Vingt-et-unièmes Assises de la Traduction Littéraire, ATLAS, Actes Sud, 2004

C’est une joie de nous retrouver, pour notre séance inaugurale, dans cette salle d’honneur de la mairie. Nous avons été très bien accueillis dans le nouveau théâtre de la ville d’Arles, spacieux et moderne, mais nous avons un attachement sentimental tout particulier à cette salle d’honneur, où se déroulèrent les Premières Assises puis tant d’autres ensuite. Où nous avons entendu Jean Gattégno, Laure Bataillon, et parmi les grands moments, Umberto Eco, Yves Bonnefoy, Jacques Derrida.

En tout premier lieu, je veux dire que nous avons eu du flair de venir à Arles cette année avec un programme intitulé : « Les villes des écrivains ». Car Arles s’illustre, Dieu sait, comme ville d’écrivains, avec le prix Goncourt décerné à Actes Sud, cette maison d’édition qui ne fait pas partie du club des favoris. Déjà en 2001 Actes Sud avait eu, belle récompense, le prix Nobel de littérature avec Imre Kertész. Ils ont maintenant le prix Goncourt avec Laurent Gaudé pour Le Soleil des Scorta. Nous les félicitons : Bravo Arles, c’est ici qu’il faut venir pour cueillir des prix. Comme je ne résiste jamais au plaisir de tirer la couverture à moi, je vais me vanter du fait que Laurent Gaudé, je le connais depuis qu’il est petit garçon, c’est un ami d’enfance de mon fils, nous passions les étés ensemble, sa famille et la mienne, à La Garde-Freinet. Double joie et double fierté donc que la réussite d’Actes Sud et de ce garçon de trente-deux ans très sympathique.

Pour une note plus sombre, il y a à la une de nos journaux des noms de villes qui n’évoquent pas la douce nostalgie du thème de nos Assises : Bagdad, Falloudja, Abidjan, Ramallah… Nous vivons sur une poudrière. Je voudrais juste dire aujourd’hui (que peut-on dire ou faire ?) que nous ne l’oublions pas.

Pas plus que nous n’oublions, en nous retrouvant ensemble ici comme chaque année, les amis qui nous ont quittés. Je voudrais d’abord nommer Claude Ernoult, qui vient de mourir tout récemment. Il avait appris le russe pour traduire Pouchkine, il a fait partie pendant neuf ans du conseil d’ATLAS, où il s’est occupé des Actes des Assises avec beaucoup de compétence et de dévouement : Hélène Henry sait bien comme il est difficile de le remplacer. C’est par l’intermédiaire de Claude Ernoult que nous avions pu inviter, l’année dernière, Saber Mansouri et Soumaya Mestiri. Sa famille m’a dit qu’il se réjouissait de venir cette année encore aux Assises, je leur ai annoncé qu’aux lectures bilingues de samedi matin, nous lirions, en son hommage, un poème russe traduit par lui.

Et puis, très proche de beaucoup d’entre nous et vraiment trop jeune pour mourir, Rémy Lambrechts. Rémy était jeune et fragile, nous n’avons pas su le retenir. Françoise Cartano lui a rendu un bel hommage que vous pourrez lire dans TransLittérature — le numéro sera d’ailleurs dédié à sa mémoire. Il avait été membre très actif de l’ATLF, où il a rendu service à bien des traducteurs en difficulté ; et il était membre du conseil d’administration d’ATLAS depuis 1996. Il avait accepté d’être trésorier adjoint d’abord de Gabrielle Merchez, puis d’Hélène Henry. Combien de fois nous avons dit, quand les problèmes de gestion, de salaires, de subventions nous dépassaient : « On demandera à Rémy ! » Il avait toujours, sinon la solution, du moins des idées de solutions, des précisions chiffrées, il savait où trouver les informations, il apportait de la raison et du bon sens : un vrai savoir-faire.

