Martha Argerich 2

10 juin 2021

C’est la grande semaine Argerich, sur Mezzo, « Happy Birthday Martha ». Pour fêter ses quatre-vingts ans.

Un concert par soir, pour rien au monde on ne voudrait manquer ça. Premier Concerto pour piano de Chopin, à Varsovie, sous la direction de Jacek Kaspszyk (27/8/2010). Concerto pour piano de Ravel, sous la direction d’Emmanuel Krivine. Concerto pour piano de Schumann, à Leipzig, en 2006, sous la direction de Riccardo Chailly. Sonates à quatre mains de Mozart, avec Daniel Barenboim (respectivement K 521, K 501, « avec variations » K 497, et K 448 – sonate pour deux pianos.)  Dans le grand Mozarteum de Salzbourg, où Daniel Barenboim fit ses débuts, ça doit lui rappeler des souvenirs – et le fabuleux trajet parcouru. Rencontre « au sommet », on aurait voulu en savoir plus sur les rapports personnels entre les deux superstars. Nés tous deux à Buenos Aires, à un an près, et carrières internationales, couronnées de tous les Prix possibles… Rivalité, complicité, admiration réciproque, I am the best, but you are also the best!… Lui ne s’épanche guère, on voudrait au moins un sourire affectueux… Pas son genre. Ou bien hors antenne, hors caméra.

Pour moi, le jeudi 10 juin 2021, le sixième jour de cette semaine d’hommage, une émotion imprévue, tenant du miracle. J’avais laissé en cours de route une sonate partagée avec le violoncelliste Mischa Maisky : enregistrement favorisant en gros plan le violoncelliste et son instrument, et laissant quasiment dans la pénombre celle qui apparaissait comme son « accompagnatrice » plutôt que comme sa co-soliste, accidents « techniques », nombreux cafouillages de l’image et du son.

Et je m’étais portée sur Mezzo Live HD pour suivre l’Orfeo de Monteverdi, transmis en direct depuis l’Opéra-Comique, sous la direction de Jordi Savall, mise en scène de la toute jeune Pauline Bayle. Roses rouges, larges pantalons clairs des bergers (costumes de Bernadette Villard). Luciana Mancini est Eurydice et aussi La Musica, Marc Mauillon est Orphée, il chante, désespéré et prêt à se suicider, couché devant la tombe de sa bien-aimée (prouesse du chanteur), avant de se relever à l’arrivée de « son père » (en fond de scène, dans une fenêtre de lumière à la Bob Wilson) qui l’emmène, au final, au Ciel, jouir de la gloire éternelle… Musique magnifique, pas regretté mon choix !

Quand ils ont tous fini par venir saluer le public, je repars chez Martha. Et là, « quelle ne fut pas ma surprise ! » : A sa place, mais comment ont-ils osé la remplacer, une jeunesse aux longs cheveux noirs de jais… Jusqu’à ce que, grâce à un profil perdu plus qu’éphémère, je la reconnaisse : mais oui, Martha jeune ! Oui, c’est là le miracle. Avant de savoir quand et où, j’entends le Concerto numéro un de Tchaïkovski. Le chef (j’apprendrai ensuite que c’est Sir Charles Groves, chef d’orchestre britannique) la dirige personnellement, avec une attention toute paternelle, comme les chefs ne le font plus depuis longtemps avec elle… Quand elle vient saluer, il lui serre la main cérémonieusement. Tout respire la jeune prodige, elle-même semble jouer ce rôle.   Elle est incroyablement juvénile, dans une robe orange imprimée qui laisse découverts ses bras de jeune fille. Mais c’est bien elle, tout à fait déjà elle : même enthousiasme, même autorité, même virtuosité tranquille et comme naturelle, les mains bougent toutes seules…

Ensuite, le troisième Concerto de Prokofiev, sous la direction d’André Prévin (le nom aurait dû m’alerter, sur le programme). Il me paraît jeune, avec son nœud pap, et malgré sa petite calvitie. A l’orchestre, les musiciens me paraissent en majorité plus âgés qu’aujourd’hui, beaucoup de crânes chauves, très « messieurs ». Et elle, elle me paraît plus « femme » déjà, autre robe, serrée à la taille, bras recouverts de larges manches, comme ce sera le cas plus tard. Mais pas encore les petits bracelets ethniques, à chaque poignet, ses quasi fétiches. On lui apporte des fleurs. L’année, quelle année, je veux savoir l’année. Pour eux c’est aujourd’hui, alors ils ne se donnent pas la peine de nous informer (ou alors on l’a fait quand je n’étais pas là).

Renseignement pris, c’est en 1977. On a droit à une version d’archive, grâce à une image and sound restoration.  Est-ce que ça vaut aussi pour le Tchaïkovski, moi je pense que non, mais je peux me tromper. Il y aurait donc quarante-quatre ans de cela et elle aurait, lors de ce concert, trente-six ans. Renommée internationale depuis longtemps déjà. Cheveux si noirs, si abondants, si longs et l’encadrant comme aujourd’hui qu’ils sont gris. On a l’impression que c’est pour se protéger du public, s’enfermer dans sa bulle et mieux se concentrer sur le clavier. Mariée à qui, à l’époque ? Plus avec Charles Dutoit, son deuxième mari, (j’ai vérifié), mais deux filles, déjà, Lyda Chen et Annie Dutoit. Dans le film Bloody Daughter, comme tout est filmé par sa fille, on en apprend plus long sur sa vie domestique, familiale, ses humeurs gaies ou dépressives, que sur sa vie proprement sentimentale, ses engouements, le type d’homme qui lui plaît, comment ils s’y prennent pour la séduire…

A un moment passé inaperçu dans le film, elle a dit, mais en français, ce qu’elle voulait dire n’est pas clair : « La musique, c’est toujours mauvais, c’est comme la mort ». Mais elle est comme Orphée, elle ne mourra pas (sa fille l’a bien dit : « je suis la fille d’une déesse ! »). Elle sera emmenée au Ciel, où elle jouira de la gloire éternelle.


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