Quinzaine Littéraire, n°384,16-31 décembre 1982.
Tom Wolfe , L’Étoffe des héros, traduit de l’américain par Paule Guivarch – Gallimard.
Tom Wolfe est un journaliste de talent : super-documenté, intime, provocant, burlesque, dramatique. Dans la jungle du journalisme, c’est un tigre de race, il guette, saute sur sa proie, puis s’étire avec grâce. Plus vite qu’un autre, il sait flairer le bon sujet, le « hot stuff », pour reprendre en le déformant un peu le titre de son livre The Right Stuff. Il est, comme on dit en américain, « outrageous » : ne respectant rien ni personne.
En 1970, il avait mis en colère, et on les comprend, les libéraux qui soutenaient les Black Panthers, en les mettant en scène avec cruauté, véracité, drôlerie, dans un petit texte satirique intitulé Radical Chic (traduction en français : le Gauchisme de Park Avenue). Pas moyen de savoir, grâce à son habileté, s’il était témoin direct des scènes décrites, ou s’il avait cousu ensemble des articles de journaux, des interviews, des bandes enregistrées. Cela flirtait avec le procès en diffamation, restant juste, tout juste à la limite.
Son sujet, cette fois-ci, traité de la même façon, en récit direct, libre, subjectif, parfois lyrique parfois sarcastique, c’est l’odyssée de l’espace, la course à la Lune vue du côté américain, et du côté du projet Mercury.
Le projet Mercury, c’est ce projet qui fut mis en route par la NASA (« National Aeronautics and Space Administration ») et qui devait aboutir à la mise en orbite autour de la Terre de capsules habitées lancées par des fusées. Le projet fut soutenu envers et contre tout par Kennedy qui sentit qu’il fallait à tout prix battre les Russes sur ce terrain s’il voulait surmonter l’échec cuisant de la Baie des Cochons. Bon sujet là encore, « hot stuff », à cause de tout ce que charrie de mythique, depuis Icare, le vol des hommes dans l’air puis dans l’espace, à cause de l’enjeu politique fantastique du projet, à cause surtout de toutes les implications sur le plan humain d’une entreprise aussi inouïe.
Au deuxième chapitre de son livre, Tom Wolfe explique son titre : « Une carrière de pilote ressemblait à l’escalade de l’une de ces anciennes pyramides babyloniennes, les ziggourats, faites d’un nombre vertigineux de marches et de paliers, monuments d’une hauteur et d’un abrupt extraordinaires. L’idée était de prouver, à chaque étape de l’ascension de cette pyramide, que l’on était parmi les élus et les oints du Seigneur, parmi ceux qui avaient l’étoffe, qui pouvaient s’élever plus haut, toujours plus haut et même, Dieu aidant, finir un jour par rejoindre, au sommet, les quelques privilégiés, l’élite qui, seule, avait le pouvoir de faire pleurer les hommes, bref la Confrérie de ceux qui avait l’Étoffe. » L’héroïsme est presque une essence, comme la Grâce, et à tout moment, elle peut craquer « à n’importe quelle couture ».
Ce qui visiblement fascine Tom Wolfe, et ses lecteurs avec lui, c’est que chaque nouvelle étape du développement technologique suscite une nouvelle race de héros qui rend les précédents caducs. Au bon vieux temps du manche à balai et du câble de largage, il y a eu les « anges du ciel », les Lindbergh, les Guynemer, les Saint-Exupéry. Avec la première guerre mondiale, il y a eu les as de l’aviation de chasse, les Frank Luke d’un côté, les Von Richtofen de l’autre, puis il y a eu les combats en plein ciel de la guerre de Corée entre MIG et F 86. Lorsque, à la fin des années cinquante, s’ouvre l’ère des fusées et des avions à réaction, il faut encore une autre « étoffe » pour être le héros des héros, le pilote d’essai.
Le lieu sacro-saint, c’est la base Edwards (un lieu « minable » au fin fond des Montagnes rocheuses : c’est là que l’armée de l’air américaine entraîne ses pilotes d’essai et teste ses prototypes). Dans ce métier super-dangereux, l’as des as, c’est Chuck Yeager (pages lyriques à son sujet) qui sera le premier Américain à franchir le mur du son. Mais comme l’armée de l’air tiendra à garder cet exploit secret, Yeager ne deviendra pas pour autant une vedette. Alors qu’avec les astronautes… C’est là le centre du livre, le passage à l’ère des capsules habitées (grâce à une invention technique, l’ordinateur électronique ultra-rapide), la lutte sur le plan politique entre l’armée de l’air et la NASA (cette dernière remportant la victoire grâce à l’appui de Kennedy), et l’ascension foudroyante des astronautes du projet Mercury, les « sept preux » — parmi lesquels John Glenn, Al Shepard, Gus Grissom — au rang de héros nationaux (pages « humaines » sur rivalités et solidarité, et sur le rôle des épouses et leurs réactions).
Écoutons Tom Wolfe évoquer ce phénomène sans précédent : « Ils flamboyaient de l’aura magique du guerrier vainqueur en combat singulier. Ils étaient les héros du retour politique de Kennedy, de la nouvelle frontière rajeunie qui avait pour symbole la conquête de la Lune. » Pourtant, dans la capsule, l’astronaute n’est pas un pilote, il ne contrôle ni la vitesse ni la trajectoire, on ne lui demande pas de prendre des décisions, tout au plus peut-il intervenir en tant qu’auxiliaire si le système de contrôle automatique est déficient. Alors que le pilote garde un contrôle actif à tout moment, qu’il a le sentiment de maîtriser son avion, l’astronaute est un passager. Et son entraînement consiste surtout en un déconditionnement : « Ce qu’il fallait, c’était un homme capable de ne rien faire dans une situation de stress. Ne pas paniquer. » Rien à voir avec le cran qu’il fallait, et la compétence (pages lyriques à ce sujet) lorsqu’il s’agissait d’amener un F-4, en pleine nuit, sur le pont d’un porte-avions qui tangue en plein océan avec des creux de trois mètres (« la poêle à frire ») « avec la précision d’un clou qu’on enfonce ». Mais voilà. Le mythe est du côté de l’homme dans l’espace.
L’astronaute accède à la gloire parce qu’il est un symbole infiniment puissant, qu’il touche à quelque chose de profond et de primitif : « Rien n’égalait l’Étoffe, car elle touchait tout le monde, tous voulaient s’en approcher, s’y brûler les ailes, être aveuglés par sa lumière. » L’accueil de John Glenn à New York, après le premier vol en orbite, tient du délire, les gens par milliers déchirent leurs annuaires de téléphone pour inonder la ville de confetti, même les policiers pleurent.
On ne peut pas s’empêcher de se demander pourquoi Tom Wolfe a intitulé son reportage « roman » : tous les noms propres, tous les faits, les paroles citées, sont historiques, il n’y a pas à proprement parler de fiction, et nous attendons du livre de l’exactitude. C’est peut-être une idée (discutable) de l’éditeur. Ou peut-être Tom Wolfe a-t-il voulu protéger de cette façon son droit d’avoir une thèse, de présenter une argumentation, d’entrer à tout moment dans la « peau » de ses personnages, de recréer leurs émotions : vivant, l’important c’est d’être terriblement vivant. Et la traduction française respecte ce souci.

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