Rentrée parisienne de William Carlos Williams

La Quinzaine littéraire, n° 427, 1er-15 novembre 1984.

William Carlos Williams, Mule blanche et La Fortune – Flammarion.

William Carlos Williams qui fait aujourd’hui, avec La Fortune, sa rentrée parisienne, aurait très exactement cent un ans. Dans une lettre du 16 septembre 1933 il disait : « J’aurai cinquante ans demain. » Cinquante ans en 1933 : oui, le temps passe. En 1937, soit quatre ans plus tard, il écrivait White Mule, qui fut d’abord publié sous forme de feuilleton. Le roman a été traduit en français en 1981 sous le titre Mule blanche, c’est le premier volet de ce qui devint la « trilogie Stecher ». Le second volet, In the Money, parut en 1940, avec pour sous-titre « Deuxième partie de Mule blanche ». Il n’y a en principe pas d’interruption chronologique entre les deux volumes qui nous racontent la saga de la famille Stecher (le troisième volet, lui, The Build-Up, ne fut achevé qu’en 1952, et prenait un nouveau point de départ, à une date plus tardive). Pas d’interruption donc entre Mule blanche et La Fortune, à une bizarrerie près. Mule blanche commence avec la naissance de la petite Flossie, la date indiquée est 1893. A la fin de La Fortune, la petite Flossie a à peine deux ans et demi, mais Theodore Roosevelt est déjà Président des Etats-Unis (il le fut de 1901 à 1908). Une phrase fait allusion à l’éruption de la Montagne Pelée (qui eut lieu en 1902), une autre au tremblement de terre et à l’incendie de San Francisco (qui eut lieu en 1906) : erreur de « script », au sens anglais de « continuité ». Et puis, la division entre les deux livres (le premier étant écrit, par définition, quand le deuxième n’existait pas encore) n’est pas des plus habiles : quand Joe Stecher, le héros, qui est chef d’atelier dans une imprimerie, et qui possède l’intéressante particularité d’être à la fois ambitieux et honnête, décide de se mettre à son compte, un de ses fournisseurs lui propose de lui avancer le capital nécessaire. C’est grâce à ce bailleur de fonds que Joe pourra, contre ses propres employeurs, remporter le contrat du gouvernement pour l’impression des mandats-poste, commande qui va lui valoir fortune et notoriété. Or cet épisode se situe à la fin de Mule blanche, alors qu’il serait bien utile aux lecteurs de La Fortune pour comprendre les mécanismes de l’ascension sociale de Stecher.

La petite Flossie, que nous voyons naître et grandir, non sans peine, n’est pas, dans la tête de l’écrivain, n’importe quel bébé. Ce que Williams a voulu reconstituer, c’est la petite enfance de sa propre femme, Floss elle aussi (diminutif de Florence). Dans I Wanted to Write a Poem, il dit à ce propos : « Il s’agissait de combiner tout ce que j’avais appris sur elle et tout ce que j’avais appris sur les bébés ». Car, ne l’oublions pas, Williams était à l’époque pédiatre. « Le livre bénéficiait de mon expérience du moment, les bébés que je voyais tous les jours… Chaque fois que je voyais un bébé, je me disais, vas-y mon vieux, fais ton cirque, tout ça va entrer dans mon livre. Tout ce que je voyais ou que j’entendais à la clinique, je le mettais. » C’est ainsi qu’une mère lui raconta comment, avec ses amies, lorsque leurs enfants avaient la coqueluche, elles les emmenaient faire un tour du côté des réservoirs à gaz de l’East Side. Ça ne guérissait peut-être pas l’enfant, mais ça calmait la toux…

Pourquoi le titre Mule blanche ? « Floss, je le savais, était une mule. Et elle était blanche. Il y avait un autre sens. A l’époque, pendant la Dépression, nous buvions un whisky qui s’appelait White Mule. Floss était pour moi comme une gorgée de whisky – elle avait un caractère pas commode, elle était de ces épouses qui poussent leur homme en avant pour son propre bien, que ça lui plaise ou non. »

