(d’après Lewis Carroll)
L’histoire se passe en Angleterre,
L’été, au bord d’une rivière.
Trois petites filles dans un bateau
Qui rêvassent au fil de l’eau.
Le gentil Lewis avec elles
Accompagnant ces demoiselles
Voudrait bien les distraire.
Il leur dit : Je vais vous faire
Un récit qui, j’espère,
Va vous plaire.
Alice, un bel après-midi
N’a rien à faire et elle s’ennuie.
Soudain, tout près, que voit-elle ?
Un lapin, oui, Mesdemoiselles,
Qui tire une montre de gousset
De son gilet.
« Ça, ça n’est pas ordinaire,
Il faut tirer ça au clair ! »
Le lapin a l’air contrarié :
« Je vais me faire enguirlander ! »
Un lapin qui parle, à présent !
C’est de plus en plus étonnant !
Alice est bien décidée
A ne pas le laisser filer.
Le lapin trottine vite,
Alice court à sa suite.
On arrive à un terrier
A l’entrée dissimulée.
Le lapin plonge, tête la première,
Alice aussitôt suit derrière.
Poussée par la curiosité
Elle en oublie de s’inquiéter.
C’est comme un très très long tunnel
Éclairé par quelques chandelles.
Et puis ça devient comme un puits
Si profond qu’il fait presque nuit.
Voyage au centre de la terre !
J’aimerais bien y voir plus clair !
Si je continue à tomber
Dieu sait où je vais débarquer !
Et brusquement, atterrissage
Mais en douceur : fin du voyage.
Alice tombe sur un matelas,
On ne peut pas aller plus bas.
Elle se relève d’un seul coup
Pas intimidée pour deux sous.
Le lapin, qui est là aussi
Est aussitôt reparti.
Alice lui emboîte le pas :
Je veux aller là où il va.
Une salle au bout d’un couloir
N’est plus tout à fait dans le noir.
Il y a des lampes au plafond
Et de grands rideaux dans le fond.
Aussi des portes en grand nombre
Qu’Alice aperçoit dans l’ombre.
Il faudrait pour sortir
Les ouvrir
Mais elles sont toutes fermées
A clé.
Alice aperçoit dans un mur
Une ouverture
Au ras du plancher
Où elle peut passer
La tête et Le cos.
Et par ce trou
Elle voit un jardin
Italien
Des fleurs de toutes Les couleurs
Des fontaines, ô quel bonheur,
Des rosiers, des pruniers
Et des cerisiers
En fleur !
Voilà où je veux aller,
C’est le lieu rêvé !
Mais comment y accéder ?
Il faut que je rapetisse,
Se dit Alice !
Si je pouvais me transformer
À mon gré
En l’un de ces objets d’optique
À long manche télescopique :
Un de ces manches articulés Sur lesquels
Il suffit d’appuyer
Pour que tous les éléments
S’emboîtent instantanément.
Et si au contraire on tire
Le tube s’allonge et s’étire
Et c’est ainsi
Grand ou petit, grand ou petit,
Qu’on peut l’ouvrir ou le fermer
A volonté.
Mais à sa grande surprise
Tout d’un coup, Alice avise
Sur un guéridon
Un flacon.
Et voilà, c’est providentiel,
Tout ici tombe du ciel.
Là, devant moi, cette potion
Est sûrement la solution.
Sur le flacon, une étiquette
Dit en capitales bien nettes :
Je suis faite pour être bue
Par la nouvelle venue.
Ça c’est moi, sans aucun doute !
Alice boit sans retenue,
Jusqu’à la dernière goutte.
Que pensez-vous qu’il advint ?
Au début rien, puis soudain :
Voici qu’Alice rétrécit,
Devient minuscule au point
Qu’elle peut entrer dans son jardin.
« Il était temps que ça s’arrête »,
Dit-elle, au fond un peu inquiète.
Diminuer, certes c’est bien
Mais pas comme une bougie
Qui, à la fin,
S’éteint.
