Cette seconde émission consacrée à Walt Whitman sera surtout consacrée à Walt Whitman, poète de l’Amérique. L’Amérique, c’est son pays, c’est un continent, c’est un cosmos et un microcosme et il a vécu depuis son enfance dans les paysages de l’Amérique.
Transcription du cours
Cette seconde émission consacrée à Walt Whitman sera surtout consacrée à Walt Whitman, poète de l’Amérique. L’Amérique, c’est son pays, c’est un continent, c’est un cosmos et un microcosme et il a vécu depuis son enfance dans les paysages de l’Amérique mais, attention, ne disons pas comme si c’était un poète romantique qu’il est le poète de la nature, parce que la nature, oui, il la voit, il l’aime mais les paysages de l’Amérique, c’est aussi bien les paysages urbains, c’est aussi bien Brooklyn où il a habité, Manhattan, c’est aussi bien Long Island, où il a été élevé dans la ferme de ses grands-parents. Ce sont tous ces paysages de l’Amérique où il y a des Américains qui travaillent, qui transforment la nature et cet homme du 19e siècle est ébloui par cette Amérique pionnière qui transforme à tout instant la nature.
Et je voudrais qu’on commence par lire un bref passage où il chante Manhattan, sa ville.
On voit ici Whitman dans cette attitude de sympathie dont je parlais la dernière fois, ou cette attitude de fusion avec ce qui n’est pas lui.
Je voudrais lire aussi le commentaire que fait Darras dans son introduction, au fait que ces paysages de la côte Est des Etats-Unis sont des paysages qui sont toujours mêlés à l’eau et aux embruns, l’océan n’est jamais loin, il y a des lacs, et même une grande ville comme New York est tout près de la mer. Je le cite, « Walt, toute son existence, s’appuiera sur cet arrière-pays de fermes marines, de baies à huîtres, de marais salants où sifflent les oiseaux, côté océan ou côté terre. Son île et sa réserve, comme elle l’est aujourd’hui encore des New Yorkais. Imagine-t-on beaucoup de capital au monde situé à une heure à peine d’une interminable plage courant le long d’un océan. Et réciproquement, où y a-t-il ailleurs de passages plus aisés de la nature à une ville que la proximité de la mer et des forêts, rend par une étrange contagion naturelle ? Les athlètes du petit matin qui viennent déranger les populations de mouettes à leur engourdissement face à la mer, prennent ici spontanément des allures de coureurs métaphysiques, de prophètes du désert. »
Alors évidemment, il fait allusion là au jogger américain, mais c’est assez joli cette image des athlètes du petit matin. Et Whitman, très sensible, on le sait, à la beauté des jeunes hommes, a écrit un jour qu’il était « I am the teacher of athletes », dit-il. Et il se voit comme le maître des athlètes.
Et on remarque aussi, côté terre ou côté océan, toutes les baies américaines, toutes les plages américaines sont soit du côté de la baie, soit du côté de l’océan. Du côté de l’océan, la mer bat très fort, du côté de la baie, la mer est plus calme et plus chaude.
Les villes sont ce qui inspire, c’est la première fois que j’emploie ce terme de « inspire », mais Whitman est aussi un poète inspiré, aussi inspiré qu’un poète romantique. Et ce qui l’inspire, ce sont donc les activités des hommes dans leur diversité. Nous allons lire un passage où il dit qu’il est lui-même tous ces hommes qui travaillent.
Vous remarquez dans ce passage l’importance du sentiment de camaraderie, la camaraderie virile, c’est un des horizons poétiques de Whitman. Et ce mot de camerado qu’il fabrique, ici c’est « comrade », et j’ai parlé tout à l’heure de sympathie, donc il y a cette camaraderie qui l’unit à tous les gens qui travaillent, et surtout tous ces hommes qui habitent différentes parties des États-Unis. Très souvent il y a ces contradictions, il dit une chose, et puis il dit le contraire, et puis il dit que les deux sont vrais. Et il a écrit à un moment, « I contradict myself very well. I contradict myself. » Il demande, il réclame pour lui-même et pour les autres le droit à la contradiction. Il dit « I contain multitudes. » Je contiens des multitudes, et donc les instincts les plus opposés et les activités les plus opposées sont en lui. Un autre exemple de contradiction, c’est qu’il chante à la fois l’activité, l’énergie, et à la fois le repos. À peine il parle d’énergie et d’activité, qu’il parle aussitôt de repos. À peine il parle du principe masculin chez lui, qu’il parlera du principe féminin. Et pour lui, tout homme doué de sensibilité est à la fois son propre enfant, son propre père, est à la fois une femme. Les femmes, il en parle, toujours par une espèce de remords pour les mettre à égalité avec les hommes. Il dit d’elles qu’elles sont « the mothers of men ». C’est donc là de voir les femmes comme les mères des hommes, une notion assez traditionnaliste, on pourrait dire, de la femme. Mais il sent le féminin en lui comme il sent les différents âges de la vie en lui au même moment.
