontiers je laisse faire par d’autres même les miens, je sais reconnaître mes incompétences. La valise, tout de même, au moment du départ, paraît anormalement lourde. On se permet de l’ouvrir. Sous les pantalons, les chaussettes, les BD : des pierres, beaucoup de pierres, énormes, sans beauté particulière, mais sans doute dotées d’une valeur d’usage ou sentimentale précise. D’un cœur désolé, il a bien fallu les arracher une à une de leur cachette, les laisser sur place, trouver des raisons qui paraissaient peu convaincantes. Je crois que ma désolation, ce n’était pas les pierres, c’était d’avoir déjoué la ruse, le projet têtu qui avait prévu l’objection et avait cru la détourner. Je me représentais le moment de la mise en place furtive, prudente, avisée. Et puis, avec mes gros sabots, j’avais fait l’éloge de la légèreté…

Un autre souvenir. Dans la chambre d’enfant, des sanglots. Qu’est-ce qui a pu se passer ? Je frappe, j’ouvre la porte. C’est la lecture de Jules Renard, une histoire qui raconte la mort d’un âne. Bien sûr, je l’ai lue à mon tour, c’est un bijou d’histoire, mais tout de même, dis-je, ça n’est pas « pour de vrai ». Quel argument indigne de tout ce que je suis, de tout ce à quoi je crois, à quoi je fais « profession » de croire. C’est lui qui a raison, évidemment, ce sont des larmes de pure générosité, de pure sensibilité. Malheureux qui n’a jamais pleuré la mort d’un animal de papier, d’encre sur du papier, d’un animal de récit.

Je ne voudrais pas tomber dans l’anthologie de « mots d’enfant ». Encore un souvenir, et puis j’arrête, promis juré. Tu ne faisais pas encore tes bagages, tu n’avais que sept ans, huit ans, mais c’était toujours, entre nous, cette question de ton autonomie. « Au fond, as-tu dit, maintenant je sais tout faire, je n’ai plus besoin de toi. » « Bon, ai-je répondu, eh bien, séparons-nous. » Là, j’avais finement joué. « Attends, attends : je ne sais pas encore faire la cuisine ! » J’avais gagné, d’une réplique, quelques années de répit. Et ça me rappelle une autre histoire, racontée plus récemment, de ce petit garçon de quatre ans qui, ulcéré par une scène maternelle, prend sa petite valise en carton, y range ses affaires les plus précieuses, et se poste devant la porte d’entrée. « Eh bien, qu’est-ce que tu fais, tu t’en vas ? » « Oui, je vais chez mamie. »  Assorti d’une virile sommation : « Et toi, tu viens avec moi ! »

Des merveilles, ces petits garçons. Être mère, idéalement (ne parlons pas des petites filles, ces autres nous-mêmes), c’est être la mère d’un petit garçon. Et si je réfléchis, parmi toutes mes motivations, à part celles dont je ne saurai jamais rien, il y en a une qui resurgit, souvent. Quand j’avais une douzaine d’années, j’ai lu un roman d’Elizabeth Goudge. Comme on lit à cet âge-là, sans aucune autre idée que de plonger dans un univers imaginaire. J’en ai lu deux, ce peut être l’un ou l’autre, L’Arche dans la tempête ou Au pays du dauphin vert (rien que de dire les titres, je retrouve mes douze ans). Une jeune mère, dans une île du Nord qui pouvait être Jersey ou une île irlandaise, climat rude et grands espaces, voit revenir son petit garçon, Colin, tout écorché, boueux, exténué, les joues rouges, les cheveux en désordre. Et dans une bassine, avec de l’eau chaude, un gros savon, elle lui lave les pieds. Elle goûte chaque instant de ce moment de grâce. Moi qui, à l’époque, n’avais pratiquement jamais quitté la région parisienne, et qui n’aimais pas tellement m’occuper de mes sœurs plus jeunes, je me suis dit qu’un jour je voudrais être cette femme qui, dans une île, lave les pieds sales d’un petit garçon dans une grosse bassine en zinc.

Si, les filles, parlons-en un instant.

