Quatorzièmes Assises de la traduction littéraire, ATLAS, Actes Sud, 1997.
Atelier d’anglais des Etats-Unis)
William Faulkner est né le 25 septembre 1897. ATLAS avait choisi de célébrer ce centenaire en lui consacrant un atelier. Occasion, d’entrée de jeu, de rappeler que ce grand écrivain fut découvert par les lecteurs français dès les années trente grâce aux traductions publiées chez Gallimard, mais dans un ordre qui ne respectait guère la chronologie. Dans l’original, l’ordre des premiers grands romans est le suivant : Sartoris, 1929 ; The Sound and the Fury, 1929 ; As I Lay Dying, 1930 ; Sanctuary, 1930 ; Light in August, 1932 ; Absalom! Absalom!, 1936. En France, en 1933, le coup d’envoi fut Sanctuaire, dans une traduction de René-Noël Raimbault et Henri Delgove. Le Faulkner qu’allaient découvrir, dans cette traduction, Sartre et Camus, était lancé par André Malraux dont la préface, du genre bouteille de champagne qu’on brise contre la coque d’un navire, est restée célèbre. Avec des accents hugoliens, il y déclarait entre autres : « Comme Lawrence s’enveloppe dans la sexualité, Faulkner s’enfouit dans l’irrémédiable… peut-être ne s’agit-il jamais pour lui que de parvenir à écraser l’homme ». Ou encore : « …le sentiment qui fait la valeur de l’œuvre de Faulkner : la haine » ; « …la fascination la plus profonde, celle de l’artiste, tire sa force de ce qu’elle est à la fois l’horreur, et la possibilité de la concevoir ». Et enfin, la formule si souvent citée qu’elle fait presque écran au roman : « Sanctuaire, c’est l’intrusion de la tragédie grecque dans le roman policier. » Suivirent Tandis que j’agonise (1934, traduit par Maurice-Edgar Coindreau), Lumière d’août (1935, Coindreau), Sartoris (1937, Raimbault et Delgove), Le Bruit et la Fureur (1938, Coindreau).
Première constatation donc : dès avant-guerre, dans le désordre mais avec peu de retard, les lecteurs français avaient pu connaître l’essentiel du Faulkner déjà publié aux USA. Deuxième constatation : il faut rendre hommage à Maurice-Edgar Coindreau, qui, comme n’a cessé de le souligner Michel Gresset, fut non seulement un traducteur mais un découvreur. Vivant à Princeton puis en Virginie de 1923 à 1965, il avait pu rencontrer Faulkner et ne manquait d’ailleurs pas de le faire savoir. Sa préface au roman Le Bruit et la Fureur, datée de « Princeton, 1937 », commençait par ces mots lâchés comme en passant : « Ce roman, à l’origine, ne devait être qu’une nouvelle, me dit, un jour, William Faulkner. »
Soixante ans ont passé. Et quand on veut lire aujourd’hui Faulkner en français, on le trouve, toujours chez Gallimard, toujours dans les traductions d’origine, mais, pour Sanctuaire, dans la collection Folio, 1972, dans la traduction revue par Michel Gresset, et pour les autres romans, dans la Pléiade, dans des traductions également revues par Michel Gresset pour le premier volume paru en 1977, et dans des traductions revues par André Bleikasten, François Pitavy ou Didier Coupaye pour le deuxième volume paru en 1995. D’où la troisième constatation : l’espérance de vie d’un volume de la Pléiade étant d’une bonne quarantaine d’années, voilà des traductions qui, « revues » mais non refaites, auront « tenu » un siècle. Ont-elles vraiment « tenu » ? Ne portent-elles pas des marques d’usure ? A la lumière de nos exigences, de nos sensibilités d’aujourd’hui, soixante ans, n’est-ce pas un âge critique pour des traductions qui n’ont pas encore atteint le charme, la patine des « grandes traductions » du XIXe siècle ? L’examen collectif, en séance d’atelier, de quelques paragraphes, mit inévitablement sous la loupe les défauts sans peut-être rendre assez justice aux difficultés surmontées. Et la conclusion générale, au terme de notre travail, fut qu’il fallait regretter que Gallimard n’ait pas commandé à Gresset, Bleikasten et autres de véritables retraductions.