Il y a donc une accumulation des expériences possibles, et tout d’un coup, il récupère même le temps, mais un temps cosmique, un temps qui dépasse de loin la durée d’une vie humaine, l’expérience de millions et de millions d’années. Et il dit ailleurs qu’il est venu en son temps, et qu’il y a eu des préparations et des préparations pour qu’il puisse y avoir la naissance de Walt Whitman.
Whitman chante les paysages de l’Amérique dans leur diversité, chante les activités des hommes, en particulier les activités liées à la nature comme la chasse ou la pêche, mais il chante aussi les éléments réduits à ce qu’ils ont de plus élémentaires, l’air, la terre, l’eau et le feu. S’il y a un élément qui est plus important pour lui que les autres, c’est certainement l’eau. L’eau sous forme de la mer, des océans, l’eau sous forme de l’eau que nous buvons pour nous maintenir en vie, et pour lui, l’océan de la vie, « the ocean of life », est aussi une métaphore qu’il emploie. Quelquefois, il voit le corps de la terre ou le corps de l’eau comme un corps humain et comme un corps masculin ou féminin. La terre, comme l’eau, comme l’océan, l’océan serait parfois masculin, parfois féminin, la terre, déjà pour les Romains, la terre c’était « the mother of us all », notre mère à tous, et donc il chante le corps de la terre, et voici comment il parle en termes presque amoureux de la mer, ou plutôt, comment il parle à la mer, la mère en s’adressant à elle.
On remarque que dans sa traduction, Darras a choisi de dire la mère d’abord, mot féminin en français, il est passé ensuite à océan, mot masculin en français. Alors que Whitman, lui, emploie le même terme de « sea », mais comme « sea » n’est ni masculin ni féminin, il a peut-être eu raison d’insister sur la valeur masculine ou féminine des termes.
Il y a une section assez curieuse dans le même « Song of Myself » de Whitman où il montre 28 jeunes hommes qui se baignent dans la mer. Alors on a aussitôt une image de jeunes soldats qui quittent un instant leur uniforme et qui vont se tremper dans l’eau. Et puis il y a une espèce de maison un peu plus haut sur la plage avec une femme qui les regarde et cette femme a une valeur mythique mais tout ça reste assez mystérieux parce que à la fois c’est présenté comme une scène, anecdotique, et très souvent Whitman, plutôt que de décrire ou plutôt que de faire des comparaisons, il a ce rythme qu’il emprunte à la Bible, on l’a bien vu, ses phrases avec ses répétitions du même mot toujours au début, des mots qui lancent l’élan de la phrase, et puis des petits sketches, des sketchs ou des descriptions, pas des descriptions, non plutôt des scènes qu’il représente et qu’il se représente et que nous voyons aussi. Alors je ne vais pas lire tout le poème, mais je montrerai juste ces jeunes hommes qui se baignent. Et ensuite, une femme vient se joindre à eux. Et voici ensuite la scène amoureuse bizarre. Je ne traduirai même pas ce poème, je ne présenterai pas de traduction pour le laisser encore plus énigmatique et il est vrai que cette image des jeunes hommes qui flottent dans l’eau avec leurs ventres blancs arrondis au-dessus de l’eau est une image qui est presque autant une image de mort qu’une image de vie mais rien n’est jamais explicite.
