Colorado, été 55

Je les avais rencontrés par petite annonce dans le journal : il fallait se rendre dans un hôtel du centre-ville de Denver. J’avais un mois d’été à perdre avant de retourner à l’université de Cornell en septembre. En cinq minutes, l’affaire était conclue : je faisais partie de l’équipe itinérante du Don Frontier’s Studio : Nous faisions du porte-à-porte : un portrait en couleurs de vos enfants, format 8 x10 (inches bien sûr), pour seulement un dollar. Nos albums de présentation montraient des spécimens choisis de ces fameux portraits, avec bambins américains affectueusement regroupés. « Mes enfants », annonçait la plus cynique, la plus professionnelle d’entre nous, qui se faisait appeler Henry, et qui était la petite amie attitrée du patron, le caïd, Chuck. Chuck ne payait pas de mine, il était petit et un peu chauve, c’était un homme qui « avait vécu », mais il régnait sur notre petit groupe avec une autorité incontestée. Il fixait les itinéraires, les rendez-vous, payait les notes d’hôtel : nous ne nous occupions de rien.

Aux mères de famille séduites par notre boniment, très au point, nous laissions un ticket qui leur précisait un rendez-vous dans leur ville, et nous prenions leur dollar. Arnaque pure puisque rares seraient ceux qui ne repartiraient pas avec toute une série de photos à des prix nettement plus commerciaux : si elles ne s’étaient pas d’ici là fait vertement rabrouer par un mari moins crédule, si elles n’avaient pas, entre-temps, perdu le ticket ou oublié le rendez-vous. Mais cela ne nous concernait plus : nous serions loin.

Et c’est ainsi que j’ai gagné ma vie tout un été (jusqu’à dix dollars par jour, parfois sous forme de pièces en argent, et défrayée de tout) en sillonnant les routes avec mes compagnons, et en arpentant seule, à pied, les petites villes des Etats des Montagnes Rocheuses : après le Colorado l’Utah, le Wyoming, l’Idaho. Des paysages de cartes postales, une lumière poudrée, un ciel comme au cinéma. Le mythique Ouest américain rendu quotidien : mon gagne-pain. Découvrant tous les types d’habitats, du village de caravanes au village mexicain ou indien, en passant par les banlieues chic (que nous détestions en chœur, c’est là qu’on était le plus mal reçus). On prenait de temps en temps une récréation, on traversait un parc national (Yellowstone, ses geysers). Parfois, on se faisait rafler et traîner au commissariat : c’était dans les villes, les « green towns », où le porte-à-porte était interdit. Mon bagout faisait merveille auprès des flics, je nous ai tirés d’affaire plus d’une fois. Ma seule présence avait de quoi les surprendre, en effet, et mon intrépidité, mon sens aigu de ma légitimité en toutes circonstances. Je n’ai quitté mes nouveaux amis que dans le Nevada, prenant un Greyhound pour San Francisco, où j’avais un « point de chute ». Nous voyagions dans trois voitures, qui se suivaient ou se retrouvaient aux lieux de rendez-vous. Parfois le chauffeur jouait à échanger sa place avec le passager proche de lui sans ralentir la voiture. Cela demandait de l’adresse, mais il faut dire que sur ces routes larges et désertes, le risque était minime. Nous étions une petite dizaine : il y avait les piliers, et il y avait les occasionnels, on en a pris en route, et laissé en route quelques-uns pendant le temps où j’ai fait partie de la troupe. On se quittait le matin, le boss nous mettait « sur le territoire » et on se retrouvait en fin de journée, pour comparer nos gains (quelle fierté le jour, unique, où je les avais tous battus !), dîner ensemble, parfois aller au cinéma. C’est avec eux que j’ai vu Kiss Me Deadly, un samedi soir, comme n’importe quel film de série B. Je ne connaissais ni Aldrich (personne d’ailleurs, à l’époque), ni Mickey Spillane : je me souviens du choc.

Aucun moyen de se joindre pendant la journée. Je me rappelle le jour où j’ai été accueillie par un chien-méchant qui a déchiré ma jupe, j’ai dû passer la journée en lambeaux, et ce jour-là, je n’ai pas fait mes dix dollars. Un autre jour, au lieu de me mettre sur le territoire, le boss m’a emmenée au bord de la rivière. J’ai dit non monsieur, je ne fais pas ces choses-là, il s’est incliné en gentleman et on n’en a plus jamais reparlé : il avait tenté sa chance, j’avais dit non : fair enough. D’ailleurs, seul le boss avait droit à des relations de couple, sinon, la discipline était sévère. (Enfin : je ne sais pas vraiment comment ils passaient les fins de soirée, après avoir lutiné les serveuses au dîner dans les restaurants. Moi, je rentrais sagement me coucher.)

Ma « roommate », avec qui je partageais les chambres d’hôtel ou de motel (et parfois le grand lit) s’appelait Robbie, elle avait dans la troupe son petit ami, qui sortait de prison et qui avait gardé l’habitude, si on le réveillait en le secouant tant soit peu, d’être debout d’un bond, poings levés, prêt à se battre. Ne voulant pas le croire, j’avais fait le test un jour : impressionnant. C’était un très beau garçon, mais Chuck veillait : Robbie dormait de son côté (j’en suis témoin), Mike du sien : discipline, discipline, et ils s’y pliaient. J’avais de mon côté un chevalier servant désigné, c’était mon « escort », dans les restaurants ou au cinéma il avait sa place attitrée à mes côtés, mais je n’ai pas le souvenir de l’avoir seulement embrassé. Il était indien, il avait le visage un peu large, mais il ne correspondait pas du tout à l’idée que je pouvais me faire des « Peaux-rouges », suite à mes lectures de la collection «Signe de piste ».

Robbie était très jolie, et très gaie. Elle disait qu’elle avait un enfant quelque part. J’étais très heureuse de partager sa chambre, elle portait un pyjama court à culotte bouffante, du genre de ce qu’on appelait jadis une barboteuse. En faisant sa toilette elle chantait les tubes à la mode, je me souviens de « I got a wife in every port, honey, honey… They all sue me for non-support, honey, o ba-a-by mine. » Quand, dans la voiture, où nous étions trois de front, l’envie lui prenait de me faire des câlineries, les plaisanteries fusaient aussitôt : « Le jeudi, c’est le jour de Robbie pour les filles. » Mais c’était en toute innocence : ni le jeudi ni les autres jours, elle ne m’a jamais fait, dans la chambre que nous partagions, la moindre avance.

Ils étaient tous ravis de m’avoir avec eux : une étudiante française, ça les amusait beaucoup. Et je m’étais prise au jeu, j’inventais des « trucs » de voyageur de commerce auxquels ils n’avaient pas pensé : « Monsieur, c’est moi qui vais vous donner un dollar, tenez, prenez, pour mettre un écriteau sur votre porte, nous éviter de perdre notre temps. » J’en apprenais d’autres : toujours demander un verre d’eau : en Amérique, terre d’hospitalité, ça ne se refuse pas, et ça permet de pénétrer à l’intérieur de la maison. Mais ne jamais le boire (sinon, au bout de trois fois…) Une nouvelle arrivée, sympathique comme tout, et assez belle fille, était, de profession, avant de nous rejoindre « on the road », danseuse de cabaret. Le jour de mon départ, nous avions tous les larmes aux yeux, nous savions que nous ne nous reverrions pas, elle m’a donné une grande photo d’elle en costume de scène : « Pour que tu ne m’oublies pas. » Et je fis mes adieux au Don Frontier’s Studio. River of no Return.


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