Le titre In the Money pourrait, lui, être inspiré de Dos Passos qui avait fait paraître en 1936 The Big Money, troisième volet de la trilogie U.S.A. Dans les deux livres en tous cas, c’est surtout Gurlie, la mère de Flossie, qui est une mule. Née en Norvège, elle a une santé à toute épreuve, une énergie toute scandinave, une insensibilité qui peut aller jusqu’au cynisme, et une seule volonté au monde : réussir. Williams disait volontiers de sa belle-mère, qui lui servit de modèle, qu’il y avait du Eric le Rouge en elle. A chaque instant Gurlie houspille et maltraite son mari, qui ne fait qu’en rire. À de rares moments elle désarme (et l’on perçoit Floss comme en surimpression). Ainsi lorsqu’elle part en bateau pour le Vermont avec ses deux filles, et qu’elle reste sur le pont à regarder New York qui s’éloigne : « C’était un très beau soir et Gurlie, après tout, n’avait que vingt-cinq ans. » Beaucoup de sentiment (et pas mal d’ambivalence) passe dans cet « après tout ».

Une partie de l’intérêt des deux livres, c’est l’évocation de New York au début du siècle, et la vie de ces familles d’immigrants qui ont encore la nostalgie du vieux pays. Les parents de Williams n’étaient pas nés en Amérique, ceux de sa femme non plus : ascendance anglaise et dominicaine dans un cas (Williams passa une partie de son enfance en Europe, et on parlait espagnol chez lui), ascendance norvégienne et allemande dans l’autre. Les fêtes de Noël et du Jour de l’An sont l’occasion de se retrouver en famille, de parler sa langue, de manger les plats traditionnels (tellement meilleurs là-bas), de chanter les vieux cantiques, de boire du vin du Rhin en disant Skol !, de se plaindre en chœur de ce fichu pays, en oubliant pourquoi on y est venu. Mule blanche et La Fortune, c’est aussi la saga d’une ascension sociale, avec tout son arrière-plan : luttes d’influence, corruption, manœuvres et contre-manœuvres, syndicats contre patrons, chacun seul contre tous, et la victoire au bout peut-être. Mais l’intérêt majeur, le véritable talent de l’écrivain, c’est l’observation aigüe de la toute petite enfance, c’est l’attention portée par Williams aux faits et gestes d’un bébé, et à ce que le bébé perçoit du monde. Chez l’enfant très jeune, comme chez le poète ou comme chez le bon praticien, il n’y a pas de détail négligeable. Tout est l’objet d’une attention intense, tout est mystère, tout est drame. Joie fugitive de la découverte, révélation d’un minuscule secret, et puis à nouveau mystère. Ce qui apparaît aux âmes grossières comme un caprice (de l’enfant, de la femme, du chat, de la nature), répond à une logique subtile qui poursuit son chemin souterrain.

C’est aussi une question d’échelle, sans doute. Vingt-quatre heures de quotidien, c’est la banalité même. Mais trois secondes de quotidien, c’est une nébuleuse, une constellation, une planète inconnue. De même, si vous contemplez le monde que les adultes croient partager avec vous du haut de vos quatre-vingts centimètres et votre mémoire « brève mais intense », vous allez de surprise en surprise. Pendant une page entière, où nous captons la moindre de ses grimaces, la petite Flossie essaie d’atteindre une tasse sur une table, et nous retenons notre souffle. Dans un chapitre qui s’intitule « La Nuit », nous nous glissons sous sa peau, et derrière ses yeux, tandis qu’elle est en proie à des terreurs nocturnes après avoir entendu une dispute entre sa mère et sa grand’mère. Le plafond monte, monte, devient profond comme un puits, Flossie tombe, elle hurle. Les rayures et les vagues sur le mur prennent l’allure d’un visage en colère qui enfle jusqu’à éclater, Flossie hurle. Naturellement les parents pensent que ce sont les dents, ou le ventre, et ils n’y comprennent rien.