J’ai parlé des paysages de l’Amérique, qui sont des paysages peuplés par des chasseurs, par des pêcheurs, par des hommes qui transforment la nature, mais la terre d’Amérique est aussi peuplée des animaux de l’Amérique. Et pour Whitman, qui ne croit pas aux hiérarchies, il n’y a pas de hiérarchie dans les êtres vivants. Il reconnaît la nature animale des instincts de l’homme, mais il reconnaît aussi la noblesse esthétique et la noblesse d’êtres vivants, des animaux. Les animaux participent avec nous à la grande communauté des mortels, et leur instinct si juste leur façon d’occuper leur habitat, que ce soit les mouettes au-dessus de la mer ou que ce soit les ours dans les montagnes, c’est quelque chose que Whitman ne se lasse pas de dire et de redire. Alors on va lire un ou deux passages qui sont comme des hymnes aux animaux.
Alors on voit bien que c’est une façon de critiquer chez les hommes ce qu’il n’aime pas et c’est une façon très indirecte de critiquer. Il n’y a presque jamais de jugement négatif chez Whitman mais là, ce que ne font pas les animaux, on voit bien qu’il le reproche aux hommes qui mettent Dieu, Dieu, le nom de Dieu et leurs prières et leurs macérations qui sont un refus d’accepter la création divine, ça c’est un péché que n’ont pas les animaux, les animaux qui n’ont pas le sens du péché. Et d’un côté, Whitman va parler des animaux les plus sauvages, d’un autre côté, même les animaux les plus humbles font partie et entrent dans sa poésie, et je pense à un poème où il fait l’éloge de la vache, qu’il compare à une statue, une vache qui est en train de paître, c’est plus beau qu’une statue, dit-il, et il la décrit très bien. Une souris, la souris qui est quelque chose qui fait peur, qu’on chasse avec un balai d’habitude, il dit que la souris peut faire reculer des bataillons d’infidèles, c’est une image assez amusante. Il fait l’éloge du crapaud et de la fourmi, on va lire ce passage.
Là, c’est très beau parce que l’image de la vache tête penchée est exprimée par des allitérations et par une certaine lenteur du verbe, que la vache qui rumine l’herbe, tête humblement baissée, est une statue sans rival, qu’une souris est miracle propre à ébranler des sextillions d’infidèles. J’ai toujours beaucoup aimé cette image de la souris qui faisait reculer les sextillions d’infidèles. La strophe suivante, je la lis en français d’abord, est une image à la Arcimboldo où l’individu Whitman devient une espèce d’être cosmique qui s’incorpore des quadrupèdes et des plantes.
Whitman, je l’ai dit, a été très marqué par la guerre de Sécession et par la vision brutale des horreurs de la guerre, alors qu’il avait une vue plutôt optimiste du cycle naturel de la vie et de la mort. Et il a consacré tout un recueil de poèmes à cette expérience de la guerre, qui n’exclut pas la vision joyeuse des jeunes hommes pleins d’allant qui partent se battre, mais rencontrer les blessures et la mort, c’est une autre expérience. Et lui était là comme infirmier, et dans ce recueil qui s’appelle Drum-Taps, voici ce qu’il dit sur son expérience d’infirmier.
Je voudrais lire un autre passage qui va dans le même sens, d’une représentation graphique et cruelle des réalités du corps mutilé par la guerre, vue du point de vue de l’infirmier qui arrive après la bataille pour réparer les dégâts s’il le peut. On voit bien que cette couleur jaune-bleu, c’est une couleur affreuse là. Cette image d’hôpital de fortune, avec les seaux où on jette ce dont on ne se sert plus, et où la gangrène mine les membres des gens. L’émotion n’empêche pas la sûreté du geste, mais l’émotion brûle jusqu’au cœur celui qui doit faire ce sinistre travail. Il y a malgré tout des paroles de consolation chez le poète, et quand il chante la mort de Lincoln, qui l’a frappé plus que tout, et quand on dit Whitman, généralement, les gens disent, ah, c’est « O Captain, My Captain », et c’est le fameux hymne à Lincoln vu comme le capitaine dont on parle.
Là, je voudrais citer un passage d’un autre poème, c’est une commémoration du président Lincoln que je voudrais citer maintenant, c’est le titre général, c’est Memories of President Lincoln, et le titre du poème en plusieurs strophes, c’est « When Lilacs Last in the Dooryard Bloom’d ». « La dernière fois que les lilas fleurirent ». Il y a à la fois cette image apaisante des lilas qui fleurissent, et il y a le chant de l’oiseau, c’est l’apaisement par la nature qui sans cesse se renouvelle, qui seul va pouvoir calmer le chagrin de ceux qui pleurent leur capitaine.

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