Quinzaine Littéraire, n°498, 1er-15 décembre 1987.

Gloria Naylor, Les Femmes de Brewster Place  – Trad. de l’américain par Claude Bourguignon – Belfond.

Brewster Place : il suffit d’un mur de briques pour, au cœur de la ville, installer un ghetto. Il y a à cela les meilleures raisons du monde : d’abord, pour faciliter la circulation sur un grand boulevard prospère, on ferme l’accès de quelques rues secondaires ; ces vaisseaux capillaires cessant d’être irrigués, la population se replie sur elle-même.

Et puis, quand s’installent des Méditerranéens qui parlent entre eux une langue qu’on ne comprend pas et qui mangent des nourritures bizarres, les âcres odeurs de fromage et de viande fumée importunent les voisins : alors on construit, à peu de frais, le mur de briques. 

À la troisième génération, des Noirs s’installent à Brewster Place, précipitant l’exode des Méditerranéens. Ils viennent du Sud, c’est leur dernière chance, et eux resteront : où iraient-ils ? Les odeurs changent — c’est maintenant la marmite de porc fumé aux légumes verts et dans la rue, quand les femmes bavardent (ces femmes qui sont le cœur et la raison d’être d’une communauté de fortune), de vagues effluves d’eau de Cologne “Soir de Paris”. Les couleurs changent : « Des bras couleur cannelle s’accoudaient aux fenêtres, des jambes noueuses d’un noir d’ébène grimpaient péniblement les escaliers au retour des courses, et des mains rouges safran étendaient des lessives sur les cordes à linge dans les cours. »

Une fois le décor mis en place, les stéréotypes morcelés, pittoresques, peuvent faire place à des personnages qu’animent projets ou souvenirs. Le regard extérieur devant qui s’agitaient des bras caramel, des jambes pain d’épice, et des mains cerise, s’éteint pour laisser place à un regard plus intérieur, un regard d’écoute. Car chacune de ces femmes qui ont échoué, en fin de parcours, à Brewster Place, et qui sont aujourd’hui voisines, ou amies, a eu un moment de leur vie qui a décidé de leur vie, a eu une histoire qui est leur histoire.

 Et ce sont ces histoires que raconte, en quelques chapitres, Gloria Naylor.

La plus émouvante est sans doute la première, celle de Mattie. Le moment qui a décidé de sa vie, c’est une après-midi d’août écrasée de chaleur, une après-midi passée dans un champ de cannes à sucre avec Butch, le beau parleur qui sentait la sueur propre, la glaise et le sirop cru. Quand elle s’est retrouvée enceinte, Mattie a dû quitter ses parents. Sa vie ensuite se déroule entre faits divers et conte de fées : il y a le jour où un rat mord la joue de son bébé, y laissant deux petites écorchures ; il y a le jour où elle rencontre la providentielle Miss Eva qui les accueille, elle et Basil, dans sa grande maison. « Mattie conserverait jusqu’à sa mort le souvenir de l’odeur de citronnelle des draps frais et amidonnés de cette nuit-là, et des dix mille autres nuits qu’elle était destinée à passer dans cette maison. » Et puis son fils devient un bon à rien, il est impliqué dans une histoire de meurtre, il n’a pas le courage d’affronter la justice, il disparaît et Mattie n’a plus que le silence à attendre.

Nous aussi, les lecteurs, on nous promène entre documentaire et fable. Côté fable, on frôle l’invraisemblable pour atteindre le véridique, avec des incursions du côté du fantastique, comme chez Toni Morrison. Etta s’enfuit par la fenêtre de l’église “à travers les yeux de verre du Bon Pasteur” pour rejoindre, grâce à des “si invisibles et de glissants peut-être”, un passé inaccessible. Côté documentaire, le réalisme bascule parfois (et tant mieux) vers la comédie : Etta qui voudrait bien refaire sa vie se retrouve pour deux heures dans un hôtel de passe avec le séduisant Révérend qui fustige en chaire le péché.

Cora Lee qui, petite fille, collectionnait les poupées, collectionne maintenant les bébés et en fait un nouveau chaque fois que le précédent lui joue le mauvais tour de grandir.

Quand elle bascule vers la tragédie, Gloria Naylor a parfois la main plus lourde ; elle force la dose, nous donnant l’impression d’être manipulés dans nos émotions. Ainsi dans la nouvelle qui s’appelle “le couple” et qui pourrait s’appeler la rumeur”. Deux amies viennent s’installer à Brewster Place. Deux jeunes femmes seules, c’est suspect, et les commérages vont bon train, très vite on les accuse d’être lesbiennes (d’ailleurs elles le sont). Que la malveillance sourde qui s’ensuit soit difficile à vivre, on veut bien le croire. Mais pour mieux faire passer le message, Gloria Naylor rajoute, non sans complaisance, une insoutenable scène de viol collectif, à la suite duquel la victime devient meurtrière à son tour en tuant à coups de brique le seul homme paumé et sympathique du livre. C’est un peu beaucoup. Cette brique de la vengeance et de l’auto-destruction renvoie, bien sûr, au mur de briques du début et va permettre de terminer le récit par une scène de révolte, collective elle aussi : brique à brique les femmes détruiront le mur dans le chapitre intitulé “la fête du quartier”.

Chapitres d’un roman ? Succession de nouvelles ? Dans la tradition du Winesburg, Ohio de Sherwood Anderson, un fil ténu relie les différents récits. Certains personnages tels que Mattie, ou le malheureux Ben, qui est dès le début l’homme à tout faire du quartier, ont entre autres pour rôle de renforcer l’unité en donnant corps aux rapports de voisinage. Pour soigner un bébé ou réparer un robinet, ils se promènent d’un étage à l’autre, entrent dans les appartements. Les destins se font et se défont, cependant que le “chœur” se retrouve dans les fêtes et dans les enterrements, et aux réunions de colocataires. C’est un peu artificiel, mais cela ne manque pas d’un certain charme topographique, à la Perec. La traduction de Claude Bourguignon est de bonne qualité.


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