Rémy traduisait de l’anglais et de l’allemand. Ce scientifique, ce matheux était aussi un littéraire, et nous sommes nombreux à avoir profité plus d’une fois de ses remarques judicieuses qui nous faisaient porter un regard critique et constructif sur notre travail. En 1998, aux Assises d’Arles, il avait dirigé une table ronde ATLF intitulée : « Audiovisuel : traduire au fil des images ». Il avait participé à l’édition de Rilke dans la Pléiade (à laquelle a également collaboré notre conférencier d’aujourd’hui Jean-Pierre Lefebvre). Au cours des « Lectures bilingues », nous rendrons hommage au traducteur qu’il fut en lisant divers extraits de ses traductions. J’évoquerai brièvement deux souvenirs personnels qui me touchent. Le premier, c’est le jour où pour illustrer le fait qu’il y a des lacunes dans la langue française — des mots qui, contrairement à d’autres langues, n’ont pas de contraire —, il avait raconté qu’emmenant ses enfants à l’école, ce qui était toujours de justesse du point de vue de l’heure — qui n’a pas connu ça ? — son fils avait dit : « Ah chic, pour une fois on est en retôt ! » Et puis une autre fois, aux Assises, c’était en 1999, l’année où Mimi Perrin a eu le prix consécration Halpérine-Kaminsky. Françoise Cartano avait évoqué son passé de chanteuse dans le groupe « Les double six » dont j’ignorais tout. Alors, devant la chapelle du Méjan, Rémy m’avait apporté le CD et me l’avait fait écouter sur un petit walkman. Et ce que je revois surtout, c’est sa joie de grand gosse affectueux à me faire découvrir cette musique, que lui-même adorait. Ça m’avait beaucoup touchée. Les deux histoires que j’évoque — je pense que ce n’est pas tout à fait par hasard — ont un lien avec l’enfance, rattachent Rémy à l’enfance. J’en profite pour vous annoncer que c’est le thème retenu pour notre prochaine journée de printemps : « Enfances » — au pluriel.

De Jacques Derrida, je ne dirai pas grand-chose — les médias l’ont couvert de fleurs, ils ont reconnu son rôle exceptionnel. Je rappellerai seulement qu’il était venu faire la conférence inaugurale en 1998, pour nos Quinzièmes Assises. Il avait choisi pour titre « Qu’est-ce qu’une traduction ”relevante” ? », à partir d’une citation du Marchand de Venise, « When mercy seasons justice », me laissant le choix de mettre ou non des guillemets à « relevante ». Et je rappellerai aussi que, étant pris par d’autres engagements le samedi, il était remonté à Paris et redescendu à Arles le dimanche pour une table ronde avec une dizaine de ses traducteurs à partir du texte : Che cos’è la poesia ? Quel vrai geste d’amitié et de respect de ses engagements. Je dirai encore que cette conférence est reproduite dans le Cahier de l’Herne qui lui est consacré, sorti à peu près au moment de sa mort, et qu’il a tenu à préciser que cette conférence avait été faite dans le cadre des Assises d’Arles. Le lien entre lui et nous est maintenant indéfectible, quasi testamentaire.

J’en viens à nos journées, « Les villes des écrivains ». En épigraphe nous pourrions mettre la nostalgie de Baudelaire, piéton de Paris, lorsqu’il affirme, dans « Le cygne » :

Le vieux Paris n’est plus (la forme d’une ville

Change plus vite, hélas ! que le cœur d’un mortel).

Le cœur humain serait-il si fidèle ? Malgré le « hélas » il faut voir dans cette déclaration un optimisme éclatant : croire que le cœur des mortels change moins vite que les pierres ! Quelle foi en l’homme ! Contre toutes apparences !

