Théâtres, n° 3, novembre 1976.

Madame de Sade, de Yukio Mishima

À partir du 7 décembre, le Petit Orsay présente, dans une mise en scène de Jean-Pierre Grandval, Madame de Sade, de Yukio Mishima, adapté du japonais par André Pieyre de Mandiargues. Pièce en trois actes et six personnages, tous féminins. Vu par ces femmes, le destin du Marquis de Sade — détenu dans ses diverses prisons pendant les dix-huit années que couvre la pièce. L’accent est mis sur l’aigle-à-deux-têtes de ses armoiries : orgueil, noblesse, sang guerrier d’un côté, et renversement exact de ces valeurs dans les rituels compulsifs de ses orgies. Des six femmes, trois sont réelles, trois sont imaginées, toutes ont un lien avec le marquis. Renée, marquise de Sade, voit dans sa dévotion inconditionnelle à Sade le seul moyen de participer à un univers qui la dépasse. Elle est vaincue lorsque, par ses livres, le marquis passe d’un coup d’aile dans un autre univers. Elle entrera au couvent au moment précis où celui-ci retrouve la liberté, et c’est là l’énigme qui est le point de départ de la curiosité de Mishima. Madame de Montreuil, la belle-mère, dans le salon de qui se déroulent les trois actes, est le monde, la puissance ennemie et menacée qui, inlassablement, rejette le marquis en prison, chaque fois plus profond, et qui doit lutter, en son sein même, contre les transfuges que sont ses filles. Anne, sœur de Renée, a été la maîtresse de Sade. La baronne de Simiane, amie dévote de Mme de Montreuil, est à la fois la puissance de l’Église, l’hypocrisie de ceux que le scandale scandalise, et l’influence finale qui aidera Renée à prendre sa décision. La comtesse de Saint-Fond, amazone qu’on ne voit que la cravache à la main, apparaît comme la figure féminine de Sade : dissolue elle-même, évoquant avec lyrisme et vérité les orgies du marquis. On apprendra au dernier acte sa mort crapuleuse dans une rue de Marseille, en pleine Révolution. Enfin Charlotte, la domestique, joue un rôle effacé de chœur.

Faite de conversations dans un salon, la pièce imite superficiellement la structure théâtrale la plus conventionnelle. L’auteur proclame n’avoir mené l’action que par le seul dialogue. Il dit : « J’ai usé de chocs de concepts pour donner forme au drame et j’ai fait parader les sentiments en habits de raison ». Et ce sont bien des affrontements sans merci, des images puissantes qui sont véhiculés par ces conversations sous les lambris.

Réverbération à l’infini des fascinations : de ces femmes par Sade, de Mishima par ces femmes, de Pieyre de Mandiargues par Mishima, mais aussi de Sade, et de tous les autres, par la torture et la volupté. Le seul décor sera un immense miroir.

André Pieyre de Mandiargues

Propos recueillis par Marie-Claire Pasquier

« J’ai une admiration passionnée pour Mishima. Je dois la connaissance de ses œuvres à ma femme, Bona, qui les avait lues avant moi, c’est curieux car c’est tellement dans le genre de ce que j’aime que j’aurais dû les connaître depuis longtemps. Je l’ai rencontré un soir à diner, et je dois dire que ce soir-là je ne me suis pas aperçu de sa grandeur, il ne parlait pas français, je n’ai vu là qu’un Japonais entre d’autres Japonais. Beaucoup plus tard, Simone Benmussa m’a parlé de cette pièce, elle m’a fait connaître une traduction anglaise. Quand les éditions Gallimard m’ont demandé de la traduire, ce que j’ai fait l’été d’il y a deux ans, en Toscane, j’ai eu à ma disposition un mot-à-mot dû à un jeune Japonais. Plus je lisais, plus mon exaltation croissait.