Au début, cette petite Flossie est si chétive qu’on croit à chaque instant, et ses parents avec nous, qu’elle va mourir. Et on se surprend à tourner les pages à l’avance, en cachette, pour savoir quand le drame attendu va se produire, et pouvoir respirer au moins jusque-là. Mais le bébé tient bon, vaille que vaille. Et l’on s’aperçoit que, bizarrement, c’est cette attention si minutieuse, si patiente de l’auteur qui crée le suspense. Comme dans l’hyperréalisme, comme dans certains romans ou films de science-fiction où une accumulation de signes anodins, familiers, rassurants, est justement ce qui annonce le déclenchement de l’insolite, du fantastique, ou de l’horreur. Il y a un mot que Williams emploie dans son Autobiographie et qui nous donne peut-être la clef de ce phénomène, c’est le mot « immediacy ». « Immediacy », l’immédiateté, en anglais, c’est à la fois l’instant présent, ou l’être-là de la chose, et l’attention portée à cet instant à cette chose, c’est la relation intime qui s’établit par cette attention.

Mais c’est aussi l’imminence, qui est toujours imminence d’un danger. Une attention intense, comme tout sentiment intense, n’est jamais dépourvue d’inquiétude, elle est peur de la perte, de la disparition, elle est vigilance. Ce que Williams réussit à recréer — et c’est rare dans les romans, où le narrateur a généralement les réponses, même s’il les garde pour soi, et où il ne raconte qu’après coup — c’est le sentiment « immédiat » du présent, comme dans la vie, quand on n’a pas l’assurance de la seconde qui va suivre, ni l’assurance d’avoir bien tout compris et de bien faire tout ce qu’il faut. Un pilote d’avion disait un jour qu’une manœuvre réussie, c’est une série de catastrophes évitées de justesse. Un enfant, c’est si fragile que le maintenir en vie c’est peut-être, en ce sens, une « manœuvre réussie ». Voici un groupe de petites filles parties seules chercher de l’eau à la source, loin de la ferme, n‘importe quoi peut arriver.

– Ecoutez ! dit Leola.

Elles s’arrêtèrent toutes et regardèrent en arrière.

– Qu’est-ce qu’elle dit ?

Manga agitait son mouchoir.

– Oh, elle ne dit rien de particulier. « Faites attention », voilà ce que c’est, je pense.

– Non, elle nous fait signe d’aller de ce côté-là. Je crois qu’elle a raison. Voilà, les petites filles s’étaient un peu perdues, c’est tout. Voici maintenant Flossie, à deux ans et demi, qui apprend à descendre un escalier : « Flossie prit d’une main la rampe, à hauteur de sa tête, et descendit de marche en marche en déplacent adroitement ses pieds, s’avançant d’abord jusqu’au bord, regardant par-dessus, puis se tournant à demi, tendant un pied vers la marche inférieure, jusqu’à ce qu’elle fût arrivée en bas, l’air triomphant. » Marcher, c’est risquer la chute, à chaque pas. Mais, n’oublions pas, Flossie est une mule, elle a le pied sûr. Une expression de triomphe accompagne le plus souvent la réussite de ses entreprises. Il y a la séance de photo, où l’on a confié à sa sœur aînée le panier de fleurs artificielles, malgré ses protestations. « Lottie aussi attendait. Flossie se débrouilla finalement pour glisser ses deux mains entre les bras de sa sœur et saisit l’anse du panier d’une double poigne. Elle se tourna avec un sourire triomphal vers la triste image du photographe devant elle et en cet instant même la plaque fut exposée et l’image fut enregistrée. » Il s’agit là sans doute d’une image pieusement conservée par les Herman, la belle-famille de Williams. Même si Williams l’a inventée, et pas seulement décrite, elle est plus vraie que vraie. L’instant est saisi dans son insaisissable surgissement. Acte d’amour de Williams pour la femme qu’il avait épousée que de recréer par des mots, dans leur beauté et dans leur perfection, les minuscules conquêtes de celle qu’on n’appelait que la petite souris, le petit grillon, la petite araignée.


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