Le Monde, 22 mars 1967
Alice B. Toklas, dont Le Monde a annoncé la mort le 9 mars, aura survécu vingt et un ans à Gertrude Stein, dont elle partagea l’existence pendant près de quarante ans : de 1910, date de son arrivée à Paris, à 1946, date de la mort de Gertrude Stein.
Celle-ci a raconté, dans l’Autobiographie d’Alice B. Toklas (écrite en 1933) ce que furent ces années parisiennes et a bien montré quel rôle était réservé à sa compagne : « J’ai toujours aimé les travaux d’aiguille et le jardinage », lui fait-elle dire à la première page et, à la dernière : « Je suis assez bonne maîtresse de maison, assez bonne secrétaire. » Dans l’ombre, soumise et fidèle, la maîtresse-de-maison-secrétaire réglait les problèmes matériels, les « relations publiques », disait parfois non (aux importuns, aux fournisseurs) pour permettre à Gertrude Stein de dire toujours oui, pour permettre au génie de produire son œuvre.
En juin 1965, le Centre culturel américain organisa, rue du Dragon, un hommage à Gertrude Stein. Alice Toklas, malade, ne s’y rendit pas. W.G. Rogers, journaliste américain, ami de longue date de Gertrude Stein (il a écrit un livre de souvenirs : When This You See Remember Me), était venu à Paris à l’occasion de l’hommage. Resté affectueusement fidèle à Alice Toklas, il lui rendit visite quelques jours plus tard. Marie-Claire Pasquier, qui prépare un travail sur Gertrude Stein, l’accompagnait. Elle rapporte ici l’entretien et esquisse le portrait, en vieille dame, de cette ombre fidèle mais nullement effacée.
Elle a tellement l’habitude de répondre à des questions qu’elle a pris, plutôt que d’une femme, l’apparence d’une sibylle : Posez-moi des questions, dit-elle à W. G. Rogers, qui lui demande : « Parlez-nous de Gertrude ». Ses yeux sont attentifs et intelligents. L’un d’eux lui fait mal (elle a été, il y a peu de temps, opérée de la cataracte), et parfois sa main s’en approche, au bout d’un long bras maigre, pour le protéger de la lumière ou le frotter un peu, comme ferait un enfant, ou une mante religieuse.
C’est ce rôle de sibylle, peut-être, qui l’a empêchée de se laisser aller comme souvent les vieilles gens. Pas d’attendrissement sur elle-même, pas de bonté : un office à remplir. Elle ne bavarde pas sur le passé. Elle profère des petites phrases soigneuses, sans réplique, qui souvent se veulent énigmatiques dans leur concision. Il y a maintenant vingt ans que les gens voient en elle un témoin, un légataire. Toutes les anecdotes racontées cent fois sont pour elle désormais dépouillées de toute émotion. Ce sont de petits noyaux denses, réduits à l’essentiel, brefs comme des poèmes japonais. C’est là un style qui donne à la vie privée la dignité de la chose littéraire.
Alice B. Toklas ne trahit pas sa mission. Bien après que la vie l’ait désertée, elle garde le style qu’elle a su s’approprier. L’entendre et la voir parler, c’est aussi émouvant et dérisoire que de lire le manuscrit du questionnaire auquel Proust répondit, jeune homme. On ne peut qu’admirer, aimer l’énergie qu’il faut à cet être désincarné sous ses draps, à cette voix rauque, à ces yeux presque aveugles. Elle est presque totalement emmurée dans la surdité, mais elle fait l’effort d’entendre et de comprendre, et s’efforce de donner une réponse qu’on ait envie de retenir. On sent qu’elle n’improvise pas, qu’il n’y a rien là de spontané. C’est quelque chose qui parle à travers elle. Cette momie embaumée s’entoure d’inscriptions qui pour nous sont presque effacées, presque indéchiffrables, mais cette fragilité même les rend précieuses.
Traduits en français, il reste moins encore de ces minuscules aphorismes. Quand nous lui demandons (W. G. Rogers répétant mes questions en criant, et Alice Toklas, offensée, disant Ne criez pas, je ne suis pas sourde !) si Gertrude Stein parfois discutait avec elle les idées de ses livres : Seigneur, non ! ; si écrire était pour elle un effort ou un plaisir : Un plaisir ; si elle lisait parfois à haute voix des passages de ses œuvres : Non, jamais. Si elle travaillait régulièrement ou par crises : Elle avait un horaire très strict, mais elle ne le respectait pas. Il arrivait toujours quelque chose ; si elle se rappelle bien son arrivée à Paris comme Gertrude Stein l’a racontée dans l’Autobiographie d’Alice B. Toklas : Et pourquoi pas ?.
Lorsque W. G. Rogers évoque pour elle leurs amis communs, elle reste soucieuse de trouver la formule juste. De l’un : On me dit qu’il est pathétiquement malheureux. D’une de ses contemporaines : Elle est très en beauté ces temps-ci. Mais sa vigilance est extrême pour distinguer les amis des ennemis. Et Rogers mentionnant par erreur quelqu’un en croyant bien faire : N’en parlons plus, dit-elle en français, pour la première fois. Un peu avant j’avais imprudemment évoqué Hemingway, demandé s’il s’était montré envers Gertrude Stein aussi reconnaissant qu’il aurait dû l’être : Hemingway n’a jamais été reconnaissant envers personne.
Les seules questions qu’elle écarte sans y répondre sont celles qui manifestent de la part de W. G. Rogers une quelconque sollicitude vis-à-vis de sa santé, de ce qui reste d’elle à l’heure présente. La femme malade n’est qu’une enveloppe, elle ne serait plus là depuis longtemps si la sibylle n’avait pris sa place, et c’est une faute grave que de sembler les confondre… Mais l’ancienne maîtresse de maison de la rue de Fleurus n’a pas perdu, rue de la Convention, le sens de l’hospitalité…
A aucun moment ne la quittera la volonté de se soumettre sans défaillance au cérémonial de la visite. Comme dans les sociétés archaïques, c’est la rigidité même de son rôle qui la soutient. Quand nous prenons congé d’Alice Toklas, elle reste impassible et courtoise, hors du temps, pour toujours peut-être.

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