Jeanne-Marie Bourdet

Jeanne-Marie Bourdet, cérémonie d’adieu, vendredi 6 février 2009

« Fear no more the heat of the sun

Nor the furious winter’s rages;

Thou thy wordly task hast done,

Home art gone and ta’en thy wages »

Shakespeare, Cymbeline

Pour Jeanne-Marie, comme pour beaucoup de femmes, « le bel âge » fut celui où elle était la jeune mère de ses deux filles, Sophie et Elisabeth. Que ce soit une sorte d’âge d’or, où une femme est au mieux de son rayonnement, de sa plénitude, elle ne s’en rend compte qu’après coup, toute prise qu’elle est dans les tâches et les soucis, sollicitée à chaque instant par la vie quotidienne. C’est dans le souvenir qu’on peut l’évoquer, avec elle ou en son absence.

Nous avons été quelques privilégiés à être témoins de cette vie quotidienne des Bourdet, à profiter de l’hospitalité chaleureuse et gaie d’Yvon et de Jeanne-Marie, que ce soit à Amiens, autour de la vie de lycée, à Meudon-la-Forêt, ou, l’été, à Peillon. Ils nous offraient la famille, sa convivialité, sans les responsabilités de la famille. Bref, on était tout le temps fourrés chez eux, et on riait beaucoup.

J’évoquerai deux moments de cette période qu’on est heureux d’avoir connue. Le premier est lié à Sophie. Sophie, sept ou huit ans, malade, Jeanne-Marie vient la voir, dans sa chambre d’hôpital ou de clinique, et Sophie fond en larmes. « Sophie, pourquoi pleures-tu ? – Mais maman, c’est de joie ! ». Le deuxième est lié à « la petite Elisabeth » (qu’on appelle ainsi pour la distinguer de « la grande » – comme il y a « la petite Claire » – même si elles sont maintenant mères à leur tour.) On déjeunait à Meudon un jour de semaine ordinaire, jour de lycée pour tout le monde, la petite Elisabeth faisait la sieste dans sa chambre. Au milieu du déjeuner, coup de téléphone, Yvon répond. Ce sont les voisins d’en face : « Votre petite fille se promène sur la fenêtre ». Il s’agissait d’une résidence plutôt populaire, c’était un étage élevé. Terreur instantanée, arrêt sur image. Jeanne-Marie, la « mère », est, du regard, dépêchée sur place. Ce fut une minute interminable, dans un silence qu’on dit avec justesse « de mort », un épisode partagé qui nous souda à jamais. Evidemment l’histoire finit bien – puisqu’Elisabeth est là aujourd’hui – même si ni Yvon ni Jeanne-Marie, eux, ne sont là.

J’aimerais évoquer deux autres instantanés de Jeanne-Marie, plus directement liés à mes souvenirs personnels. Elle a eu avec mon fils Emmanuel, un peu plus jeune qu’Elisabeth, une relation privilégiée et durable, presque de grande sœur à petit frère. Nous venons d’emménager dans un petit appartement, Emmanuel a six ans peut-être, je demande à Jeanne-Marie le service de le « garder » pour moi un après-midi. Affaire conclue, je reviens au bout de deux heures, ils sont aussi ravis l’un que l’autre, impatients de me montrer le résultat de leurs efforts : en deux heures ils ont réussi à aller acheter une maison en carton et à la monter entièrement : on ne peut pratiquement plus entrer dans la chambre ! Nous avions trois pièces, nous n’en avons plus que deux – mais Emmanuel a une maison…

Et puis il y a l’histoire dite « des poireaux ». Jeanne-Marie vient diner assez régulièrement, toujours elle apporte une entrée, ce jour-là ce sont des poireaux-vinaigrette, dans une barquette. Et souvent Jeanne-Marie se moque de mes maniaqueries de maîtresse de maison : On fait comme ci, on fait pas comme ça. Lui ayant demandé de disposer les poireaux dans un ravier, par un souci d’élégance bourgeoise qu’elle trouve superflu, je l’abreuve de recommandations superflues elles aussi. Elle s’acquitte du trajet cuisine-table avec des précautions exagérées, s’approche de nous avec un professionnalisme de maître d’hôtel : et là, vraiment mais vraiment sans le faire exprès, voilà que le ravier lui échappe des mains, se retourne comme une anguille, et les poireaux atterrissent, direct, sur la nappe.

On en a ri longtemps. C’est dire que la tristesse des adieux est atténuée, en tous cas auréolée, par l’abondance de souvenirs de jeunesse et de gaieté.

J’aimerais lire avec vous, pour Jeanne-Marie, le début d’un texte-culte dont Elisabeth de Fontenay m’a rappelé que c’est par Jeanne-Marie que nous l’avions connu. Il y a dans ce texte une phrase qu’on se passait et repassait, comme un talisman, non sans la déformer un peu, de mémoire, ça donnait : « Il faut qu’une femme se couche de bonne heure pour pleurer, sinon elle serait trop fatiguée. » La phrase originale exacte est : « Il est d’une grande importance qu’une femme se couche tôt pour pleurer, sans quoi elle serait trop accablée. » Il s’agit, on l’aura reconnu, de « La Ralentie », d’Henri Michaux. Jeanne-Marie, récemment encore, l’avait lu tout haut chez moi. Quand je veux entendre sa voix, toute ma vie, je n’aurai qu’à relire ce texte. Et j’en profite pour dire qu’Yvon, de son côté, faisait vivre comme nul autre « La nuit des Bulgares ».


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