La Quinzaine littéraire, n° 385, 1er – 15 janvier 1983.
Betty Friedan, Femmes le second souffle – Traduit de l’américain par Cathy Bernheim – Hachette
Betty Friedan est venue à Paris pour la sortie de son nouveau livre, The Second Stage, traduit chez Hachette sous le titre : Femmes le second souffle. Quinze ans plus tôt, elle avait écrit The Feminine Mystique (en français, chez Gontier, La Femme Mystifiée). C’est une pionnière du mouvement féministe aux Etats-Unis, elle a aidé à fonder le mouvement Now, elle est sociologue et travaille depuis plusieurs années sur « les rôles sexuels et le changement social ». C’est une femme courageuse, éloquente, chaleureuse, débordant d’enthousiasme. Son livre a déclenché en Amérique de vives controverses au sein du mouvement des femmes, et cela se comprend.
Ces mêmes féministes affirment avoir été à l’origine de la critique de la famille traditionnelle, à avoir mis l’accent sur la nécessité de transformer les rapports avec les hommes dans la vie privée et pas seulement dans le monde du travail. Et aujourd’hui, Betty Friedan vient leur dire : ce qui appartient au domaine privé doit rester privé, parler sur la place publique de vos préférences sexuelles, c’est de l’exhibitionnisme. C’est donc qu’implicitement, répondent les « première étape », vous êtes pour la famille traditionnelle un peu aménagée. Et puis rappelez-vous, c’est vous qui avez insisté pour que les femmes jouent à fond le jeu de la compétition sur le plan du travail, alors que nous insistions pour déplacer le problème.
Et maintenant vous découvrez que c’est source de conflit et vous nous tenez pour responsables, vous ne manquez pas, Madame, de « chutzpah ».
Vu de France, ce qui nous frappe comme assez idéaliste dans l’optimisme de Betty Friedan, c’est de considérer comme acquise cette égalité de droit et de fait des femmes avec les hommes, c’est de considérer qu’il ne s’agit plus aujourd’hui que de trouver des aménagements techniques tels que les congés parentaux ou des crèches sur lesquelles les parents garderaient un contrôle. Catharine R. Stimpson, dans Ms Magazine, rappelle fort à propos qu’il existe aux Etats-Unis des minorités ethniques pour qui les problèmes sont loin de se poser en ces termes. Au fond, ce qui sépare sans doute la « première étape » historique du mouvement du « second souffle » brandi comme un drapeau par Betty Friedan, c’est tout simplement le présent, qui ne se décide pas à devenir utopique. Ellen Willis illustre de façon amusante la démarche qui consiste à supposer le problème résolu. Il s’agit d’un feuilleton où le héros, pieds et poings liés, se trouve au fond d’une fosse, entouré de serpents venimeux, cependant qu’en haut, des sauvages s’apprêtent à lui lancer des flèches empoisonnées. Suspense, on se précipite sur l’épisode suivant, qui commence ainsi : « Une fois sorti de la fosse, notre héros… »
Marie-Claire Pasquier. — Vous allez rencontrer Yvette Roudy, pour un débat sur le féminisme aujourd’hui ?
Betty Friedan. — Yvette Roudy est une vieille amie. C’est elle qui, comme Cathy Bernheim aujourd’hui, avait traduit la Femme mystifiée en 1964, pour la collection « Femme » des Editions Gonthier. Quelques années plus tard, j’avais rencontré grâce à elle François Mitterrand, que j’avais trouvé un homme très intéressant. J’avais aussi rencontré les premières féministes françaises, un mouvement qui s’appelait je crois le Mouvement démocratique féminin.
M.-C. P. — Vous voyez une différence entre la situation aux Etats-Unis et la situation en France ?
B.F. — Je dirais qu’en France vous êtes au point culminant de ce que j’appelle « la première étape », et vous vous dirigez vers « la seconde étape ». Vous avez toujours eu ici, pour les femmes, plus de traditions de travail, entre la paysannerie et les petits commerçants où la femme travaille à part entière avec son mari. La « féminine mystique » ou « culte de la féminité » a toujours eu moins d’importance chez vous. Il y a aussi sans doute moins de discrimination contre les femmes dans le monde du travail, et les idées d’égalité affectent maintenant les structures mêmes de la société dans son ensemble. La période où les femmes descendaient dans la rue en criant « à bas les hommes », « tous des salauds », « oui papa oui patron oui chéri on en a marre », « notre corps nous-mêmes », c’est fini. Vous l’avez fait, ça a eu de l’effet, vous avez obtenu la légalisation de l’avortement. Vous avez obtenu de nouvelles lois, une protection plus grande de la femme au sein de la famille, le petit noyau initial, dur, intransigeant, révolutionnaire, n’a plus de raison d’être. Comme aux Etats-Unis, une nouvelle génération va maintenant émerger, qui considérera comme acquis ce pour quoi nous nous sommes battues pendant vingt ans. Ces femmes, nos filles, vont pouvoir se situer autrement et dans un contexte plus large, grâce à ces batailles que nous avons gagnées.
M.-C. P.— Mais pourtant, aux Etats-Unis, le Equal Rights Amendment, qui tendait à rendre illégale toute forme de discrimination, n’a pas été ratifié par le nombre d’Etats requis, en juin 1982, et il a été repoussé par le Congrès ?