On est pourtant sous le signe de la nostalgie :

Paris change ! Mais rien dans ma mélancolie

N’a bougé…

On peut se demander, après coup, si cette nostalgie n’est pas ce qui nous a guidés dans notre démarche. Je voudrais vous faire entrer un instant dans les coulisses de la préparation des Assises d’Arles. Comment ce projet est-il né ? Comment s’est-il précisé, étoffé ? Nous avions l’expérience de la Journée de Printemps 2000 : « Passeurs et passants, traduire la ville », qui s’était révélée riche de possibilités. C’était un point de départ. Un autre point de départ fut l’idée de consacrer des Assises « Mitteleuropa » : cette géographie dans le temps, l’entre-deux- guerres de Berlin, Prague, Vienne, si riche de multilinguisme, de brassage des cultures. Héritage et révolte, tradition et soubresauts, précarité terrible du présent et de l’avenir. Les Temps modernes venaient de consacrer un numéro à « Berlin Mémoires » où nous avions pu lire cette remarque de Imre Kertész, né en Hongrie, lui que j’évoquais tout à l’heure : « La route de la plupart des écrivains d’Europe orientale passait par Berlin pour aller vers les autres langues, vers la littérature universelle. »

Vienne, Prague, Berlin, voilà donc les premiers choix qui se sont imposés. Et puis nous avons voulu inclure Trieste : port autrichien, ouvert sur l’Adriatique, devenu italien après 1919, ville cosmopolite peuplée à l’époque d’Allemands, d’Italiens, de Slaves, de juifs, de Grecs, de Turcs. La ville d’Umberto Saba, d’Italo Svevo, la ville où Rilke écrivit les Elégies de Duino, où Joyce trouva refuge en 1910. Et déjà l’idée était venue de demander à Hélène Cixous, spécialiste de Joyce (auteur d’une thèse sur L’Exil de James Joyce, ou l’art du remplacement), de venir nous parler de cet écrivain irlandais à Trieste. Par là-dessus, Ulysse venait d’être retraduit, et nous avions justement la chance d’avoir dans notre conseil l’un de ses traducteurs, Bernard Hœpffner. Comment ne pas avoir une table ronde sur cette monumentale retraduction ? Comment ne pas inclure Dublin ? Et puis, s’il y avait Trieste, pourquoi pas Venise ? Les ports ont ce privilège de pouvoir être vus de loin avant même qu’on y pénètre. Comment ne pas évoquer Lisbonne, ville de Tabucchi, ville de Pessoa, lui qui écrit : « Pour le voyageur arrivant par la mer, la ville s’élève, même de loin, comme une belle vision de rêve. »

Et puis, disais-je (mais je ne suis pas sûre, « hélas », d’avoir été écoutée), comment « oublier Palerme » : Palerme, ville mythique entre toutes, où se croisent les influences grecques, byzantines, musulmanes. Où l’on retrouverait les traces de Leonardo Sciascia, Lampedusa, Pirandello. Nous avons, j’en ai peur, oublié Palerme.

On s’éloignait de l’idée de départ. « Villes des écrivains » nous est peu à peu apparu comme un meilleur cadre, plus souple, et tout aussi riche. Je pense malgré tout que l’origine du projet a laissé sa marque, et qu’elle nous garde de toute tentation du côté du dépliant touristique. Hélène Cixous, j’en suis très heureuse, viendra finalement nous parler de « ses villes ». Je crois savoir qu’il s’agira de ses doubles origines, Oran et Alger par son père, Osnabrück par sa mère, plus une ville par choix, New York. On part de Joyce, d’où elle est elle-même partie, dans son trajet d’écrivain, et on arrive à elle.

