Cela pourrait s’intituler : Les Demoiselles ou bien La Vieille fille ou encore Dames seules.
Qu’en est-il, dans notre société, des femmes qui ne se sont pas mariées ? On laissera de côté toutes celles qui vivent avec un compagnon. Et les homosexuelles, qui ont fait le choix de vivre en couple avec une femme, ou qui ont des partenaires multiples. On laissera de côté les femmes jeunes qui, dans l’opposition traditionnelle « célibataires/casées » n’attendent que l’occasion de passer de la catégorie un à la catégorie deux. On laissera aussi de côté la situation des femmes immigrées qui n’ont pas de mari, faute de le trouver dans leur milieu d’origine, et faute de le vouloir dans leur univers d’adoption. Et aussi les religieuses, qui ont fait vœu de chasteté, qu’elles vivent ou non dans des couvents. (Encore que : « Les demoiselles de Sainte-Marie ne sont pas des bonnes sœurs » m’a-t-on plus d’une fois rétorqué.)
Il s’agirait de décrire cette tradition héritée du dix-neuvième siècle mais dont il reste des vestiges, dans la grande et la petite bourgeoisie française, et sans doute aussi dans le milieu paysan : la vieille fille. Bien différente de la « vieille dame » qui a droit au respect de tous. Non, celle qui se tient, par choix ou par nécessité, « hors couple », en dehors de la course au mariage. Du rapport bien particulier qu’elle entretient à la famille, depuis qu’il n’existe plus, ou si peu, de familles élargies pour l’accueillir. Des stéréotypes que charrie cette catégorie. Chaque famille a sa « Tante Paulette » ou sa « Cousine Madeline » : sœur ou cousine du chef de famille ou de la mère, plus ou moins tolérée, sachant plus ou moins se faire accepter. Vivant bien ou mal sa solitude, son statut d’exception, dans une société construite autour de la famille, des familles. Tante célibataire qu’on accueille, qui sait si bien s’occuper des enfants.
Dans l’Angleterre du XIXe siècle, la situation modeste et protégée de vieille fille qui ne quitte pas, jusqu’à un âge avancé, le domicile paternel, a pu faire éclore des vocations d’écrivains : Jane Austen, les sœurs Brontë. De même aux Etats-Unis : Louisa May Alcott, puis, au XXe siècle, dans le Sud resté traditionnel : Eudora Welty, Flannery O’Connor. Libérées des soucis domestiques et des charges de famille, ces femmes ont pu se consacrer à l’écriture, avoir ce que réclamait pour elles Virginia Woolf : « A Room of one’s own. » Il ne semble pas qu’en France, on ait vu fleurir des talents cachés chez des « demoiselles ». Être « dans la vie » paraît au contraire une condition requise pour être « reconnue ». Exception : une Françoise Estachy, dessinatrice au Père Castor et célèbre en son temps, sans qu’on lui ait connu de partenaires, hommes ou femmes. Et qui vécut chez sa mère jusqu’à l’âge avancé de celle-ci.
C’est peut-être une fausse bonne idée, mais il semble qu’on pourrait aller chercher, chez les femmes et les hommes qui écrivent (dans une revue telle que Jim par exemple) des souvenirs personnels évoquant « Tante Paulette » ou « Cousine Madeline ». On aurait une galerie de portraits, des scènes de la vie de province. On percevrait le rôle compensatoire de l’église catholique (la piété qui donne une dignité au célibat), des bonnes œuvres. La bonne du curé. Soins aux enfants handicapés. On aurait, en regard, une ou deux toquées, des « originales » (Françoise Estachy, justement), des « excentriques ». Une ou deux sadiques.
Autre stéréotype : la vieille fille est volontiers méchante, ou même « acariâtre », le terme semble avoir été créé pour elle). Question : et pourquoi veut-on qu’elle soit à tout prix « bonne » ou « méchante » ? Est-ce qu’on demande ça à une brave mère de famille ? À une star de cinéma ? À une femme écrivain ? À une journaliste ? C’est bien notre regard qu’il s’agit aussi d’interroger, nos préjugés qu’il s’agit de débusquer.
Dans la galerie de portraits Femmes en tête (Flammarion 1997), presque toutes ces femmes qui ont présentées comme des modèles de réussite professionnelle ont ou ont eu mari et enfants : cela apparait comme un atout, un must, et jamais comme un handicap. Cette insertion sociale est un gage de réussite, et s’il y a un plaidoyer dans ce livre, c’est le suivant : une femme qui réussit dans la vie réussit aussi dans le domaine reproductif.
Oui, les vieilles filles sont des laissées-pour-compte du système reproductif. S’il y avait un plaidoyer dans ce numéro de revue, ce serait peut-être qu’elles n’en sont pas moins humaines pour autant, pas moins généreuses, vaillantes. Dévouées ?
Voilà qu’on retombe à pieds joints dans le stéréotype. Florence Nightingale opposée à la Reine Victoria. Gouvernantes, infirmières, jardinières d’enfants, directrices d’école : heureusement qu’on les a.
« La vieille fille a peur des hommes ». Elle est « refoulée ». Certains récits de vie feraient peut-être apparaître qu’elle a de bonnes raisons pour cela, et qu’elle a été victime, plus souvent qu’on ne croit, d’agressions sexuelles traumatisantes… (il suffit d’une). Piste à explorer.
« Une demoiselle sur une balançoire
Se balançait à la fête un dimanche,
Elle était belle et l’on pouvait voir
Ses jambes blanches sous son jupon noir. »
Le terme de « demoiselle » permet bien des ambiguïtés. Une « jeune demoiselle », terme démodé qui connote un statut social de vierge protégée. « Les demoiselles qui ne savent pas danser, on leur fera la robe anglaise. »
On pourrait aussi élargir le thème pour inclure les « demoiselles de petite vertu ».
Dans Femmes en tête, un chapitre annonce une note qui montrera que les « gouvernantes » sont bien représentées en littérature. Quand on s’y reporte, on tombe sur : « note à venir » : décevant ! Ce serait peut-être une piste à suivre : les gouvernantes, depuis Jane Eyre (qui finit par se manier), en littérature. Et au cinéma ? Mrs Danvers dans Rebecca de Hitchcock (1940). Oui mais ça ne compte pas puisque Mrs Danvers était de toute évidence folle dingue de la défunte Rebecca.
On voit bien que la « vieille fille » disparait du paysage d’aujourd’hui. Et alors, qu’est-elle devenue ? Par quoi a-t-elle été remplacée ? Par la femme-seule, hors famille ? Soit riche, soit pas riche. Rejoignant dans les maisons de retraite la cohorte des veuves.

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