Commence une étrange aventure
Pour notre Alice en miniature.
La pauvre a peine à circuler
Au milieu des pics ou rochers,
Menhirs, dolmens, éparpillés
Dans les allées.
La fontaine est assourdissante,
Alice n’ose en approcher,
Car on risque de se noyer
Dans ces cascades fracassantes.
Les fleurs au-dessus de sa tête
Ne sont guère plus rassurantes.
Car la moindre pâquerette
À la taille d’un bananier !
Une pervenche
Soudain se penche
Alice a peur d’être écrasée !
En tombant, les graines des fleurs
Pourraient par malheur
Vous assommer.
« Dans cette forêt tropicale, inamicale,
Je veux retrouver
Ma taille normale ! »
Très gentil, mais comment faire ?
Rien que sortir du jardin
N’est pas une mince affaire.
Alice y arrive enfin
Et retrouve bientôt
La salle aux rideaux.
Une petite boîte en verre
Contient un tout petit gâteau
Sur lequel avec des raisins
De Corinthe, on a écrit :
Mange-moi donc, ma jolie !
« Ici plus rien ne m’étonne…
Ça ne coûte rien d’essayer.
Si par malheur ça m’empoisonne…
Non je ne veux pas y penser ! »
Alice avale en deux bouchées
Ce gâteau fait pour des poupées :
Ah, ça ne va pas m’étouffer !
Elle oublie qu’elle est devenue
À son tour toute menue.
« Eh bien voyons si mon sort
S’améliore. »
Impatiente, Alice attend,
Le cœur battant.
« Ciel, je ne vois plus mes pieds :
Ils sont si loin de ma tête
Que pour mettre mes chaussettes
Il faudra à mon service
Quelqu’un pour m’aider »,
Pense Alice.
« Oh, je touche le plafond,
En deux je dois me plier,
Et mes bras, qu’est-ce qu’ils font ?
Ils sont coincés
Contre le mur
Sans ouverture.
Il serait temps d’arrêter ! »
La croissance,
Par chance,
Était terminée.
On a évité le pire !
Ouf, Alice enfin respire !
Mais peut à peine bouger.
Et le lapin, dans cette histoire ?
On n’en entend plus parler.
Mais si mais si, vous allez voir,
Justement, il vient d’arriver.
Trottant toujours, toujours bougon
Avec son gilet boutonné,
Ses gants blancs, son air fanfaron
Et dans les mains un éventail
Très joli, tout juste à sa taille.
« Monsieur, monsieur, venez m’’aider,
Je vous en supplie, par pitié ! »
Le lapin pris de peur,
Dans sa stupeur,
Laisse tomber
Son éventail et ses gants.
Puis il repart
Dare dare,
Tout aussi pressé qu’avant.
Alice est désespérée
Et elle se met à pleurer.
« Je sais que ça n’est pas bien,
Mais vraiment je n’y peux rien.
Que voulez-vous que j’y fasse,
Si vous étiez à ma place,
Vous en feriez tout autant. »
Je te rappelle, pauvre bécasse,
Puisque j’y suis, à ta place,
Que personne ne t’entend !
Cet argument la fait taire
Et réfléchir à son affaire.
Sans y penser elle ramasse
L’éventail qui traînait par terre.
Le gant du lapin
Qu’elle tient à la main
Lui va comme un gant.
Ça, c’est étonnant :
Que s’est-il passé ?
« J’ai rapetissé !
Assez, c’est assez.
Quand j’aurai la bonne taille,
Je lâcherai l’éventail. »
Mais tout va si vite,
Dans ce monde-là
Que la revoilà
Trop petite !
« Un papillon est tout content
De sortir de sa chrysalide
Et de pouvoir enfin voler
En toute liberté.
Mais pour moi ces changements
Sont mille fois trop rapides.
Malgré ma bonne volonté,
J’ai du mal à m’adapter
A tant d’instabilité.
Je ne fus jamais chenille,
Je suis une petite fille.
