Quinzièmes Assises de la Traduction Littéraire, ATLAS, Actes Sud, 1998.

Monsieur le président, monsieur le maire, chers collègues, chers amis, je crois que dans le plaisir de nous retrouver chaque année ici, il y a entre autres le plaisir de perpétuer une tradition. C’est la quinzième fois déjà qu’Arles accueille les Assises de la traduction littéraire. Mais je voudrais dire tout de suite qu’il y a cette année, peut-être plus encore que les années précédentes, de nombreux participants, ou intervenants, qui sont ici pour la première fois. Nous nous en réjouissons, et nous leur souhaitons la bienvenue.

Quinzièmes Assises. Y a-t-il un symbolisme du chiffre quinze ? Pas directement, mais avec les chiffres, on trouve assez facilement ce qu’on cherche, ne serait-ce par exemple que dans un dictionnaire des symboles. Quinze c’est trois fois cinq, or cinq pour les pythagoriciens, c’est le principe médiateur, et dans le symbolisme hindou, le principe transformateur. « Médiateur », « transformateur » : il m’est apparu que c’était parfaitement approprié pour les traducteurs que nous sommes.

Entre Arles et nous, il existe maintenant des liens presque familiaux. Et comme dans les familles il y a, d’année en année, des changements. Cette année ils ont été importants. M. Vauzelle, qui nous accueillait depuis 1995 en tant que maire d’Arles, est devenu président du conseil régional de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur. En nous honorant de sa présence aujourd’hui, il témoigne de son attachement personnel aussi bien qu’institutionnel à ce que nous représentons, je l’en remercie en notre nom à tous. Nous avons de notre côté, à ATLAS, changé de président et de directeur du Collège des traducteurs. L’ancien directeur, Jacques Thiériot, qui prenait sa retraite, et Jean Guiloineau, qui a été président d’ATLAS pendant six ans, sont également présents dans cette salle, et Jean Guiloineau animera un atelier. Nous avons heureusement gardé deux piliers de notre institution, Christine Janssens à Arles et Claude Brunet-Moret à Paris, qui ont, à elles deux, permis d’assurer la continuité dans les meilleures conditions, et je les en remercie. Personnellement, je sais qu’il m’a été précieux d’avoir rue de Vaugirard un surmoi sévère et souriant.

Il se trouve que la réunion amicale pour la passation de pouvoir entre l’ancien directeur du Collège et le nouveau a eu lieu le jour même où M. Paolo Toeschi prenait ses fonctions de maire d’Arles, et nous avons pu fêter ensemble, le 4 avril, cette double relève. Ce fut une journée importante, et pour Arles et sa région, et pour nous tous traducteurs.

Claude Bleton, nouveau directeur du Collège, est depuis longtemps un Arlésien de cœur. C’est quelqu’un, dirai-je pour faire vite, qui a toutes les qualités. Il s’est donné pour but, en plus de l’accueil des résidents qui est sa fonction première, d’ouvrir le Collège sur l’extérieur, ce qui était très attendu des Arlésiens. Nous avions peut-être eu un peu trop tendance à rester entre nous. Or si nous avons, comme nous le pensons, une vocation culturelle, elle doit être d’ouverture. Si par notre activité même nous représentons le passage, le brassage des cultures, il serait paradoxal de nous refermer sur nous-mêmes. Claude Bleton a multiplié les contacts, les échanges, en particulier avec la médiathèque que dirige M. Jean-Loup Lerebours. Il a organisé des visites scolaires au Collège qui ne manqueront pas de susciter des vocations. J’ajoute que grâce à la générosité de la direction du Livre et de la Lecture et de son directeur, M. Jean-Sébastien Dupuit, et grâce au soutien de la Région, ainsi que du Conseil général, nous allons pouvoir à nouveau avoir un bibliothécaire, ou une bibliothécaire, qui va être recruté très prochainement, et qui secondera Claude Bleton dans cette mission d’accueil et d’ouverture.

Nous œuvrons aussi pour que les Assises s’ouvrent en direction de l’Europe. Les choses ont bougé depuis la création en 1986, ici même, du CEATL. CEATL c’est un sigle où l’on entend comme une vibration aztèque, « CEATL », ce pourrait être un nom de divinité mexicaine, mais c’est surtout le Conseil européen des associations de traducteurs littéraires. Et nous aurons demain matin, à l’Espace Van Gogh, une importante séance publique où des responsables d’associations, de collèges et de centres de traduction feront le point pour nous dire les perspectives et les bilans des réseaux européens et, en particulier, nous apprendre où l’on en est de l’harmonisation du statut social et juridique du traducteur littéraire.

