Celles qui entrent en littérature

F Magazine, n° 29-29bis, juillet-août 1980.

Karine Berriot, Annie Cohen, Sylvie Dervin, Anne Lagardère, Danièle Rosadoni : de jeunes romancières à suivre de près dans les années qui viennent.

Pourquoi, un jour, se sont-elles mises à écrire leur premier livre ? Ou peut-être seulement un livre, ce livre qu’elles ont voulu si fort qu’il a vu le jour ? Et nous qui les lisons, l’une ou l’autre, l’une après l’autre, est-ce que nous nous y reconnaissons ? Qu’est-ce qui nous ressemble dans ces histoires qu’elles nous racontent ? Qu’est-ce qui nous fait mettre nos pas dans les leurs ?

Du côté de l’innocence littéraire, il y a le récit-confession, celui qui, comme le dit Lison de Caunes, est une forme de psychanalyse gratuite. Ecrire, c’est comme rédiger une sorte de lettre ouverte qui permet de sortir du ressassement solitaire et de s’adresser magiquement à la terre entière. L’indication « roman », en ce cas, est aussi habilement trompeuse que le « ceci n’est pas une pipe » de Magritte. Mais aussi vraie. Car même si celle qui raconte prend la parole au nom de celle qui a vécu et si celle qui a vécu se distingue mal de celle qui signe le livre, qui sera interviewée, dont on publiera la photo, on ne peut pas écrire la vie. Dès qu’on écrit, on sort de la vie pour entrer dans l’écriture et c’est elle qui vous entraîne, comme une vie parallèle.

Celle qui se détache le moins (et encore…) de l’expérience vécue, c’est Lison de Caunes dans son livre Les Jours d’après. Quand on la lit, ce qui vous retient, ou plutôt ce qui vous pousse en avant, c’est la qualité semi-orale de ces pages, l’élan. Et puis la franchise qui est la vertu d’un tempérament entier, d’une fondamentale confiance en soi. Les femmes trouveront là une compagnie tonique.

Autre reportage de sa propre vie chez Sandra Thomas, avec La Barbaresque. Ce qui frappe dans son récit, c’est le côté déposition, la maniaquerie minutieuse concernant l’exactitude des faits : le contraire de la littérature. Je le dis parce que c’est arrivé, parce que c’est tel jour, à tel endroit que ça s’est passé. Et la volonté de faire poétique (dont témoigne le titre) ne vient pas toujours brouiller cette vérité-là.

Avec Belle Fiole, de Danièle Rosadoni (« Rosa » pour ses amis), on est aussi dans l’autobiographique, dans le refus de tout romanesque. L’héroïne s’appelle Danièle, c’est elle qui raconte, nous avons droit à sa fiche d’état civil, la chronologie respecte les lieux, les événements. Mais l’exotisme et la création d’un univers viennent pour nous de la qualité quasi ethnographique de ce document. On a parlé à propos de ce livre du Petit Chose et de Poil de carotte. Ce n’est pas par hasard, car le Berry des années d’enfance de la narratrice nous transporte en plein XIXe siècle, c’est sûrement vrai, ce qu’elle raconte. Danièle Rosadoni, elle-même jure qu’elle n’a rien inventé mais il faut le lire pour le croire. Quand je lui ai demandé pourquoi elle avait appelé son livre « roman », elle m’a répondu « pour me protéger ». Phrase émouvante de la part de quelqu’un qui, par ce livre, s’expose aussi totalement.

Pour une fille, ne pas avoir été aimée par sa mère, c’est la tare originelle, le sceau d’infamie. Être rejetée par cette femme qui vous a faite, au point que même vos qualités (intelligence, etc.) sont vues comme des défauts de « diablesse », comment survivre à cela ? Qui pourra aimer celle qu’une mère n’a pas présentée au monde en disant : « Voilà ma fille, elle est aimable. » Là aussi, écrire, c’est exorciser, dire pour que la chose soit dite, proclamée, ne soit pas un secret honteux, un boulet qu’on traine. Plaidoyer, règlement de comptes ? Oui et non. Je crois Danièle Rosadoni quand elle affirme : « Ma mère, je ne l’ai pas chargée, j’ai laissé de côté des choses qui l’accablaient bien davantage et puis j’ai laissé entendre qu’elle-même n’était pas heureuse. » Sa mère, est-elle morte aujourd’hui ? « Non, non, elle est vivante. Elle a 71 ans. Mais je ne l’ai pas revue pendant toutes ces années. Un jour, je suis passée en voiture, je l’ai aperçue sur le pas de sa porte. »

De toute façon, même lorsque les femmes écrivent de la « vraie » fiction construite, travaillée, tenue à distance, les mères ont rarement le beau rôle (une exception, la narratrice des Jours d’après, très « « famille », elle). Les anciennes petites filles, quand elles deviennent des grandes personnes qui se mettent à écrire, en ont gros sur le cœur.