Les papillons et les enfants,
On n’y peut rien, c’est différent,
On n’est pas de la même famille. »
Voilà que ce beau discours
Tourne court :
Une éclaboussure
Sur sa chaussure,
Alice a glissé.
Rien de cassé,
Mais, d’un seul coup,
Elle a de l’eau jusqu’au cou,
Et doit écarter
Les bras pour flotter.
Nouveau mystère :
L’eau est salée !
« Si je suis tombée
Dans la mer,
Je pourrai nager
Pour rentrer.
Ou un bateau de sauvetage
Me conduira jusqu’à la plage. »
Alice, malgré son jeune âge,
Dans l’épreuve
Fait preuve
De courage
Et d’intelligence !
Elle repense
Aux larmes qu’elle a versées
Quand elle ne voyait plus ses pieds.
A ses larmes abondantes
Du temps qu’elle était géante.
« J’en ai versé des torrents,
J’en ai versé des rivières
J’en ai versé tant et tant
De ces larmes si amères
Qu’elles ont formé un étang,
Un océan, une mer,
Et que me voilà dedans !
– Eh bien nagez, maintenant !
Aux larmes d’Hélène,
Brassens allait remplir son seau.
Des larmes d’Alice, à grand peine,
A la nage ou en bateau,
Il devrait traverser l’eau.
Alice a de la compagnie,
Toutes sortes d’animaux :
Un aiglon et un lori,
Une chouette et un dodo,
Un canard, un souriceau,
Tous dans le même bateau,
Sauf qu’il n’y a pas de bateau,
Pas même un simple radeau.
Quand ils rejoindront le rivage,
A la nage,
Ils seront trempés jusqu’aux os.
Pour éviter la bronchite,
On bat des ailes, on s’agite,
Et pour éviter un rhume
On s’ébouriffe les plumes.
Alice donne au dodo
De grandes claques dans le dos.
On fait tout un charivari
Pour éviter la pneumonie.
Quand le calme est revenu,
« A vos souhaits » entend-on
Sur tous les tons.
Et pendant qu’ils y sont
Ses nouveaux amis
Ragaillardis
Chantent à l’unisson
Une chanson :
Y a du tangage, y a du roulis,
Y a des coups d’chien, y a d’la tempê-te,
Mais comme on n’est pas des mauviet-tes,
De tous les métiers c’est le plus joli !
(bis)
Alice pour dire merci
Y va de son refrain.
Et comme ils ont tous grand faim,
Son refrain,
Le voici :
Y a du fromage, y a du rôti,
Y a du ketchup, y a des om’let-tes,
Mais comme on n’aime pas les paupiet-tes,
On aura des crêpes et du clafoutis !
(bis)
On se sépare, c’est la vie,
Et chacun reprend son chemin.
Fredonnant « des crêpes et du clafoutis »
« Des confitures et du boudin »
« Des noisettes et du chènevis »,
« Du millet et du sarrasin »
Selon les envies de chacun.
« Il faut que j’avale
Rapidement
Un aliment
Animal ou végétal,
Une pastille, une dragée,
Une potion, mauvaise ou bonne
Un lait chaud, un thé,
Qui me redonne
La taille adaptée
Pour circuler sans danger. »
Et voici sur ces entrefaites
Qu’en tournant un peu la tête
Alice a vu un champignon
Aussi grand qu’elle, et tout rond.
Alice
Se hisse
Jusqu’à son chapeau
Et là-haut,
Une chenille à la fourrure
Bleu azur
Dans une posture
De sage oriental
Fume un narguilé
Niellé
De nacre et d’opale.
Un narguilé, en Inde ou en Perse,
C’est une pipe qui communique
Avec un flacon où l’on verse
De l’eau aromatique.
Cette liqueur
Procure au fumeur
Une torpeur
Flegmatique
Qui avec douceur
Le berce.
« Fumer, ce n’est pas pour les filles,
Pourtant on dit une chenille.
Est-ce un monsieur ou une dame ?
Hm, « Pardon monsieur »,
Hm « Pardon madame » ?