(Esprit de l’escalier : hors atelier, quelqu’un fait remarquer que Faulkner, mort en 1962, n’est pas encore « dans le domaine ». Où avions-nous la tête ? On pourra espérer des traductions neuves cinquante ans après sa mort, soit en 2012. Pour s’atteler à cette tâche, il paraît raisonnable d’avoir déjà un peu d’expérience : disons, trente-cinq ans ? Traducteurs nés en 1977, vous avez aujourd’hui vingt ans : à vous le flambeau…)
Pour l’atelier, deux passages avaient été choisis à la fois comme caractéristiques et comme ne présentant pas de difficultés majeures, au premier abord, comme l’aurait été par exemple le côté fragmentaire, brouillé, d’un passage de la section « Benjy » du Bruit et la Fureur : il fallait pouvoir juger sur pièces sans avoir à élucider, préalablement, trop d’allusions. Le deuxième critère de choix avait été le contraste : une page « descriptive » de la section « Quentin » (trois garçons qui pêchent, le passage forme un tout, encadré par Can’t anybody catch that fish et You can’t catch that fish), suivie d’une page très marquée oralement : Mrs Goodwin apostrophant Temple au septième chapitre de Sanctuaire. Deux mondes s’affrontent, une « vraie femme » dit ses quatre vérités à une baby doll. Le premier passage fut lu par une participante britannique qui sut rendre la beauté des rythmes, des échos calculés, de la magnifique économie des phrases, et qui nous permit d’apercevoir déjà des casse-têtes pour le traducteur. Comment garder les variations subtiles de mounting away from the water, died away beyond the trees, dying away, running through another month, rushing away, rushing, mounting into ; ou encore my shadow, the dappled shade of trees, their shadows ; les alliances de sons jouant sur a stencil et slanting pencils of sunlight ? Comment rendre les formes en « ing » qui, dans le texte de Faulkner, permettent une fluidité syntaxique et ménagent à la fois le mouvement et l’immobilité, l’irruption de l’instant et l’inscription dans la durée (looking down, slanting threads, tramping it into, mounting away, descended winding, carrying the eye, dying, running, rushing, pulling, rowing, mounting, drowsing) ? Parmi les participants, les locuteurs français étaient unanimes à récuser les formes en « ant », lourdes et malaisées d’emploi, comme solution à tout faire. Oui mais alors ? Heureusement, nous n’étions pas « en responsabilité » : nous montrons la voie, à vous de vous débrouiller… On souligna que l’emploi, deux fois, de still, avait été rendu une fois par « tranquille » (« un tunnel de vert tranquille »), une autre fois par « immobiles » pour « les ombres sur la route »). Ce n’est pas interdit, mais c’est peu économe, et pas très exact dans le cas de « tranquille ». On critiqua (sans dire qu’on aurait trouvé mieux) « L’herbe multiple me montait aux chevilles » pour The grass was ankle deep, myriad : à la fois parce que « montait » était malencontreux vu qu’il y avait deux « montant », déjà, et un « s’élevant », et parce qu’on perdait le report voulu de « myriad » en clôture de phrase. On analysa longuement : But it was only a train, and after a while it died away beyond the trees, the long sound, pour remarquer que la traduction n’avait pas su percevoir la construction de la phrase, avait compris que it, le train, s’évanouissait beyond the sound au lieu de la construction évidente à la lecture à haute voix, the long sound, sujet du verbe, rejeté après le verbe. On refusa de voir dans he would be sort of grand too un conditionnel. On critiqua « va-et-vient » pour le pull and recover des rames. On épilogua sur blackguard, on chercha mieux que « fripouille », les injures plurent : cinquante ex-adolescents devenus traducteurs, croyez-moi, c’est un fonds presque inépuisable. Le passage fut ensuite relu par un participant américain, Deke Dusinberre, et on s’amusa d’une lecture si différente de la première. Elle fit apparaître la différence subtile, dans la même phrase, entre …across the noon et …right out of noon. Hélène Misserly évoqua, en écho, « Midi le juste », « Midi là-haut, midi sans mouvement » … Tiens, c’est de quand, Le Cimetière marin ? 1920 : autre culture, mais aussi autre époque.
Pour une lecture « réaliste » du second passage, valait-il mieux une femme, mais britannique, ou un Américain, mais homme ? Heureusement Agnès Whitfield, canadienne, se présenta : nous avions trouvé, selon ses propres termes, « le compromis idéal ».
Nous sommes allés plus vite dans le décorticage, parce que cela n’avait pas de sens d’épingler l’absence de sensibilité à ce qui peut, ou non, se dire. Là aussi, le français est plus rigide dans ses registres, l’usure s’accentue avec les années, et c’était trop facile de rire de « Que j’vous dise chez qui vous êtes venue sans crier gare, à qui vous demandez de tout plaquer pour vous ramener là d’où vous n’auriez jamais dû partir » ou de « …Car tu verrais alors au juste ce que vaut ta petite gueule de mie de pain et tout le reste auquel tu te figures tenir tellement alors que t’as tout simplement la frousse ». Putty face nous occupa un instant : Yes, putty face! the woman said, suivi de what that little putty face is worth. Bernard Hoepffner défendit valeureusement l’interprétation « gueule de mastic » (attestée par le Harrap’s sous la forme « au visage de papier mâché »), devenue pour la Pléiade « gueule de mie de pain », cependant que l’animatrice qui rédige ce compte rendu faisait perfidement remarquer que, dans le texte même de Sanctuary on trouve, page 40, Putty hard walkin, ain’t it? he said, page 47, Tommy qui dit : Hit’s putty rotten ; et page 206 I’m putty liberal, myself ; transcription habituelle de pretty dans ce roman.
Deux heures passées à lire de près deux pages de Faulkner : exercice fécond qui fait apparaître à chaque relecture de nouvelles richesses, de nouvelles résonances. Quant à les traduire, c’est autre chose, c’est, comme dirait Beckett, la mer à boire… Il paraît qu’une équipe canadienne dirigée par une Mme Chapdelaine a ce projet. Nos vœux les accompagnent.

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