Longtemps, dans le féminisme, on a dit « mères et filles », et c’était toujours le même point de vue : filles réglant leurs comptes avec leurs mères (prises, aliénées par le système patriarcal : « Mon père me battait, ma mère lui donnait raison » ; ou bien : « Ma mère avait vu l’union sexuelle comme un esclavage, elle me faisait péché du plaisir »).

Autre point de vue (progrès ? non, changement de perspective plutôt) : mères et fils. Par priorité, c’est une idée de mère, qui demande à d’autres mères de s’exprimer. Comme par hasard par rapport à un fils, à des fils. Rappelons l’irruption du patriarcat, symboliquement, dès le sein maternel. Dès la gestation, rappelons l’époque où, entre le fils et la mère, s’il y avait un choix à faire, le père, le patriarche, sacrifiait la mère, sauf cas exceptionnel, anomalie transgressive : l’amour de l’homme pour cette femme-là et pas une autre.

La mère qui a des filles est une mère-privée-de-fils.

La mère qui a des filles et un fils, ou une fille et un fils, est une mère qui fera payer aux filles cette infériorité — dont on ne se demandera pas ici si elle est biologique, sociale, structurelle. La « préférence ». Concept ambigu. Qui, avec sa charge affective, est impossible à éliminer raisonnablement : des goûts et des couleurs. Masque qui colle à la peau (on arrache le masque, on arrache la peau). La mère qui a un fils est jalouse de l’amour privilégié qu’elle lui porte et que ne lui a pas porté sa mère, parce qu’elle était une fille. Je l’aime comme j’aurais voulu être aimée. Mais si j’avais une fille, je serais comme ma mère.

La mère qui a un fils — et qui n’a que lui — accède dans l’arrogance de l’illégitimité au statut majeur de mère-de-héros. Son phallus, dit-on. Si en plus il est illégitime, ou qu’elle l’élève seule, il est promis aux plus hautes destinées. Le père absent, infiniment phallique, n’est phallique que dans l’infini des sphères — pas dans les disputes de la vie quotidienne.

Statut ambigu que d’accéder de cette manière au masculin – au sens de patriarcal.

Mon fils Hamac a eu plusieurs mères. L’une nourricière, plutôt, l’autre plutôt planificatrice. L’une gérant, à merveille, le présent immédiat (céréales, vitamines, eau de toilette dans les boucles, pince à épiler pour enlever les piquants d’oursin), l’autre tournée vers l’avenir (le cheval, l’aviron, la cravate, le caban, la marine…). Et moi dans tout ça ? Dolente, distraite, regardant faire, mais légitime, arbitre, et prenant, en fin de compte, les décisions. Un père en somme ? Le beau rôle. Aux jeunes mères, je conseille de déléguer… Non, non, je schématise. J’ai fait face aux vaccins, au Mercurochrome, aux sorties d’école, à la fièvre et au thermomètre, aux urgences, à la gare de Lyon, gare de l’Est, autoroute de l’Ouest, orthodontiste, arbre de Noël, audition de piano, leçons de tennis à la Porte des Lilas. Mais oui, Hamac, moi aussi j’ai été ta mère.

Être mère d’un fils, c’est faire advenir un homme, donc quelqu’un qui est appelé, dans la société où l’on vit, à être plus valorisé que sa mère, sur qui il a deux avantages : il est plus jeune et c’est un homme. La mère veut pour lui, pour elle-même, cette supériorité, valorisante en retour. Elle veut être fière de son fils.

Dans La Traversée de la nuit, Geneviève de Gaulle-Anthonioz évoque sa grand-mère, mère de son oncle Charles. C’est très étonnant, l’appel du 18 juin vu sous cet angle.