Sur la voie tracée par ce que représente pour les hommes « la « mort du père », on en viendrait presque à soupçonner que les « femmes, à leur tour, pour effectuer le passage à l’âge adulte, doivent en passer par le meurtre symbolique de la mère. A sa place surgit parfois une mère élective. Pour Danièle, c’est, au lycée, son « professeur de français, Mlle Saduze, qui vient la voir à l’hôpital et l’embrasse. Dans Parlez-moi de Louise, de Karine Berriot, dont c’est le deuxième livre, c’est la poétesse Louise Labé qui joue ce rôle pour la jeune Juliette (seul personnage à qui Karine Berriot s’identifie un peu).

Ecrire un premier livre pour ces femmes de moins de 30 ans qui, souvent, le mûrissaient depuis plusieurs années, c’est le rite de passage à l’âge adulte. Hier, c’était l’enfance et il est tout naturel de trouver dans ces livres tant d’allusions à l’enfance, à ses jeux, à ses contes, à ses comptines. Cendrillon, Blanche-Neige, les contes de Grimm. Lewis Carroll et la Chèvre de Monsieur Seguin chez Karine Berriot, l’Histoire sainte et La Fontaine (sa : passion depuis l’enfance, allez comprendre…) chez Danièle Rosadoni. Dans La Jument de la nuit, de Sylvie Dervin, Alice « aimerait s’endormir vilain petit canard et se réveiller cygne ». Le rapport de la petite fille à la beauté obligatoire est parfois une motivation à écrire. Quand elle se regarde dans la glace, elle trouve qu’elle ressemble à un petit singe frileux. D’où le besoin de se déguiser, d’où l’importance du théâtre pour les unes et les autres, les auteurs comme leurs héroïnes. Karine Berriot a travaillé chez Planchon et monte un spectacle sur Louise Labé. Sylvie Dervin a quitté ses parents à 17ans et plutôt que « choisir un métier sûr comme l’enseignement », elle est devenue comédienne, elle écrit des pièces pour le café-théâtre (Star Waltz qu’elle joue elle-même) et elle voudrait faire un film. Danièle Rosadoni portait, quand je l’ai rencontrée, les manchettes de dentelle du Don Juan qu’elle avait monté et joué au Danemark.

Mais la distance que met l’écriture, si elle peut être comparée à celle que met le miroir ou la scène de théâtre, a plus encore partie liée à la distance, à la visibilité données par la peinture. La peinture, avant que la première phrase s’inscrive sur la première page, c’est pour beaucoup de ces femmes écrivains le lieu privilégié de l’imaginaire, le lieu où se rassemblent tous les fantasmes. « Pour moi », dit Anne Lagardère, auteur de Molino, l’histoire, « la peinture, ce n’est pas un lieu de plaisir mais un lieu d’angoisse, c’est la focalisation de toutes les questions, de toutes les inquiétudes ». Elle a bâti son roman autour d’un musée et de deux tableaux — une Vénus, une Crucifixion. Sylvie Dervin fait elle-même de la peinture, de grandes toiles « à mi-chemin du fantastique et du symbolique ». Dans le récit d’Annie Cohen, intitulé La Dentelle du cygne, le titre finalement choisi (on sait ou on ne sait pas que la « dentelle du cygne » est une nébuleuse) évoque « la ventilation étoilée des destinées » et toute cette galaxie de fantasmes, d’images et de mots qui scintillent tout au long d’une nuit d’insomnie. Mais le premier titre donné par Annie Cohen était Femme au rideau, comme si elle nommait une toile. En face d’elle, pendant qu’elle travaillait, la reproduction d’un portrait de Modigliani, Marie (« un de ces grands portraits phalliques, avec un nœud sur le côté »). Elle pense que l’obsession qu’a représentée pour elle ce tableau a été constitutive de son récit et de son personnage.

