Martha Argerich 1

27 mars 2021

« Contre et envers tout »…

Elle parle un si joli français, Martha Argerich, on l’entend et on est sous le charme, dans le film Bloody Daughter réalisé par sa fille Stéphanie, fille de son troisième mari, Stephen Kovacevich. Stéphanie, une de ses trois filles (avec Lyda Chen et Annie Dutoit) celle qui voudrait bien être reconnue par son père, mais les démarches sont si compliquées… Son père, pour qui cela paraît moins urgent que pour elle, explique que le dossier doit être incomplet, mais n’a pas l’air de vouloir se précipiter pour courir les administrations, dans divers pays, pour le compléter…

La grand-mère de Martha, juive d’Ukraine, n’a commencé à fumer, dit Martha, fumeuse impénitente, qu’à 29 ans : « elle n’a pas une grande familiarité, dit sa petite-fille, avec la cigarette ». Alors que Martha, elle, est carrément droguée, on le voit lors des interviews, clope sur clope.  Et puis, à côté du piano, un cendrier plein de mégots, et un paquet ouvert sur le piano lui-même. Elle a eu vers la cinquantaine un cancer puis une métastase au poumon, traitée avec succès, et on croit comprendre qu’elle s’est arrêtée de fumer, elle a dû en souffrir beaucoup.

Sa grand-mère aurait voulu avoir « des mains qui guérissent ». Des mains magiques, en somme, et de ça aussi Martha semble avoir hérité. On dirait qu’elle ne « fait » pas de la musique, mais que la musique coule à travers elle. Dès qu’elle pose les mains sur un clavier, la musique qui était comme emprisonnée à l’intérieur semble s’échapper, jaillir spontanément. Elle dit n’avoir jamais fait de gammes, jamais d’exercices, et on la croit volontiers.

Chaque œuvre se présente à elle avec ses difficultés propres, qu’aucun manuel n’aurait su prévoir ou aider à surmonter, avec sa présence impérieuse, et c’est cela seulement qui guide son interprétation.

On l’imagine déchiffrant pour la première fois une de ces œuvres qu’elle affectionne, Schumann ou Mozart (elle prononce « Motsartt ») ou Bach (à l’allemande, h aspiré). Ou Tchaïkovski, que Charles Dutoit, chef d’orchestre, son second mari, lui a fait aimer. « Quand vous travaillez tous les deux, en même temps, dans des pays différents, comment vous arrangez-vous ? » demande l’interviewer. « On ne s’arrange pas », répond-elle, dans un grand sourire.  D’ailleurs, alors qu’ils semblent charmés l’un par l’autre (qui ne le serait…), ils divorceront un an après cette interview (prise chez eux, à Jouxtens, par « Plateau libre » en mai 1972).  En plus, même dans le même pays, la même ville, New York, Paris ou Tokyo, pas possible d’emmener l’enfant, (la petite Annie qu’on aperçoit dans le jardin, avec son père, lors de l’interview), explique-t-elle : dans une chambre d’hôtel, pendant les répétitions, comment faire ?

Pas facile d’être la fille de cette femme-là, Lyda le sait bien, qui n’a connu sa mère qu’une fois adulte, et à qui son père avait dit : « Ne fais pas de piano, choisis un autre instrument… ». Elle ne savait pas du tout que sa mère était une star internationale… Pourtant, quelle joie d’être adorée par elle : « J’aime te regarder, j’aime être près de toi », dit-elle à Stéphanie, qui, enfant, sous le piano, idolâtrait les orteils de sa mère. Les orteils d’une pianiste… Martha s’intéresse aussi aux siens. Elle se les fait masser, elle a voulu se les faire peindre de couleurs différentes. Longues discussions à ce sujet, sur l’herbe, entre elle et les filles, à la fin du film. Signes distinctifs donc, les orteils et les cheveux : la mèche, toujours, (aujourd’hui grise), jamais les mains, et Martha ne semble pas non plus les fétichiser le moins du monde. En somme, elles sont toujours là, ont toujours été là, elles ont toujours fait ce qu’elle a voulu, ou plutôt ce qu’elles ont voulu…

Mèche grise, soixante ans, la vieillesse qui vient ? Martha refuse de s’appesantir. Dit qu’elle ne se voit pas comme les autres la voient. Plus jeune ? Oui, forcément plus jeune. Nous qui la regardons aujourd’hui, enfin hier, 2013, on adore sa silhouette plus ample, dans de larges pantalons, on fond dès qu’elle sourit, le charme opère, irrésistible.

Dans le film, on observe en coulisses le trac avant d’entrer seule en scène : « I don’t feel like playing, I am tired, I am sleepy… » Et on sait qu’elle est difficile à gérer pour ses imprésarios, elle peut annuler une tournée, un concert, changer son programme à la dernière minute. Et on sent que ce n’est pas du caprice de diva, mais une incontournable nécessité, une rébellion qui vient de son tréfonds de musicienne et de femme, d’ancienne enfant qui voulait être médecin, pas pianiste. S’il n’y a jamais eu de rupture de contrat (vérité ou légende ?) apprend-on, c’est qu’elle n’a jamais signé de contrat ! Est-ce possible ?


Comments

Laissez-nous un commentaire