Le 17 juin 1940, nous avions entendu ensemble l’allocution radiodiffusée du maréchal Pétain, nous l’avions entendue avec indignation et stupeur. […] Le lendemain nous étions sur les routes en Bretagne avec tant d’autres réfugiés. […] Ma grand-mère était avec nous, elle qui avait pleuré petite fille en apprenant la défaite de Sedan. Du fond de la place, un prêtre était accouru, porteur d’une grande nouvelle : il avait entendu à la radio de Londres un jeune général qui appelait à continuer le combat, il le nommait. Ma grand-mère s’était redressée, petite et frêle dans sa robe noire, et tirait le prêtre par la manche : « Monsieur le curé, mais c’est mon fils, monsieur le curé, mais c’est mon fils ! »

À notre modeste échelle, nous avons toutes eu, un jour ou l’autre, en telle ou telle occasion, cette joie de dire, fièrement, à des inconnus, des nouveaux venus (ne serait-ce qu’à un arbre de Noël, une fête de lycée ou de mariage, un spectacle, une audition de piano ou de chant), pour telle ou telle « prestation » à laquelle on assistait dans la foule : « C’est mon fils. » Bonheur sans mélange, et difficile à analyser, comme tout bonheur sans mélange. C’est moi et ce n’est pas moi, je me vante de lui, et donc je sais bien qu’il n’y a pas de quoi se vanter — il y aurait de quoi, peut-être, mais ce n’est pas à moi de me vanter. D’ailleurs si c’est un peu piteux, la prestation en question, ça peut arriver (l’air de piano qui s’arrête au bout de quelques mesures), on dit aussi : « C’est mon fils ! », comme pour l’excuser, minimiser la chose, prendre sa part de l’embarras, s’en amuser avec bienveillance en espérant conquérir la bienveillance amusée des inconnus, des nouveaux venus.

Gertrude Stein a écrit : « À quoi ça sert d’être un petit garçon si c’est pour devenir un homme ? » Bizarre question, qu’on aurait tôt fait d’attribuer au fait qu’elle n’aimait pas beaucoup les hommes. Elle n’aimait pas les pères, après la mort du sien elle écrivit : « Et notre vie commença, une vie sans père, très agréable. » Elle aima son frère Léo, mais se brouilla avec lui. Elle adora son neveu, Allan Stein, fils de son frère Michael et de sa belle-sœur Sarah, on la voit souvent poser avec lui, petit garçon, le tenant par la main ou les mains posées sur ses épaules. Un neveu, ce peut être comme un fils de substitution. Jane Austen faisait dire à son héroïne Emma, qui ne comptait pas se marier et à qui on prédisait la pire des solitudes : « J’aurai souvent une nièce avec moi… »

Mère et fils. Le fils, dès qu’il cesse d’être « fils », dès qu’il sort du harem, du gynécée, pour rentrer dans le système dominant, renie sa mère. De mille façons. En faisant un autre choix sexuel (belles-mères et belles-filles). En choisissant, s’il faut choisir, son père (les filles le font aussi). La mère domina, le temps d’un allaitement, vital, le temps d’un dressage (apprendre à l’enfant l’autonomie), comme chez les femelles animales. Ensuite son rôle proprement dit est terminé. Certaines usurpent (et on les comprend). D’autres prolongent (apporte-moi ta lessive quand tu voudras). D’autres abusent (Soudain l’été dernier). Je te procurerai tes partenaires sexuelles, tu dépendras de moi pour tes plaisirs. Dans Tennessee Williams encore, La Ménagerie de verre, la mère retient le fils à la maison, l’oblige à ramener sa paye, revit comme une nouvelle malédiction, avec son départ, la trahison du mari.

La mère, parfois, dominée sur le plan social, va tirer avantage de sa relation privilégiée à un dominant : être mère d’un ministre, d’un héros. La mère est prête à sacrifier la part mortelle, héroïque d’elle-même, pour une gratification importante : la reconnaissance. Et tant pis si le fils est mort ou doit mourir pour cela. Dans Shakespeare, l’exemple canonique et caricatural, c’est Volumnia, mère de Coriolan, qui l’envoie se battre, se réjouit de le savoir à la guerre et, s’il devait y mourir, dit que c’est sa gloire (à lui) qui lui servirait de descendance (à elle).

