Trois sœurs peintes par leur frère : les sœurs Brontë

Histoires d’elles, juin 1979

Les Sœurs Brontë – Film d’André Téchiné, 1979.

Les sœurs Brontë, Charlotte, Emily, Anne, puisque Maria et Elizabeth étaient mortes phtisiques à douze et dix ans. À la naissance d’Anne la famille se fixe à Haworth, dans le Yorkshire. Un père qui apparaît peu, une tante qui remplace la mère morte, une domestique. Et puis un frère, Branwell qui, dans le film, est la figure la plus féminine des quatre : absent de la création comme il est absent du titre, s’enfonçant dans le pathétique du vécu liaison sentimentale sans espoir, échec, déchéance, fuite dans le marasme. Le film s’ouvre sur le tableau que ce frère a peint, tableau dont on peut voir aujourd’hui l’original à la National Gallery et qui nous a rendus familiers les visages des trois sœurs. Sur le tableau il reste encore, sous forme de tache plus claire, l’emplacement où le frère s’était peint et d’où il s’est, d’un coup de chiffon, effacé : au propre et au figuré pourrait-on dire. Scène très belle, presque mystique, que celle où il efface son effigie, son autoportrait, cette représentation de lui-même qui fixait son identité, avant de mettre fin à petites gorgées de laudanum à son existence.

Le metteur en scène choisit de faire de Branwell une pièce maîtresse de sa construction dramatique, semblant indiquer que pour que des figures féminines émergent dans la légende ou dans l’histoire, il faut qu’il y ait une figure masculine immergée quelque part, ici le frère, qui sombre spectaculairement. Risquons un soupçon : pour les auteurs du film, la création serait à ce point d’essence masculine que même dans un cas flagrant de création féminine —trois sœurs écrivains toutes les trois — il faut faire apparaître la création masculine ne serait-ce qu’au degré zéro, sous forme d’échec et d’un effacement qui apparaît comme semi-volontaire : presque un sacrifice en somme. Pariscope fait dire à Téchiné : « Branwell est celui dont on attendait tout, trop, qui avait tous les dons, tous les talents, et qui les a brûlés ». Cela va dans le sens de notre soupçon. Ainsi que cette remarque « idéologique » sur Charlotte : « Et elle essaie désespérément de sortir de l’enfance, c’est la seule qui ne soit pas restée vierge. Mais elle n’a pas réussi à être mère : elle est morte enceinte ». Comme s’il y avait là, au lieu de conditions d’hygiène déplorable qui faisaient que les femmes mouraient en couches par centaines, une sorte de juste rétribution, de rançon de l’ambition créatrice chez une femme. Quant à la frontière de la virginité qui séparerait les « femmes-enfants » des « vraies femmes » … Enfin.

Reconnaissons que ce parti-pris de mettre au centre un vide n’est pas
sans force dramatique ? L’œil du cyclone. Reconnaissons surtout dans la mise en scène une exigence de vérité qui apparaît dans chaque image et dans la construction même, et qui rejoint peut-être, aux antipodes du vraisemblable, la vérité poétique d’un livre tel que Wuthering Heights. Le film ne prétend pas nous faire croire, à la manière mensongère des biographies romancées, que « revivent devant nous nos héroïnes ». Il ne triche pas avec les moyens de la reconstitution : ce qu’on sait de ces femmes du XIXe siècle, on le sait par bribes et morceaux : des témoignages, des lettres, des fragments de texte. Et c’est ainsi que le film opère, par citations directes ou indirectes, par brefs épisodes qui ne rétablissent pas une impossible chronologie. Par la magie du cinématographe, les trois femmes semblent émerger du tableau peint. Ou encore elles semblent s’animer comme trois instruments de musique, aux contours nets, dans une couleur de cuivre ou de bois, chacune avec son timbre, avec sa profondeur qu’une certaine lenteur, un certain dérèglement des gestes et des phrases font affleurer. Transposition plastique de la pureté du chant.

Le film évoque ces personnages comme on évoque des fantômes, et les scènes sont brèves parce que les fantômes, on le sait, n’ont qu’une existence fugitive, à peine les capte-t-on qu’ils s’évanouissent. Pour les acclimater un tout petit peu parmi nous, il faut disposer à leur intention des signes qui leur soient familiers, des noms de lieux à la croisée des chemins, le rugueux des draps ou les haricots dans l’assiette. Ce « réalisme » incantatoire est une cérémonie rituelle à laquelle sont conviées des ombres : comme le montre bien la scène finale de l’Opéra. Ce qui entretient une continuité, c’est le contrepoint des éléments : la lande, le ciel, l’eau (eau du torrent, eau longtemps rêvée enfin aperçue avant la mort de la mer), le feu — cet incendie d’où il faut arracher Branwell inconscient. Et puis le vent de la tempête, ce vent qui déchire les bronches.

Branwell dit à ses sœurs : « vous pourrissez dans une cave comme des pommes de terre ». Les sœurs répondront : « Nous avons fait ce que nous avons toujours voulu, nous avons écrit ». Le film ne cède pas à la naïveté de les montrer écrivant, ces instruments de musique sont posés dans la maison comme des objets quotidiens dans un faux repos d’eau qui dort. La plus hermétique est Emily — trop sagement belle peut-être, à peine réveillée du portrait — Emily dont sa sœur Charlotte disait : « elle est plus forte qu’un homme et simple comme un enfant. » La toux profonde qui à l’improviste la ravage semble n’être que l’image de cette violence inexplicable, destructive, qui la traverse. Ainsi l’explosion de haine lorsque sa sœur a trouvé un recueil de ses poèmes : explosion adolescente, fraternelle, meurtrière, absolue.

Mais il y a peu de ces moments, où l’on sent quelque chose passer, se passer entre les sœurs. A peine, à un moment, une complicité à mi-geste, fugitive, entre Charlotte et Emily, face à la tante. Pour le reste : ces trois vedettes qui jouent les trois sœurs, restent enfermées dans leur rôle de composition, leur texte à dire, leur visage lisse à poser dans l’espace. Elles sont en représentation dans le monde et pour le film. Les sœurs Brontë étaient, c’est connu, d’une extrême réserve dans leurs gestes et leurs paroles. Tout de même Charlotte pouvait écrire : « Il me semble qu’Emily est la chose au monde la plus chère à mon cœur. » Il semble que ne soient pas du même ordre la nécessité qui les fait, toutes les trois, dans ce film, fantômes pour nous, et le regard du metteur en scène sur elles qui les fait fantômes les unes pour les autres.


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