Le Grand Réparateur

William Goyen, Le Grand Réparateur – Traduit de l’anglais par Patrice Repusseau – Rivages, février 1990.

Sur la couverture de L’Homme nu, de Claude Lévi-Strauss, on voit une composition de Paul Delvaux : un homme nu, tout rose, avec des cheveux longs, qui escalade le tronc d’un arbre et se trouve enfin là-haut, au milieu des branches et des frondaisons. C’est l’illustration du mythe « le dénicheur d’oiseaux ». Cet homme nu, c’est tout à fait Addis Adair, le jeune équilibriste silencieux, le « saint à la corde à linge » qui plane au-dessus du Texas dans l’un des récits fabuleux, « mythologiques », qui composent Le Grand Réparateur, de William Goyen (en anglais, Come the Restorer). Addis, orphelin adopté par Jewel et Ace Adair quand il avait trois ans (cela commence comme un conte pour enfants), quitte Jewel à quinze ans, après la mort accidentelle de son père adoptif. Il part comme ferait un vagabond, en suivant la ligne de chemin de fer (« le train disparu ne repasserait plus jamais sur ces rails rouillés et ces traverses envahies par l’herbe »). Il porte la vieille casquette d’aiguilleur de son père, celle qui donnait à son visage sévère un air « tendre et meurtri ». C’est comme si Ace, mort dans la violence, désormais l’accompagnait, « tendrement ressuscité de son tombeau de malheur, réconcilié et apaisé ». Et, à l’épaule, il porte, comme une spirale argentée par les rayons de la lune du Texas, un rouleau de fil de fer. C’est cela, sa « corde à linge », qu’il va tendre entre deux mâts pliants là où il passe, dans les champs ou les villages, pour faire un numéro de funambule. Les populations ébahies le voient marcher sur le fil comme Jésus sur les eaux, miraculeusement, mais avec quelque chose d’inquiétant aussi, l’air menaçant et sensuel sous le vieux haut-de-forme au satin usé qu’il coiffe pour l’occasion.

Mais bientôt Addis s’enfonce dans le « Big Thicket » sorte de forêt vierge, monde clos et impénétrable où vivent oiseaux, serpents et bêtes de toutes sortes – comme aux premiers temps. Une espèce de milieu autarcique qui se perpétue sans aucun échange avec l’extérieur. S’accoupler avec soi-même, avec une autre moitié de soi-même, c’est le grand rêve que poursuivent, sous une forme ou sous une autre, les personnages primitifs et fabuleux qui hantent les fantasmes cosmi-érotiques de William Goyen. Ici c’est la jungle elle-même, sorte de « gonade en plein cœur du bas-ventre du Texas », qui projette des giclées de sa propre substance. Les lianes et les plantes grimpantes sont comme un immense organisme, mûr et gorgé de vie, tout un tissu de veines où s’écoule la sève, le sang du « Thicket ». Au plein cœur de cette jungle, Addis Adair, notre homme nu, escaladeur de troncs, trouve un arbre immense et merveilleux dont les branches supérieures forment comme une sorte de lyre. Manque à cette lyre une corde, Addis y tend la sienne, comme un fil de la Vierge, et il fait là-haut mille acrobaties qui le transforment tantôt en oiseau, tantôt en papillon. « Complètement nu sur le fil dans le clair de lune bleuté ou la lumière verte du jour, il avait le sentiment d’être disséminé aux quatre coins du ciel ainsi que dans les bois, les plantes, les fleurs et l’herbe. »

C’est ainsi que Jewel, sa mère adoptive, le retrouve sans le reconnaître, et l’appelle à elle, ensorcelée par ce garçon qui est comme la fleur de l’arbre. Le garçon la rejoint, il s’ensuit un accouplement lubrique et douloureux qui semble ne jamais devoir finir. Les scènes d’accouplement, chez Goyen, se déploient dans une prose haletante, se gorgent d’images, prennent la dimension du fabuleux, du mythe des origines, on croirait voir se jouer sous nos yeux, comme chez Lévi-Strauss, « l’union si redoutée du ciel et de la terre ». Copulation est un mot faible, il y a de la sainteté immaculée et de la fureur voluptueuse dans ces soubresauts, ces tressaillements, ces ruades. C’est Ovide et Lucrèce, ou bien Pétrone et son Satiricon, mais on croit aussi retrouver les Matako, les Bororo ou les Klamath-Modoc. Pas tout à fait pourtant, car on est dans le Texas moderne. L’un des héros, Roi du Pétrole, galvanise les foules avec ses sermons et, accessoirement, amasse une fortune fabuleuse. C’est le mythe visionnaire d’une terre éventrée, d’un Texas labouré par des volcans de flamme et de boue, avec des lacs de feu et une odeur aigre-douce de goudron qui flotte dans l’air au milieu du martèlement des derricks.

Pourquoi le titre, Le Grand Réparateur ? Le premier récit s’ouvre par une vision priapique : celle du corps endormi, en pleine érection, de M. de Persia (pas de prénom), saisissante figure de gisant enfermée dans un coffre de verre parfaitement transparent, « à l’exception de quelques bulles pareilles à des étoiles ». C’est M. de Persia le Grand Réparateur, ou le Grand Restaurateur, qui a toujours su sauver ou retrouver ce qui était perdu, remettre en état les meubles et les outils, retoucher les photos, rajeunir les portraits, donnant ainsi l’illusion de voir ressuscités les morts ou les disparus. Bienfaiteur de la ville, il savait laquer sur émail, glacer les miroirs. Au point qu’on se demandait s’il ne pourrait pas, à la rigueur, réparer aussi la chaîne brisée de la vie. Le voici à présent « dans toute sa gloire retrouvée, pavillon haut en évidence, magnifique dans la fleur de l’âge, ou, comme diraient les paysans, en pleine sève. »

On retrouve ici cette magie lumineuse, ce mystère des corps et des âmes qui faisait, déjà, le charme d’Arcadio (également traduit, avec bonheur, par Patrice Repusseau). C’est la même prose nostalgique, limpide, perlée. Lumière verte du jour sous les feuilles, ou lumière argentée de la lune qui irise les corps nus ou les fils miraculeux : on se promène dans un temps suspendu comme les branches d’une lyre, entre ciel et terre.


Comments

Laissez-nous un commentaire