Curieusement, La Dentelle du cygne se termine par une transgression identique à celle que raconte la fin de Molino, l’histoire. Chez Anne Lagardère, le personnage Schaeffer crève l’un des tableaux d’un coup de poing en pleine toile. Dans La Dentelle du cygne, à la fin de l’itinéraire qui la mène jusqu’au bout de la nuit, Maria déchire les doubles rideaux. « Au moins, commente Annie Cohen, elle a eu l’audace de s’arracher quelque chose. »

C’est la peinture, également, qui donne son titre au roman de Sylvie Dervin : La Jument de la nuit, c’est « Nightmare », le « Cauchemar » de la gravure de Füssli. « C’est une image que j’ai vue très tôt, ça a été le choc et je me suis dit que je ferais une nouvelle sur ce tableau. » Dans Parlez-moi de Louise, l’un des deux pôles du roman, avec le personnage de Louise Labé, est la série de six tapisseries de la Dame à la licorne par lesquelles Karine Berriot, qui se fait photographier à côté d’une licorne, dit avoir toujours été fascinée. La licorne, à qui la tradition alchimiste prête un pouvoir magique, la dame en qui on peut voir une magicienne ou une sibylle. Charmes et maléfices, jeux de masques. Karine Berriot se vante d’avoir des qualités de médium.

Dès qu’elles sortent de leur histoire personnelle, dès qu’elles créent un univers, les jeunes romancières jouent avec les perspectives, suspendent le temps, creusent l’espace, suggèrent un pouvoir réel des choses et des mots. « Mon roman est peut-être trop esthétisant », dit Anne Lagardère. Trop beau pour être vrai ? Mais il y a, elle le sait bien, une vérité de cette beauté même, une vérité d’ordre pictural, justement, ou d’ordre musical, qui tient à toute une exploration du langage et des images.

Être publiée pour la première fois, qu’est-ce que cela représente pour ces femmes ? Evidemment un aboutissement. « Dès l’âge de 6 ans, j’avais décidé que j’écrirais, que je ferais du théâtre et que je ne me marierais pas », dit Sylvie Dervin, 27 ans. Et Anne Lagardère, qui en a 25 (et qui n’est devenue professeur de français aujourd’hui, à Bourges, que pour pouvoir écrire), a dédicacé son livre à celle qui est sa meilleure amie depuis l’âge de 15 ans. « J’avais toujours dit, si, un jour, j’écris un livre… j’ai voulu rester fidèle à cet engagement. »

S’appuie-t-on sur la réussite d’un premier livre pour écrire le second ? « Je veux oublier que j’ai été publiée, dit Anne Lagardère. Je veux retrouver cette liberté totale qu’on a pour un premier roman. Le prochain livre sera moins lyrique, moins intérieur, il y aura plus d’action ». Le titre, l’a-t-elle déjà ? « Oui, il s’appellera l’Arbre Singer. Le titre, dit-elle, c’est ce qui donne son contour à la matière du roman. Quand un titre s’impose, qu’il ne vous lâche plus pendant plusieurs mois, c’est que le roman, déjà, a sa cohérence. » Annie Cohen, elle, a commencé à écrire un second récit deux jours après avoir terminé le premier. Elle lui a déjà donné son titre, elle aussi, La Maison bleue. Le prochain titre de Sylvie Dervin ? La Vénitienne. Tiens, Venise, encore et toujours. Il faudrait dire longuement le rapport que ces femmes écrivains entretiennent avec les lieux, au moins autant qu’avec leurs personnages. Toutes se disent fascinées par les villes.

Citons, pour finir, Anne Lagardère, la plus littéraire, peut-être, d’entre elles. (Ses modèles ? : « Henry James, Faulkner et puis Gombrowicz mais, lui, ça ne se voit pas. ») « Il pleuvait bien sûr. Sur Venise, Vienne ou Anvers. Elle frissonnait. Et aussi sur Nevers ou Vierzon, dans les villes tristes où le hasard l’avait conduite. » Phrase qu’on pourrait voir comme la matrice de tout désir d’écrire un roman.

Les Jours d’après, de Lison de Caunes. J.-C. Lattès.

La Barbaresque, de Sandra Thomas. Mercure de France.

Belle Fiole, de Danièle Rosadoni. J.-C. Lattès.

Parlez-moi de Louise, de Karine Berriot. Seuil.

La Jument de la nuit, de Sylvie Dervin. Albin Michel.

Molino, l’histoire, d’Anne Lagardère. Mercure de France.

La Dentelle du cygne, d’Annie Cohen. Des Femmes.


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