Colette, ou la « dame du Palais-Royal ». Sur la façade donnant galerie de Beaujolais, au coin du passage du Perron, une plaque avec une médaille commémore :
Colette
Au bord de ce jardin
A passé
Ses dernières années.
Elle y a habité deux fois, à la même adresse — 9 rue de Beaujolais — mais pas au même étage : avant l’étage ensoleillé, l’étage obscur. Une première fois donc de 1927 à 1930, à l’entresol, l’un de ces entresols, sous les arcades, où le soleil ne pénètre jamais. Colette l’appelait un « tunnel » et ne s’en cachait pas l’inconfort : « Qui, hors moi, plaidera pour ces tanières blotties sous les arcades, écrasées entre l’étage noble et la boutique ? » Pourtant sa chatte et sa chienne s’éprennent du « logis-tiroir surbaissé, riche en ombres, auquel les lumières artificielles donnaient, en plein jour, une vive couleur de petite féerie nocturne. » Elle-même est sensible au charme du lieu : « Sur le jardin, le cintre de mes fenêtres épousait exactement la courbe des arcades, et chaque arcade, le soir, s’éclairait de la grosse lanterne en goutte d’huile. Par-delà les deux arcs, je pouvais apercevoir les troncs de la charmille, la palpitation d’eau fouettée dans le grand bassin. » Par chance, l’écrivain qu’elle est, sans trêve, n’est pas quelqu’un que le bruit dérange : « Sous mon plancher, passaient, repassaient les usagers du passage du Perron, de qui je pouvais croire qu’ils empruntaient, de bout en bout, mon appartement lui-même. » Elle n’en souffre guère : « Ce n’est pas du silence que dépendent le repos de l’esprit et celui du corps. Le “tunnel”, hanté de pas et de voix, fut le berceau d’une paix unique. »
Puis, en janvier 1938, Colette accède à l’étage « noble » qu’elle convoitait. Elle y restera pendant toute la guerre et jusqu’à sa mort, en août 1954. Après le tunnel, le radeau : de plus en plus immobilisée par une sciatique de la hanche, elle ne bouge plus guère de son lit, mais continue à écrire sans relâche : des nouvelles, Trois… Six… Neuf…, L’Etoile Vesper, Le Fanal bleu. De sa fenêtre elle peut enfin contempler « le grand ciel rectangulaire du Palais-Royal ». Pour Cocteau son voisin et ami, comme pour elle, le Palais-Royal est une ville dans la ville, « entourée d’une muraille chinoise ». Le rapport au passé y est particulier : « J’aime à penser », dit Colette, « qu’un sortilège conserve, au Palais-Royal, tout ce qui périclite et dure, ce qui s’effrite et ne bouge pas. » Le jardin a son rythme, ses heures, qui scandent les journées : «… le chien de onze heures, l’enfant de midi, les joueurs de ballon de deux heures, l’Intran, et jusqu’au gardien vespéral qui, en fermant énergiquement les grilles, faisait tomber les plâtras de notre plafond. »
Parisienne, Colette ? Dans les faits, oui. Mais par l’imagination elle était, se disait d’ailleurs : « Quarante-cinq ans de Paris n’ont pas fait de moi autre chose qu’une provinciale en quête, sur vingt arrondissements et deux rives de fleuve, de sa province perdue. » Sur la place du Palais-Royal d’aujourd’hui, elle serait heureuse d’avoir son nom, dont on ignore parfois qu’il n’était pas son prénom mais le nom de famille de son père, le capitaine Jules Colette. Lieu approprié pour elle qui fut entre autres actrice, danseuse, auteur et critique dramatique. Et voisine, pendant tant d’années, du Théâtre-français : « Habitant depuis peu le carré du Palais-Royal, c’est comme si j’habitais, en province, sous l’aile de l’église paroissiale. J’entre, en passant, dans le temple ». Ceci écrit en 1938.
La place Colette s’étend devant la Comédie-Française, entre la rue de Richelieu et l’entrée des jardins. Sur le premier et le dernier pilastre au fronton du théâtre, deux plaques bleues, du type classique à Paris :
Place Colette
Sidonie-Gabrielle Colette (1873-1954)
Romancière française
« Romancière » est bien réducteur, pour un écrivain aussi versatile, mais c’est pour se tirer, sans doute, du choix épineux entre le masculin « écrivain » et le féminin contesté « écrivaine ». Et pour pouvoir ajouter « française » de bon cœur. Était-ce vraiment nécessaire ?
Rappelons pour mémoire qu’elle eut droit, dans la grande cour d’honneur, en présence des dignitaires de l’Etat, à des funérailles nationales, avec catafalque recouvert du drapeau bleu-blanc-rouge. Voilà qui l’aurait bien intimidée. C’était le 7 août 1954, sous le gouvernement Mendès-France. Cela ne l’aurait pas consolée d’un affront aussi injuste que mesquin : le curé de Saint-Roch, sa paroisse, faisant sien l’intégrisme d’un autre âge, et refusant à cette grande dame, mais aussi cette réprouvée qui s’était jadis exhibée sur scène, des obsèques religieuses. Par une ironie du sort, cette paroisse est depuis devenue celle des artistes et comédiens… Paix aux cendres de monsieur le curé.
Que reconnaîtrait Colette aujourd’hui de la place, du jardin, du quartier ? Tout et pas grand-chose. En particulier depuis qu’on a créé devant le théâtre un parvis piétonnier et qu’on a orné la bouche du métro du « Kiosque des noctambules », inauguré en l’an 2000 pour les cent ans du Métropolitain : deux coupoles serties de verroterie de Murano, sur des piliers de fonte d’aluminium, le tout composé par un plasticien de talent, Jean-Michel Othoniel. Colette aurait eu sans doute la réaction des habitants du quartier : offusqués d’abord par le côté baraque de foire, décoration de carnaval, dans ce quartier si classique. Puis trouvant ça plutôt gai, finalement : anti-grisaille. Rien de ce qui était innovateur ne faisait peur à Colette, on pourrait en donner mille exemples.
Du jardin, elle reconnaîtrait l’essentiel. Serait charmée par les améliorations récentes, depuis que le réaménagement a été confié, en 1992, à l’architecte-paysagiste Mark Rudkin : bancs installés au cœur même du terre-plein, massifs de fleurs qui changent avec les saisons, « mixed borders », rosiers blancs, rhododendrons. Espace pour enfants avec grand bac à sable de pierre, circulaire, et des bancs tout autour. Le jardin est beaucoup plus coloré qu’il n’était, aussi beaucoup plus cosmopolite, fréquenté par les promeneurs de tous pays, guide à la main. Toujours dépourvu des commodités hygiéniques les plus élémentaires, ce dont se plaignait déjà Colette : « Nous n’avons guère, dans notre royale enceinte, plus de confort et d’hygiène que n’en avait Versailles sous le grand roi. A part le luxe de Véfour et les commodités du théâtre voisin, il n’y a point de buen retiro en vue. »
Que dirait-elle des grosses boules en acier poli de Paul Bury, au milieu des deux bassins carrés, et des fameuses colonnes de Buren, le « double plateau », dans la cour d‘honneur ? On peut parier qu’elle aurait refusé de faire chorus avec leurs détracteurs. Elle verrait les enfants qui y patinent ou font des acrobaties avec leurs planches, et elle aurait quelques mots gracieux et justes pour les « croquer », comme elle le faisait jadis, du temps du Voyage égoïste, avec les skieurs : « Ils lièrent à leurs pieds leurs ailes. »

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