Histoires d’elles, juillet-août 1979
Norma Rae – film de Martin Ritt, 1979.
Bien sûr, c’est toujours émouvant, l’éveil d’une femme au militantisme, la montée en elle de la révolte, l’affirmation de ses désirs dans la lutte. En 68 on disait que les femmes n’avaient jamais été si belles ni si fières. Plus tard les femmes ont scandé : « nous ne sommes pas belles, nous ne sommes pas laides, nous sommes en colère ». Le droit à la colère, pour les femmes, c’est une magnifique conquête. En Amérique, dès le début du siècle, des femmes en colère, des femmes exploitées dans le monde du travail ont lutté pour obtenir leurs droits — dès 1903 il existait une Women’s Trade Union League qui soutenait les grèves de femmes dans les usines. Dès le début il y a eu de véritables héroïnes du syndicalisme, comme cette Mother Jones qui fut une figure de légende et qui galvanisa par son courage la Fédération des mineurs. Les féministes américaines s’efforcent de faire revivre cette partie souvent oubliée de l’histoire américaine, et l’on voudrait des films, plein de films, qui retracent l’histoire de ces luttes.
Alors, Norma Rae, « une femme qui conquiert sa liberté », comme disent les publicités, est-ce l’un de ces films que nous attendons ? N’at-elle pas tout pour émouvoir, cette jeune femme d’une petite ville du sud, marginalisée par le non-conformisme de sa vie privée, qui élève seule les deux enfants qu’elle a eus à droite à gauche, jusqu’au moment où un brave garçon l’épouse, et qui va voir sa vie métamorphosée par l’arrivée ex machina, enfin de New York, du militant pur et dur envoyé par l’organisation centrale de la TWUA, le syndicat des ouvriers du textile. Comme il faut à cet « outsider » quelqu’un sur place pour faire le travail de l’intérieur, elle sera, comme il le lui dit avec son grand sourire « le poisson qu’il cherchait à ferrer ». Le coup de génie, mais aussi l’une des tricheries du film, ce sera qu’il ne couche pas avec elle, d’où émotion contenue, indignation légitime contre les jaseurs, et patience du mari. La sublimation, comme on disait jadis, elle n’a jamais connu ça, elle adore. La voilà qui s’affirme, qui refuse le travail de chronométreuse par lequel on a essayé de l’acheter, qui brave les patrons, qui va même en prison, d’où solidarité des ouvriers. Norma juchée sur une table avec un carton où elle a inscrit « Union », les machines s’arrêtent, moment obligé de la machine épique. Il y aura un vote, il y aura un syndicat, le New-yorkais peut repartir. Poignée de main finale, inoubliable.
Le principal reproche qu’on peut faire au film, c’est qu’il est édifiant, c’est-à-dire que l’auteur plaque ses stéréotypes préfabriqués — et qui datent sur les personnages, les situations, les « scènes à faire », interdisant par là toute invention, tout développement non démonstratif, tout débordement. Ce film qui affiche des intentions tout autres fonctionne en fait comme un monument érigé à l’ordre établi : contre le désordre de l’exploitation pure et simple, il représente un retour à un ordre social un peu aménagé où les ouvriers auront de quoi manger pour leur peine, où, du coup, ils seront peut-être un tout petit peu moins provinciaux, racistes, xénophobes : le melting-pot aura tardivement atteint ce coin reculé des USA. Alors cela ne nous concerne pas vraiment et le côté forcé, mélo, nous rejette souvent du côté de l’incrédulité sarcastique : Norma qui, au sortir de la prison, réveille ses gosses en pleine nuit pour leur distribuer les photos de leurs pères respectifs. Ou encore le bain adamique dans la rivière chargé de symboles et de suspense : se toucheront, se toucheront pas ?
La question qu’on se pose, c’est quand donc s’est arrêtée l’Histoire pour Martin Ritt ? Bien sûr, aujourd’hui encore, le patronat d’une petite usine du sud qui n’emploie pratiquement que des femmes, des Noirs et des vieillards, peut parfaitement maintenir la population sous sa domination et s’opposer, par des menaces et des brimades, à la création d’un syndicat. Mais, même si c’est vrai, nous sommes en plein anachronisme, et cela, aussi bien dans la forme de lutte qui nous est présentée — l’organisateur parachuté par la centrale, les éternels tracts à la sortie de l’usine, et le meeting qui rassemble quatre chats dans une église locale. Il suffit de comparer avec les formes de lutte inventées par les Chicanos et le Teatro campesino de Luis Valdez en Californie lors de la grande grève de 1965. Un film militant, et non sentimental, ne s’attarderait pas avec complaisance à ces formes caduques. Il ferait sans doute une analyse plus actuelle, ou plus franchement historique, du syndicalisme américain.
Et si le propos du film est de montrer l’émancipation d’une femme, il est bien curieux qu’il nous la montre accédant à ce syndicalisme suranné sous l’égide, la protection, les directives d’une sorte de gourou-chef scout qui fait fonction d’initiateur. C’est lui qui proférera, en s’adressant au mari, le satisfecit : « elle est montée sur une table, c’est une femme libre ».
A qui s’adresse ce film ? Apparemment à tous ceux qui veulent bien que les femmes s’émancipent mais pas trop, que les Noirs s’entendent mieux avec les blancs, aux Américains new-yorkais qui se pencheront sur la figure de l’intellectuel juif ou sur le provincialisme des gens du sud qui sont deux stéréotypes aussi ancrés dans la tradition du cinéma américain que les cow-boys des westerns. Quant à Norma, le stéréotype est un peu déplacé : généralement on nous montre une petite fille qui devient femme, qui accède à la sexualité normalisée. Ici on part du sexuel pour aboutir au socialisé (elle sera reconnue, acceptée par la communauté), mais c’est du même ordre qu’il s’agit.

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