Par une de ces rencontres fortuites qui ne sont jamais tout à fait fortuites, nous avons pu lire (vous avez pu lire) en septembre dernier dans un supplément « Voyages » du journal Le Monde quelques pages intitulées : « Villes de romans » : Naples sur les pas de Dominique Fernandez avec Porporino, Saint-Pétersbourg sur les pas de Dostoievski (qui y vécut vingt-huit ans) avec Crime et Châtiment, New York sur les pas de Paul Auster. Paul Auster, traducteur de Mallarmé, Sartre et Simenon, traduit ici même par Christine Le Bœuf et qui sera présent à Arles lundi pour une lecture : voici tout d’un coup un lien inattendu entre Arles et New York. Un jour, c’est promis, dis-je, nous n’oublierons pas de prendre pour thème le New York des écrivains. Et puis Marseille, pas le Marseille de Pagnol, mais Marseille sur les pas d’Alvaro Mutis, auteur colombien qui vit à Mexico, qui a écrit Abdul Mashur le rêveur de navires et qui se considère comme « un Marseillais manqué ».

Pourquoi est-on dans la nostalgie quand on parle des villes des écrivains ? C’est parce que, presque toujours, l’écrivain s’éloigne de sa ville — que ce soit sa ville de naissance et de jeunesse ou bien sa ville d’élection — et qu’il doit, pour la voir vraiment, la retrouver, la revoir. Comme le peintre chinois qui doit commencer par tourner le dos à la montagne et s’en éloigner avant de lui faire face pour enfin la peindre. Où est Joyce quand il écrit Ulysse, une journée de Bloom dans la ville de Dublin ? Le livre est signé et daté : « Trieste. Zurich. Paris : 1914-1921. » Prenons Rilke, ce Pragois triestin, ce perpétuel nomade. Dans les notes qui accompagnent ses poèmes dans la Pléiade, on lit : « Ecrit à Berlin… écrit à Paris… écrit à Munich… écrit à Vienne… écrit à Bâle, à Berne, à Locarno, à Zurich, à Lausanne. » Durrell dans son premier livre, The Black Book, écrit sur Alexandrie quand il est à Londres et, à Alexandrie, rêve de Londres sous la neige. C’est après avoir passé sept ans à Porto-Rico que William Kennedy écrit sa trilogie sur Albany, capitale de l’Etat de New York, où il est né et vit encore aujourd’hui. Quant à Pessoa, il écrit en 1924 le poème « Lisbon Revisited » : « Je te revois encore une fois, ville de mon enfance terriblement passée. » Pas de virgule. Deux ans plus tard, il change « passée » en « perdue », et du coup, on ne sait plus s’il s’agit de l’enfance ou de la ville : probablement des deux.

Et nous, traducteurs, nous allons également pendant ces journées nous interroger sur le rapport que nous entretenons — en tant que lecteurs parmi les plus fervents, les plus attentifs — avec ces villes mythiques, peuplées de héros imaginaires, mais en même temps bien réelles : souvent décrites avec une précision scrupuleuse, parcourues, arpentées, comportant des points de repère, des trajets, des moyens de transport, de « vrais » noms de rues.

On dit « la Prague de Kafka », « le Dublin de Joyce », « le Trieste d’Italo Svevo », « la Lisbonne de Pessoa » comme on dit « la montagne Sainte-Victoire de Cézanne ». Quel genre d’émotion éprouvons-nous, quel type de reconnaissance, lorsque nous allons sur place in situ ? La montagne se reconstitue-t-elle en tableau, la ville en roman ? Une inquiétude nous saisit : le regard ne va-t-il pas faire obstacle à la vision ? Comment accueillir ce fantôme qu’est la présence fantasmée de l’écrivain, jadis ? De l’écrivain, ou d’un texte dans notre mémoire ? Qui, comme on l’a vu, fut souvent écrit ailleurs, in absentia.

On peut dire que la présence parmi nous de Jean-Pierre Lefebvre, dont nous attendons avec impatience la conférence « Traduire en marchant », fait partie des heureuses coïncidences, boucles, échos, rappels que nous accueillons si volontiers. Il était déjà venu aux Assises, en 1991, participer à une table ronde animée par Jean-Yves Masson, et intitulée « Autour de Rilke ». Il va aujourd’hui nous parler de Paul Celan. C’est une joie de le retrouver, je le remercie d’être ici et je lui laisse la parole.


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