Encyclopedia Universalis, 1979.
Un grand nom du théâtre populaire et militant. Une flamme infatigable au service du plaisir théâtral, au sens où l’entend Brecht. Sa carrière commence dès avant la guerre, dans les années 30 où, avec Ewan MacColl, elle fonde dans la région de Manchester le Theatre of Action, groupe itinérant de théâtre politique. Les mineurs polonais immigrés y retrouvent une tradition de cabaret satirique qu’ils connaissent bien. En 1945, après avoir travaillé pour la radio, Joan Littlewood fonde le Theatre Workshop qui restera actif, sous sa direction, jusqu’en 1963. Au début, l’activité du groupe consiste surtout en sketches d’actualité qui s’adressent au public ouvrier de Manchester et renouent avec la tradition américaine du « Living Newspaper » des années de la Dépression. Après une série de tournées à l’étranger, Joan Littlewood et sa troupe trouvent enfin un vrai théâtre où s’installer en 1953, à Stratford East, dans la banlieue ouvrière de Londres. C’est la première tentative faite en Angleterre, deux ans après la création du T.N.P. en France, pour implanter à Londres un théâtre véritablement populaire. En 1955 vient le succès avec la création du Brave Soldat Schweik (The Good Soldier Schweik) de Hasek, dans une adaptation de MacColl. La pièce vient à Paris la même année, puis est reprise dans le West End : consécration dont les bienfaits sont ambigus pour Joan Littlewood, faisant courir à cette pionnière, à cette rebelle, les risques habituels de la récupération. La même année elle dirige et joue Mère Courage de Brecht, un an avant la première visite en Angleterre du Berliner Ensemble. Puis elle découvre l’auteur irlandais Brendan Behan et monte de lui, en 1957, Gibier de Potence (The Quare Fellow), en 1959 Un Otage (The Hostage). Théâtre non conventionnel pour lequel elle invente des méthodes de travail non conventionnelles. À la manière de Stanislavski, elle s’efforce de déconditionner les comédiens, d’explorer avant toute répétition le thème de la pièce (par exemple : la vie en prison) par de longues séances d’improvisation. Cela ne va pas sans difficultés : son tempérament est passionné, mais brusque aussi, et autoritaire, et les acteurs sont parfois désarçonnés de ne pas savoir jusqu’au soir de la première quel rôle ils vont finalement jouer. Ils trouvent paradoxal qu’on leur impose l’idée qu’ils participent à un travail collectif en dehors de tout souci de réussite personnelle.
Le chef-d’œuvre du Theatre Workshop, ce sera Dieu que la guerre est jolie, montage et travail d’analyse sur la guerre de 14-18, réquisitoire saisissant présenté sur le rythme d’une revue de music-hall, à partir de textes authentiques — chansons d’époque, articles de journaux ou communiqués. Le spectacle fut un grand succès un peu partout dans le monde, y compris à Broadway. Mais bientôt le Theatre Workshop va se disperser, et Joan Littlewood, de son côté, partira créer une école de théâtre en Tunisie où elle montera, à Hammamet en 1966, un « divertissement multi-racial » : Who is Pepito? À Paris, au T.N.P., elle montera en 1972 une pièce de Conor Cruise O’Brian, fonctionnaire de l’ONU, Anges meurtriers, (Murderous Angels), sur le thème de la chute de Patrice Lumumba au Congo en 1960-61.
La grande idée de Joan Littlewood, qu’elle ne parviendra jamais à réaliser, et que le National Theatre installé sur les bords de la Tamise ne représentera que très imparfaitement, ç’aurait été de créer un « fun palace », un lieu de rassemblement et de divertissement, une sorte de foire permanente, où les gens puissent « manger, boire, faire l’amour, être seuls, être ensemble, et partager le théâtre qu’est la vie ». Utopie d’une femme généreuse qui voudrait changer non seulement le théâtre mais la société, et dont on a pu dire que le vœu le plus cher aurait été de vivre dans une société socialiste peuplée d’individualistes.

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