Ouverture toujours, cette fois vers les nouveaux métiers qui s’offrent aux traducteurs avec le développement du secteur audiovisuel, et les contraintes très particulières de ce type de travail. Rémy Lambrechts a organisé sur ce thème une table ronde, « Traduire au fil des images », il dirigera dimanche un atelier, et la traditionnelle table ronde ATLF sera consacrée aux conditions de travail du traducteur dans ce domaine.

Je voudrais citer encore une autre forme d’ouverture, vers Paris. Nous sommes déjà en train d’organiser, pour le dernier samedi de mai, notre Journée de Printemps, qui s’intitulera « Il était une fois » et qui sera consacrée au conte et à la fable. Il nous a semblé que c’était dès l’enfance que s’établissaient, de façon le plus souvent orale, les premiers contacts avec une culture étrangère, que les contes circulaient très spontanément d’une culture à l’autre, et que cela ouvrait des horizons qui nous intéressent au premier chef en tant que traducteurs. Les contes sont des « ponts entre les peuples », ce qui est exactement ce que Victor Hugo disait déjà des traducteurs. Victor Hugo ajoutait : « Les croisements ne sont pas moins nécessaires pour la pensée que pour le sang. » Il y aura des ateliers consacrés par exemple au conte russe ou au conte afro-cubain, et, l’après-midi, des communications. S’il y a parmi vous des gens qui ont des suggestions ou des propositions à faire, cette Journée est encore très « ouverte », vos idées sont les bienvenues.

Je voudrais dire à nos amis portugais, dont certains sont dans cette salle, et à nos amis traducteurs du portugais, ou du brésilien, que nous sommes très heureux que le prix Nobel de littérature ait été donné cette année pour la première fois à un écrivain de langue portugaise, ou « lusophone », José Saramago. Et je voudrais rappeler que José Saramago avait été invité aux Cinquièmes Assises d’Arles, il y a tout juste dix ans, en 1988, à l’époque où Anne Minkowski (dont je salue la présence, elle remettra demain le prix Nelly-Sachs dont la donatrice, Julia Tardy-Marcus, est également parmi nous) était présidente d’ATLAS. Je signale à cette occasion que pour la deuxième fois sera décerné à Arles le prix Gulbenkian qui récompense, tous les deux ans, un traducteur de poésie portugaise. Il y a deux ans, c’était notre amie Isabel Meyrelles qui avait reçu ce prix. Je voudrais dire notre tristesse d’avoir appris la mort, au mois de juin dernier à Lisbonne, de Mme Belchior qui a dirigé pendant huit ans le centre culturel Calouste-Gulbenkian. C’est elle qui avait été à l’initiative de ce prix.

José Saramago a eu le prix Nobel dix ans après être venu aux Assises. Paule Constant, qui a animé ici même en 1995 une table ronde sur « Les traducteurs de Giono », vient d’avoir le prix Goncourt. J’en tirerai une règle : participer aux Assises d’Arles ne peut qu’avoir une influence bénéfique. Evidemment, Jean Rouaud, qui va tout à l’heure être entouré de ses traducteurs pour une table ronde, ne peut pas espérer avoir une deuxième fois le prix Goncourt, mais la chance, je le prédis, lui sourira sous toutes les autres formes.

Nous avons, et nous en sommes très heureux, notre mémoire, notre livre d’or, nos petits cailloux blancs, grâce à la publication, chaque année au moment des Assises, des Actes des Assises de l’année précédente. Et c’est l’occasion pour moi de remercier les éditions Actes Sud, qui font partie de ces liens familiaux que j’évoquais tout à l’heure. Dès les Premières Assises, Hubert Nyssen a accepté ce projet qui a été mené à bien, depuis, chaque année. Il y a même en annexe, depuis l’année dernière, un récapitulatif des Assises depuis leur création. Je voudrais rendre hommage au vice-président d’ATLAS, Claude Ernoult, qui assume depuis six ans avec compétence et dévouement la lourde tâche de préparer le manuscrit.

