Théâtres, n° 1, 15 octobre 1976.
A la petite Salle du théâtre d’Orsay ont repris en octobre deux spectacles en alternance : Chrysothémis de Yannis Ritsos jusqu’au 4 novembre dans une mise en scène de Pierre Tabard et Portrait de Dora d’Hélène Cixous jusqu’au 7 novembre, mis en scène par Simone Benmussa. Catherine Sellers est l’unique interprète, en scène, du monologue de Chrysothémis qui a été écrit par Ritsos pendant les trois passées en camp de concentration.
Elle est aussi Madame K. dans Portrait de Dora écrit par Hélène Cixous d’après le récit de Freud.
Catherine Sellers raconte ici comment elle vit ces deux personnages :
« Chrysothémis est l’anti-héros, elle est celle qui n’infléchit jamais le cours de l’histoire, celle à qui l’action est retirée, mais elle est en même temps pour Ristos le peuple grec qui reste fidèle à lui-même, qui a résisté aux invasions, aux gouvernements étrangers, et par qui la vérité de la Grèce s’est perpétuée. Elle est la méditation, la contemplation, elle représente la simplicité de la vie, plus forte que les guerres et que les agitations des gouvernements. À un moment donné Chrysothémis raconte un tableau qui représenterait une énorme bataille navale avec canons et boulets de canon et, au premier plan, un vieux marin qui fait chauffer sa marmite. Cette odeur de soupe de poissons qui envahit tout, c’est l’odeur de la liberté, parce que c’est une odeur de durée. Chrysothémis représente la durée, et aussi l’amour selon Ritsos qui n’est pas possession du monde mais regard sur le monde : “L’amour absolu, c’est de regarder la pomme sans la manger” (Simone Weil). Elle est quelqu’un qui ne cherche pas à manger le monde, elle le regarde et finit par faire partie du monde. Elle dit : “J’étais le tout et la partie du silence”.
« Il y a alliance perpétuelle, dans l’écriture et dans le thème, entre l’infiniment petit et le grandiose. L’agonie qui vient, c’est l’odeur mélangée de la cendre et de la cannelle.
« C’est la première fois que Chrysothémis parle, et c’est aussi la dernière, sa vie est là, ensuite elle meurt. Petit à petit le souvenir s’empare d’elle, l’envahit complètement. Ce qu’on voit au début c’est la vieille femme enfermée dans des voiles qui sont un rappel de la tragédie, et puis, au fur et à mesure que le souvenir lui vient, et la joie de pouvoir le transmettre, elle devient comme une enfant, sa mémoire prend corps dans tout ce qu’elle raconte. La parole de Ritsos n’est pas une parole d’amertume, c’est une parole de réconciliation. “La nuit, je vois de loin les grandes publicités lumineuses de la ville”. On imagine Ritsos dans son camp : “le progrès dans les prisons”, et puis au loin la ville, les hommes… Chrysothémis dans le miroir voit le visage de sa mort, mais elle n’est pas triste, elle a conscience d’avoir été la plus heureuse, finalement, et quand elle a donné son secret elle n’a plus qu’à mourir.
« Si ce rôle m’en rappelle un autre ? Peut-être Les Ailes de la Colombe, de Henry James. La même intégrité, la même pureté.
« Madame K. dans Portrait de Dora, c’est absolument autre chose. C’est un personnage déchiré, contradictoire. Elle est aussi avide que Chrysothémis l’est peu. La mise en scène insiste sur le secret, la souffrance, la fragilité, l’émotion. Pour Madame K., Dora est sa mémoire, elle a été Dora, et puis elle a oublié qu’elle a été Dora. Dora deviendra peut-être un jour Madame K et oubliera qu’elle a été Dora. »
Simone Benmussa, dont le spectacle a eu la saison dernière un grand succès oppose et compare les formes des deux pièces : « Catherine Sellers est Madame K., celle qui fut la maîtresse du père de Dora et qui est, dans la pièce, l’un des objets du triple désir de Dora. Deux rôles à l’opposé l’un de l’autre, ce qui constitue une performance pour une actrice : deux portraits de femmes aussi différentes qu’on peut l’être mais surtout deux formes d’écriture extrêmes, la linéarité du monologue d’un côté, l’extrême fragmentation de l’autre où la mise en place et les gestes correspondent à des mots silencieux, à l’écriture elle-même. Le point commun, c’est le récit qui, longtemps banni, réinvestit la scène. C’est aussi la parole donnée à des femmes — Chrysothémis. Madame K. et Dora — qui se la sont toujours vue confisquer. »
Il fallait un prisonnier, Ritsos, pour s’identifier à la condition d’une femme qui est hors de l’histoire (Chrysothémis n’est pas Electre ni Clytemnestre) et prendre la parole à travers elle, et il fallait l’optimisme militant grec pour croire à la possibilité de maintenir la liberté vivante au sein même de l’oppression. Peut-être fallait-il une femme, Hélène Cixous, pour remettre en question la forte puissance du médecin Freud.

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