C’est une pièce dont le sujet, le ressort principal, est quelque chose d’essentiellement japonais : l’honneur. Tous les personnages de la pièce, jusqu’à la débauchée essentielle, Mme de Saint-Fond, tournent autour de cet honneur assez spécial qui est la fidélité à soi-même. L’honneur du criminel est d’être fidèle à son crime. Les Japonais l’ont compris presque aussi bien que Calvin, avec le thème de la prédestination. Je pense à ce petit livre traduit de l’américain, Le Moine apostat. C’est l’histoire d’un moine qui aime les chiennes. Alors qu’il risque la peine de mort pour son crime, il pourrait être sauvé, s’il feignait le moindre repentir. Mais ce moine a un sens de l’honneur tellement japonais qu’il préfère mourir pour l’honneur de son crime et de sa personne.

Toutes les femmes sont amoureuses de Sade dans cette pièce, même sa belle-mère qui l’a poursuivi de sa haine toute sa vie, sa haine est une sorte d’amour.

Quant à Renée, il me semble que c’est une des plus magnifiques figures d’amoureuse que nous ayons vues au théâtre. Ces femmes de Mishima ne sont pas des travestis, comme il arrive dans le théâtre élisabéthain. Ce sont plutôt des femmes exagérées, ce sont des femmes comme un homosexuel japonais plein d’amour pour la femme peut imaginer les femmes, ce sont des femmes sublimes. Même Mme de Montreuil, qui est souvent abominable, pousse l’abomination jusqu’au sublime. Mishima est vraiment l’androgyne, l’homme-femme, son homosexualité est doublée d’une virilité splendide, exaltée, d’un culte du corps de l’homme. Nous le voyons toujours dans ses photographies se plaçant dans la position du Saint Sébastien fléché, et sa mort, cette sorte de suicide héroïque, théâtral, c’est aussi la volonté de se placer dans la posture spirituelle de Sébastien. C’est un personnage tout à fait météorique dans les temps modernes, tout aussi difficile à expliquer qu’Ezra Pound. Il était à la fois profondément japonais — peut-être le plus grand esprit du Japon moderne — et chargé d’énergie spirituelle par la Renaissance italienne, le XVIIIe siècle français, et l’élisabéthanisme anglais. Ce miroir sado-masochiste de Mishima est un miroir qu’on retrouve aussi dans ces grandes époques de l’Europe occidentale.

Il ne s’agit pas du tout dans cette pièce d’une apologie de l’œuvre littéraire de Sade. Allusion est faite à Justine, mais d’une façon presque innocente, ces femmes en parlent par imagination, Renée n’en parle que pour dire que Justine c’est elle. Cela me fait penser au mot de Jean Paulhan qui, comme s’il désignait Sade du doigt, disait de Sade : « Justine c’est lui ». Il m’a toujours semblé aussi que le sadisme est une forme de masochisme, que le sadique ne prend plaisir à infliger des coups, à fouetter, à brûler, ou à torturer qu’en se mettant, en imagination au moins, dans la personne qu’il est en train de torturer. Jean-Pierre Grandval a eu raison de mettre un miroir sur la scène du Petit Orsay qui, par ses architectures de fer, est déjà symbolique des romans noirs de Sade. Ce qu’on verra sur scène, c’est une sorte d’appareil nostalgique du sadisme : ces escaliers de fer, cette architecture demi-prison, demi-salle de supplice, un peu bordel aussi, soute de navire, escalier de chaufferie de paquebot, tout cela évoque quelque chose d’assez louche, d’assez homosexuel, et qui, dans mon esprit, se lie parfaitement à l’œuvre de Sade.

La pièce est une surabondance de poésie métaphorique, tous les thèmes ou toutes les manies de Mishima s’y retrouvent : la sodomie, les roses rouges, le miroir, la féodalité, casques, heaumes, épées qui sont souvent blessées par le temps, le fer est toujours rouillé. Cette traduction m’a inspiré, et mon dernier livre de récits, Sous la lame, commence par un long récit sado-masochiste « 1933 », qui est dédié aux mânes de Mishima.


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