C’est lourd, une mère qui s’est sacrifiée. Celle qui a fait des ménages ou qui a été concierge toute sa vie pour que son fils puisse, à la fin, faire une belle carrière ou devenir écrivain. On entend, pour plaindre ces mères douloureuses, la phrase : « Elle n’a que lui. » C’est toute l’ambiguïté du terme « avoir » : on passe du « Il existe grâce à moi, à ce projet dans sa continuité, à mes soins pour le faire advenir au devenir » à « Je n’existe que par lui, il est mon soutien, mon héros, l’objet de mes pensées, mon bras droit, mon cœur, mon foyer-loin-du-foyer. Mon dernier recours dans l’adversité. »

Dans l’autre sens, maintenant. Quand on voit en librairie un livre qui s’intitule Fils de ta mère ! (le livre est de Mohamed Mokeddem, il est paru aux éditions Maurice Nadeau en 1999), on sait d’instinct qu’il s’agit d’une insulte et que la mère doit être une putain (ou pouvoir être traitée de putain). On ouvre le livre, c’est bel et bien ça : cela se passe en Algérie, à Mascara, le père est inconnu et mort de surcroît, la mère est en prison pour racolage. En classe le petit garçon se fait traiter de fils de catin, on lui lance : « Toi, toi, fils de pute, je vais te niquer ta mère ! » Ou alors on soutient son adversaire au cours d’une bagarre : « Allez, vas-y, nique-le ce fils de pute ! » L’auteur dédie son livre « À ma mère, à grand-mère, à mes sœurs, tantes et cousines, à toutes les putes de la ville et de la campagne… » Hommage mi-figue mi-raisin, mais sympathique, d’où sont absents les hommes (ce petit prince des bas quartiers règne sur un gynécée) et où la prostitution n’est évoquée que sur le mode enjoué du rat des villes et du rat des champs. Par un lapsus qu’on interprétera comme on voudra, l’auteur d’un compte rendu dans Libération, par deux fois, cite le titre en se trompant, cela devient : « Fils de personne ». Tiens, tiens, figlio di nessuno, bâtard : c’est vous qui le dites, monsieur… Et la mère, ce n’est pas quelqu’un ?

Au présent j’y reviens, j’ai l’impression, si je me dis « mère », d’une usurpation. Ce n’est pas une rente de situation, tout de même. Je ne me sens pas l’une de ces mères à vie — la mienne, si fière aujourd’hui encore (et ça me touche) de sa carte de famille nombreuse, alors que le plus jeune de ses cinq « enfants » a cinquante-trois ans, et qu’elle est entourée d’une volière de piaillantes et gracieuses arrière-petites-filles. « Elles sont tordantes », dit-elle, dans son vocabulaire, quand elle leur cède, pour les vacances, son salon, sa chambre, sa cuisine, son jardin, qu’elle renonce à son silence, à son rythme de vie, et qu’elle se réfugie sur un coin de fauteuil où l’on vient lui appliquer de temps en temps des baisers collants de larmes ou de yaourt. Y a-t-il des mères « à vie » ? (On remarquera que je ne dis pas « Cesse-t-on jamais d’être mère ? » qui fait d’avance honte à qui oserait répondre non.) Oui, je le pense. Si j’étais mère d’un fils emmuré dans la dépendance ou l’indifférence ou le malheur ou l’immobilité d’un temps non historique, alors oui, le contrat serait à vie et je dirais jusqu’à la fin de ses jours ou des miens : « Et toi, mon pauvre enfant »… Mais j’ai la chance d’avoir un fils que la vie a transformé en adulte, je respecte l’homme qu’il est aujourd’hui, et je me sens prête à devenir, au présent, l’heureuse grand-mère des enfants que j’espère il aura (ils auront). Je dirai fièrement, comme mes amies que je jalouse : « Je suis grand-mère. » Vers quinze ans, ce futur père avait dit (il prétend qu’il l’a oublié), sur un ton de grande gentillesse, mais ferme tout de même : « Mes enfants, tu ne les verras pas. » « Ah bon et pourquoi ? » Je me voyais punie déjà, mise à l’écart, hors d’état de nuire. « Parce que je les aurai tard, alors tu ne seras plus là. » J’avais répondu que j’avais bien l’intention de m’accrocher jusqu’à ce qu’il les ait. Et c’est ce que je fais. Ah mais !

