TransLittérature, n° 26, « Traduire le sommeil », hiver 2003-2004 – Colloque Journée de Printemps, 24 mai 2003.
Cette nouvelle Journée de printemps d’ATLAS va nous permettre d’entendre une conférence de Pierre Pachet dont l’intitulé est, j’ai le privilège de vous l’annoncer, « Les heures de la nuit ». Pierre Pachet est l’auteur de Nuits étroitement surveillées et de La Force de dormir. Dans le droit fil de notre thème dont j’ai rappelé, lors de l’assemblée générale d’ATLAS, que ce n’est pas seulement un thème parmi les autres comme « le conte » ou « la ville » ou « le corps », mais un phénomène (ce n’est pas le mot juste, pas un concept non plus, un symptôme ?) qui se rattache directement à l’activité de traduire. La traduction étant, de façon privilégiée, une activité nocturne, comme le rappelait Rosie Pinhas-Delpuech dans son livre Insomnia, sous-titré « Une traduction nocturne » :
« Phrase après phrase, jour après jour et nuit, je suis entrée dans une espèce de longue insomnie entrecoupée de temps de sommeil. »
J’aime bien cette idée du sommeil comme interruption de l’insomnie. De quelqu’un de fou, j’ai entendu dire un jour, par une inversion comparable : « Dans ses crises de lucidité ».
« Traduire l’insomnie », traduire grâce à l’insomnie. La traduction comme activité somnambulique, une activité qui a partie liée avec la vigilance, avec un état de veille un peu fiévreux, assez obsessionnel, proche de l’hallucination. La traduction est une activité inquiète, sous haute tension. Sans cette inquiétude qui nous tient en éveil, pas de traduction, disons « poétique » pour nous flatter un peu. J’entends par là un traduire qui soit une activité d’écriture. Chez les écrivains, les artistes, on connaît bien le rôle de l’insomnie en tant qu’état second propre à l’inspiration, comme peut l’être la fièvre, ou la transe, ou l’effet de certaines drogues, hallucinogènes ou non.
Mais, entre autres vertus, l’insomnie est propice à la lecture (rappelons que le traduire est aussi une activité de lecture). Nous n’avons pas à aller chercher loin pour retrouver dans nos souvenirs des peurs nocturnes et des lectures rassurantes.
Dans notre thème d’aujourd’hui, nous avons cherché à privilégier des textes qui ne masquent pas ce rapport fondamental de l’écriture au sommeil et à l’insomnie. Mais notre problème était plutôt de délimiter un champ qui ne soit pas trop vaste, car qui dit sommeil dit rêve ou fantasme, et là cela nous entraîne vers toute la littérature onirique, et pourquoi pas fantastique.
En exergue à ma présentation et à cette journée, je voudrais mettre une phrase que vous ne connaissez peut-être pas, extraite du merveilleux petit livre que vous allez tous lire, le Bréviaire d’un traducteur, de Carlos Batista, traducteur de Lobo Antunes, publié chez Arléa. À la page 59, vous lirez :
« La traduction : un texte somnambule qui rêve l’original ».
Un peu plus loin, p. 95 :
« Une traductrice insomniaque réussit une nuit à s’endormir sur un original ».
Je l’ai d’abord lu comme une simple boutade, mais on peut y voir quelque chose de profond et juste sur le rapport entre traduction et insomnie. Comprendre par exemple qu’une fois la tâche accomplie, le traducteur ou la traductrice a si bonne conscience qu’il ou elle retrouve le sommeil, un sommeil « bien gagné », un sommeil innocent, la rédemption de Macbeth. Tu pourras dormir. Ou même, en cours de traduction, en plein travail, laisser la part de l’inconscient jouer. Se sentir tellement proche de l’original, tellement en confiance, que celui-ci veille pour protéger votre sommeil. Une relation de mère à enfant.
Le psychanalyste Daniel Sibony qui, j’espère, viendra un jour participer à nos journées, m’a remis un texte de lui intitulé « Insomnie : un certain entre-deux-corps ». Ce certain « entre-deux-corps », c’est tout à fait nous — dans notre activité de traducteurs. Il y dit que l’insomnie, le rapport problématique au sommeil, a à voir avec le rapport à l’autre, et avec la mémoire : c’est encore nous.
Je vais maintenant vous transmettre un cadeau qu’on m’a fait, qu’on m’a fait pour vous. C’est un envoi de Jacques Burko, qui ne pouvait pas venir aujourd’hui. Il m’a envoyé douze vers de Boris Pasternak traduits par lui, en me les proposant comme une sorte d’exergue pour notre journée. D’exergue en exergue, elle va bien finir par commencer, cette journée.
Les douze vers sont le fragment final d’un poème intitulé « Marbourg » qui date de 1928. Les voici :
.… Pourquoi cette crainte ? Mieux que la grammaire
Je connais l’insomnie — un pacte nous lie.
Pourquoi ai-je peur des pensées familières
Comme d’un somnambule surgi de son lit ?
La nuit vient jouer aux échecs et me hante
Au parquet où la lune a tracé son chemin
L’acacia embaume aux fenêtres béantes,
La passion, mon témoin, grisonne dans son coin.
Le peuplier fait le roi. L’insomnie me fait face.
Le rossignol fait le fou. Vers lui se tend ma main.
La nuit a vaincu, les figures s’effacent
Et le clair matin au visage m’atteint.
Vous voyez que tout est là d’un univers nocturne, avec ses peurs, ses semi-hallucinations, l’exacerbation et l’interprétation des perceptions, et l’attente du jour. Ma présentation, finalement, est une sorte de rhapsodie, d’hymne décousu à la muse Insomnie, sœur cadette de Polymnie (la muse de la traduction), on pourrait l’appeler Hiéronymie, (par allusion à Hiéronymus, Jérôme). Je m’en justifie, après coup, je ne vous le cache pas, comme une démarche mimétique de notre thème, le rapport problématique à l’endormissement, mais inversée. Il s’agissait, (me dis-je après coup), de faux début en faux début, de vous maintenir en éveil en vous faisant attendre une suite qui, finalement, toujours retardée, n’est jamais venue. Peu importe, mission accomplie, je vous livre, libres, à vos ateliers de la matinée.

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