Je ne voudrais pas heurter
Sa susceptibilité ».
– Pardon de vous déranger,
Commence Alice prudemment.
– Abrégez, abrégez,
Dit l’autre tout en fumant.
Abrégez, je vous en prille
Ici pas de cérémonilles !
(Drôle de façon de prononcer!
Je vais m’exercer
À parler chenille) :
– Sans que cela vous ennuille
Pouvez-vous me dire où je suille ?
– Réfléchille,
Petite étourdille
Dis-moi plutôt qui tu esses ?
– Je suis Alice, votre Altesse,
(Flattons-le, que rien ne le blesse !)
Et je voudrais si je le puille
Etre plus grande que je ne suille.
– Je ne vois vraiment pas pourquoi,
Stupide petite fille!
Tu as la même taille que moi,
Et moi ça me suffille.
– Oh, sur vous, c’est très élégant,
Mais voyez-vous, monsieur Chenille
Je dois rentrer chez mes parents,
Ils ne seraient pas contents
Qu’on leur ait changé leur fille.
– Disons que c’est un argument.
Tu vas faire ce que je dille
Et si tu m’obéilles
Tu redeviendras comme avant.
Du champignon,
D’un bond,
La chenille saute à terre.
« Prends ce champignon et mordille,
D’un côté, tu grandilles,
Et de l’autre, c’est le contraire ! »
« Oh mercille, monsieur Chenille,
Oh, de tout mon coeur, mercille. »
Alice est raville.
(Tiens, moi aussille,
Par contagillon,
Me voicille
Parlant chenille !
Attentillon !)
Trouver le côté d’un carré
N’est pas sorcier :
Il n’a que ça, des côtés !
Un triangle en a un de moins :
Deux plus un :
Un qui lui sert de plancher,
Et deux en forme de compas
Pour qu’on ne les confonde pas.
C’est une autre paire de manches
En revanche,
Que de trouver
Un côté
À une circonférence.
Impossible, si l’on y pense.
Les Grecs s’y étaient cassé
La tête à plusieurs reprises,
Ils avaient appelé
Cette entreprise
« La quadrature du cercle », et
C’est le nom qui lui est resté.
Maintenant voyons
Alice et son champignon.
Comme elle est maline
Elle imagine
Une solution
De ses bras elle parvient
A entourer plus ou moins
La moitié du rond.
Main gauche, elle arrache un coin
Et main droite, un autre coin.
Maintenant, goûtons,
Et voyons si l’on obtient
De chaque côté
L’effet désiré
Dans le bateau
Au fil de l’eau
Par ce joli jour d’été
Le gentil Lewis
Qui racontait Alice
S’est arrêté.
« Et alors, et alors,
Que se passa-t-il encore ? »
Au risque de chavirer
Trois petites filles ont trépigné :
« Nous voulons savoir la fin de l’histoire ! »
« Suite au prochain numéro !
Assez c’est assez, trop c’est trop.
Rentrons pour prendre le thé. »
– Mais ce n’est pas du tout trop,
C’est à peine assez, il faut nous raconter
Ce qui s’est passé.
Qu’est-il advenu ?
L’effet désiré
Fut-il obtenu
Sans difficulté ?
– Je vous dirai en deux mots
Qu’Alice put diriger,
Comme on fait sur un bateau
A l’horizontale,
Ses métamorpho-
Zà la verticale :
Un coup de rame, un morceau
Qu’on croque au galop,
On vise le point de mire,
Et l’on rectifie le tir.
De bas en haut, de haut en bas,
Alice ne se lassait pas
Du jeu qu’elle avait appelé « La tête et Les pieds »,
Ou, savamment : « Céphalopode ! »
Suite au prochain épisode.
Les petites filles ont cédé :
Ces aventures avaient creusé
Leur appétit,
Lewis était fatigué
D’avoir tant parlé.
Et en fin d’après-midi
Tout s’est terminé
Par un très-délicieux goûter
Dans le meilleur salon de thé
Du comté.

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