C’est un plaisir de remercier des personnes proches de nous, avec qui nous travaillons, que nous apprécions. Et puis, en tant que traducteurs, qui avons le goût des mots, je crois que nous avons aussi le goût des noms. Cela peut aller, chez certains d’entre nous, jusqu’à une fascination pour les annuaires, les répertoires, ou même les plaques commémoratives. Un traducteur scrupuleux et fervent, ce que nous sommes tous, traite les mots de la langue comme s’ils étaient des noms propres, porteurs d’une identité unique, que l’on se doit de respecter. Rien de plus beau que la litanie.

Et donc, quelques remerciements encore : à l’Association du Méjan, dont Hubert Nyssen est le président, qui a fait diligence pour que nous puissions disposer cette année du Capitole tout beau, rénové. C’est dans ce nouveau cadre du Capitole qu’aura lieu demain la conférence de M. Gerald Stieg intitulée « Une lettre de Rilke à son traducteur ». Je rappelle que M. Stieg a dirigé le volume des Œuvres poétiques et théâtrales de Rilke dans la Pléiade en 1997. Remerciements à l’école municipale de musique d’Arles grâce à laquelle les Prix qui seront proclamés demain soir au Capitole seront ponctués d’intermèdes musicaux, comme il convient à une cérémonie. Je voudrais saluer la présence de Jean-Jacques Bouin, conseiller du livre de la DRAC (direction régionale des Affaires culturelles), nos amis du CNL (Centre national du livre) Geneviève Charpentier, Marie-Josèphe Delteil, Philippe Babo, qui certes représentent nos autorités de tutelle, mais qui surtout suivent et soutiennent avec un véritable intérêt nos activités, et avec qui nous avons des liens personnels de confiance et d’estime. Je remercie l’équipe de « Staccato », de France-Culture, qui vient pour la deuxième fois enregistrer en public son émission au cours de nos Assises, ce qui donne un large écho à nos activités. Ce large écho, en témoigne également la belle double page que Le Monde, sous la responsabilité de Martine Silber, a consacrée aux traducteurs. Comme le disait Le Monde, nous « sortons de l’ombre ».

Enfin nous sommes très honorés que Jacques Derrida ait accepté de venir faire la conférence inaugurale, en ouverture solennelle de ces Assises. Nous avions déjà reçu avant lui, dans ce même cadre, Edouard Glissant, en 1994, qui nous avait parlé de « traduire, relire, relier » et, en 1996, Yves Bonnefoy, dont la conférence s’intitulait « La communauté des traducteurs ». Et puis, aux Dixièmes Assises, c’est Umberto Eco qui avait fait la conférence de clôture en nous parlant de « Traduction et langue parfaite ». Jacques Derrida, lui, a intitulé sa conférence : « Qu’est-ce qu’une traduction relevante ? » Dimanche matin, en présence d’une dizaine de ses traducteurs que nous remercions d’être venus jusqu’ici, il animera un atelier autour du texte : « Qu’est-ce que la poésie ? »

C’est une grande récompense pour nous de recevoir ici des écrivains, des penseurs qui intègrent la traduction, ou la traductologie, dans le champ de leur réflexion. Umberto Eco, par la recherche sémiotique, Yves Bonnefoy parce qu’il est lui-même poète et traducteur, Jacques Derrida par la philosophie, en particulier en tant que théoricien de la « différance ». Le tout premier livre publié par Jacques Derrida a été, je le rappelle, une traduction, la traduction du texte de Husserl L’Origine de la géométrie. Une de ses conférences, faite au Canada, est intitulée « S’il y a lieu de traduire », une autre, « Théologie de la traduction ». Il y a un texte de lui (publié dans Parages) qui s’appelle « Survivre » et qui est accompagné, au bas de chaque page, d’un « journal de bord » où Jacques Derrida consigne les problèmes qui se poseront à qui traduira ce texte (qui fut d’ailleurs d’abord publié en anglais, sous le titre « Living On »). En 1996, Jacques Derrida a publié un livre intitulé Le Monolinguisme de l’autre (dédié à David Wills, qui est parmi nous), où il parle de son rapport à la langue française. Il est, entre tant d’autres ouvrages, l’auteur d’un essai intitulé « Des tours de Babel », réflexion à partir du texte fondateur de Walter Benjamin, « La Tâche du traducteur ». C’est avec impatience que je lui laisse maintenant la parole.


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