Hommage à Robert Merle

Robert Merle a été notre collègue à Nanterre de 1965 jusqu’à l’année de sa retraite. Dans les années 80, Professeur émérite, il revenait encore participer chaque semaine à l’UV de licence « Les Mœurs et la morale » (avec Veronica Lelaidier et Jean-Michel Déprats) et faire cours sur The Portrait of Dorian Gray et The Importance of Being Earnest, d’Oscar Wilde, histoire de ne pas perdre le contact avec un public d’étudiants – disons-le, surtout d’étudiantes ! – sensibles à son prestige et à sa compétence.

Quel professeur était-il ? Brillant, naturel, divertissant, lumineux. Pas « magistral » pour un sou. Il communiquait sans effort son plaisir d’amoureux de la littérature. C’est un homme qui faisait du charme une vertu : c’est ce qu’on appelle le charisme, sans doute. Il était vif, curieux, enthousiaste, attentif aux autres. Rien ne lui échappait de son interlocuteur ou interlocutrice, et ses remarques, même lorsqu’elles étaient malicieuses, étaient toujours bienveillantes. On baignait dans l’appréciation qu’il avait de vous, étudiant ou collègue, homme ou femme, jeune ou moins jeune. Il faut le dire, il avait le culte de la jeunesse, l’aimant chez les autres et la cultivant avec soin chez lui-même. Dès la soixantaine venue, il protégeait sa santé par un régime spartiate, lui qui était pourtant un hédoniste (ou justement parce qu’il l’était). Mais même chez les moins jeunes il savait voir – et apprécier – des traces de juvénilité. Dînant avec fui chez notre collègue et ami Claude Lévy, dans les années 96, il m’avait fait ce compliment qui m’était allé droit au cœur : « Marie-Claire, vous êtes toujours aussi pétillante ! » Si quelqu’un était pétillant, c’était bien lui.

En 1968, nous l’avons beaucoup vu, car il faisait partie de notre Conseil de département, fort actif, (lui comme le conseil), avec entre autres Cyrille Arnavon (directeur du département, qui avait fait venir Robert Merle à Nanterre), Hélène Cixous (qui allait rejoindre Vincennes et Paris VIII), Monica Charlot (qui allait rejoindre Paris III). Dans l’atmosphère souvent fiévreuse de remise en cause et de refonte des institutions, il était conciliateur, plein de bon sens, refusant tout sectarisme, toute outrance. Le contraire d’un mandarin, c’est pourquoi il ne souffrait guère de les voir déboussolés, ces mandarins. Quand il a écrit Derrière la vitre, publié en 1976, nous étions aux anges de nous voir mis en scène par lui, nous avons lu le livre d’un trait comme un roman à clé (qu’il était). Sa grande favorite, c’était Nicole Dubois, androgyne, souriante et gracieuse, et pilier du département (elle l’est restée après le départ de Robert Merle, et jusqu’à sa propre retraite). Elle avait droit, dans le livre, à des phrases enjouées et flatteuses, il faudrait lui demander de les retrouver. Un autre favori, c’était Armand Himy, jeune assistant lui aussi charmant et charmeur, né comme lui sous d’autres cieux, et qui écrivait sa thèse sur Milton : pas exactement Oscar Wilde. La dernière fois qu’on a vu Robert Merle à Nanterre, André Legrand s’en souvient sûrement, c’était en 2000, pour la fête donnée en l’honneur du départ à la retraite d’Armand Himy, qui, devenu à son tour Professeur, avait été Vice-président de Paris X, chargé des relations internationales. Un vrai geste d’amitié.

C’est un homme à qui, pour employer un cliché, les épreuves n’ont pas été épargnées : dans sa vie publique comme dans sa vie privée. Pour quelqu’un qui a traversé tout le XXe siècle, et qui l’a pris de plein fouet, le contraire serait bien étonnant. On a rarement vu porter la célébrité, comme l’adversité, avec autant de sérénité. D’équanimité, pourrait-on dire. C’était un sage, une âme riche et généreuse. Rien que de penser à lui, on retrouve sa jeunesse (la sienne, la nôtre).


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