J’insiste. Dès que le fils est adulte, la mère devient, ne serait-ce que virtuellement, « belle-mère » et « grand-mère ». À son tour à lui, au moins en droit, d’être en couple et d’avoir des enfants. Je retrouve à l’improviste une femme de ma génération, je lui demande, de but en blanc : « Vous êtes grand-mère ? » Réponse, faraude : « J’en ai sept ! » Avec seulement deux enfants, elle en a « eu » sept : bon placement. On est tenté d’évoquer aussi le « sept d’un coup ! » de celui qui tuait les mouches : comme si être grand-mère se situait entre l’exploit et la collection. C’est une façon, aussi, de retrouver cette légitimité du rôle social que vous a donnée le fait d’être jeune mère. Et, sans doute, d’être autorisée à la nostalgie : « Quand ton père avait ton âge… »

J’ai relu, de Nicole Loraux, Les Mères en deuil. J’y retrouve ce que je sais depuis toujours sans le savoir : qu’un deuil de mère contient tous les autres. J’y relis le passage de la perte à la douleur, de la douleur au deuil, à la plainte rituelle, du deuil à la vengeance. Je vois se dresser devant moi ces figures de reines, de mères, ces redoutables modèles. Jocaste (morte deux fois) : chez Sophocle, elle se pend quand elle apprend l’inceste d’Œdipe (ou son inceste avec lui) ; chez Euripide, elle se transperce la gorge avec son épée sur les corps d’Étéocle et de Polynice, les deux fils qu’elle a eus avec Œdipe, quand, après la mort de leur père, ils n’ont pas réussi à se partager le royaume et qu’ils se sont entretués. Médée, qui égorge ses propres enfants, pour se venger de Jason l’infidèle. Et Niobé, celle qui me fait, peut-être, le plus peur — on m’a tant de fois dit « Méfie-toi » —, celle qui tirait gloire de sa progéniture et qui, pour cela, fut punie. L’histoire qui me parle le plus, peut-être, celle d’Hécube, qui attire dans un guet-apens Polymestor, fourbe assassin du fils confié à lui lors de la guerre de Troie : tu veux de l’or, tu en auras. Hécube l’entraîne dans un lieu à l’écart, au milieu des femmes esclaves, les jeunes Troyennes. Elles, « en grand essaim », palpent ce benêt empêtré de vanité — oh ! la belle étoffe, oh ! la belle javeline, oh ! les beaux marmots — et, soudain, elles tirent des couteaux de leurs robes. Agamemnon, à qui il en réfère, est obligé de lui dire qu’il l’a bien cherché.

Il existe en grec un mot, symétrique d’« orphelin », pour « mère qui a perdu son enfant », et je trouve juste que cette relation soit attestée dans la langue.

Je souhaiterais maintenant, dans le désordre des associations, évoquer Le Souffle au cœur — récit contrôlé par un fils —, où le fantasme de l’union avec la mère est montré comme une étape de l’initiation à l’appropriation du féminin. Le héros est vierge, comme on dit. C’est un jeune garçon, qui n’est pas encore un homme, alors que les deux autres fils sont des caricatures de petits hommes, ils grimacent le pouvoir des hommes sur les femmes — payant des prostituées ou se moquant d’une mère étrangère qui ne possède pas la langue dominante. La scène qui choqua est pudique, ils sont tous les deux beaux et émouvants. Et puis c’était un jour exceptionnel, comme dans Une journée particulière (autre femme avec un presque fils), l’ivresse inhabituelle plonge la femme et l’enfant entre fantasme et réalité. Cela ne dure pas, le garçon s’en souviendra à peine, la mère sait s’effacer, tout rentre dans l’ordre, Œdipe ne tue pas son père.

La mère à vie, c’est la mater dolorosa. C’est la mère tombale. Mais de cela je ne voulais pas parler il y a vingt ans. Et je ne veux pas en parler aujourd’hui.


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