B.F. — C’est vrai, et pourtant nous ne sommes pas pessimistes. Parce que, au cours de la lutte pour faire passer le ERA, une espèce de miracle s’est produit : la prise de conscience par les femmes du pouvoir qu’elles représentent, leur accès à la maturité politique. Ce phénomène change la face même de la politique américaine. Le vote des femmes est maintenant quelque chose qu’il faut prendre en compte, elles ne votent plus automatiquement comme leur mari, la majorité d’entre elles ont voté contre Reagan à cause du danger de guerre nucléaire qu’il représentait. Les femmes sont aujourd’hui les premières à se révolter contre sa politique économique, la destruction des services, la suppression de l’aide aux pauvres, aux étudiants, aux handicapés, aux personnes âgées, aux enfants. Les femmes représentent, sur l’échiquier politique américain, les valeurs de compassion, de respect de la vie, qui sont traditionnellement les leurs, mais qu’elles ont le pouvoir d’exprimer pour la première fois. Elles ne se contentent plus d’agir pour les seuls droits des femmes. Le mouvement que je représente depuis des années, Now, dépense un million de dollars par mois pour que des hommes aussi bien que des femmes défendent cette politique de sauvegarde des services essentiels à la protection de la famille.
M.-C.P. — La famille : n’est-ce pas la droite qui, traditionnellement, défend la famille ?
B.F. — La famille n’est pas ce que vous croyez, ce n’est plus cette entité stéréotypée où papa va travailler et maman reste à la maison. C’est une réalité beaucoup plus diversifiée que ce que vous imaginez, et c’est une des réalités essentielles de la vie d’aujourd’hui, vous perdez votre temps et votre énergie à pourfendre la famille. Les femmes ont un besoin incommensurable d’aimer, de donner la vie, de nourrir, et ce n’est pas impunément qu’on réprime en elles ce besoin. C’est cela, la réalité de la famille pour la grande majorité des femmes, et c’est une réalité en pleine évolution. La famille, pour la définir d’une formule, c’est qui on retrouve en rentrant chez soi. Dès que deux personnes ou davantage mettent ensemble leurs ressources économiques et leurs ressources affectives, il y a famille. Le féminisme ne peut pas ignorer ces besoins essentiels. Il ne suffit pas que les femmes aient obtenu d’avoir les mêmes métiers que les hommes. À partir de cette position d’égalité, il faut inventer de nouvelles structures familiales, et ceci en liaison avec les hommes.
Les personnes qui vivent seules sont en majorité des femmes de plus de cinquante ans comme moi-même, et les « nouveaux pauvres » sont en majorité des familles qui ont une femme à leur tête, et pas d’homme. Il faut trouver pour toutes ces femmes un soutien de la communauté, car ce soutien ne viendra pas des enfants ni des petits-enfants. Quant à nos filles, elles n’en sont plus là où nous en étions. Il ne s’agit pas de leur dire « rentrez à la maison », nous voulons leur passer le flambeau. Or, il n’est pas question qu’elles se privent de ce besoin fondamental d’avoir des enfants, un foyer — quelqu’un à retrouver quand elles rentrent chez elles. Il ne s’agit plus de jouer les femmes contre les hommes, il s’agit d’obtenir des horaires flexibles, un raccourcissement de la semaine (pour les hommes aussi bien que pour les femmes), des congés parentaux, un partage des tâches, qui permettent aux femmes un choix véritable, le choix d’avoir des enfants comme elles le désirent. Ce sont là des idées progressistes, car ce sont des idées de survie, alors que trop souvent le féminisme reste enfermé dans des idées qui correspondent à la première étape, et plus aux réalités d’aujourd’hui.
M.-C. P. — Que pensez-vous de mouvements tels que le mouvement contre la pornographie, qui mobilise actuellement une partie des féministes aux Etats-Unis ?
B.F. — C’est un mouvement de diversion, qui détourne l’attention des véritables problèmes, qui sont les problèmes économiques. Et puis ça ne me plaît pas, parce que ça a un petit air de censure, qui sent la droite. La pornographie ne touche pas aux problèmes de base, et j’en dirais autant de toute cette hystérie concernant l’avortement, ou l’homosexualité : on se fait plaisir, mais ce n’est pas ça qui change les conditions de base, l’exploitation économique. Toutes ces manifestations, dans la rue, ça ne change la vie de personne.
M.-C. P. — Et que pensez-vous du développement aux Etats-Unis des « Women’s Studies », depuis quelques années ?
B.F. — Ça a eu, au cours de la première étape, une importance historique énorme, et des travaux de recherche de grande valeur sont sortis de là. Je pense qu’aujourd’hui les études portant sur l’expérience des femmes, sur les rôles sexuels des femmes et des hommes, ne doivent pas être séparées du reste du cursus universitaire. Il ne faut pas que cela devienne un ghetto, il ne faut pas prendre le risque que les programmes soient soudain supprimés pour une raison ou pour une autre, comme cela arrive ces temps-ci. Il ne faut pas se laisser emprisonner par les définitions imposées par les hommes, mais les nouvelles définitions doivent affecter toutes les disciplines, l’histoire, la sociologie, la médecine.
M.-C. P. — Vous insistez beaucoup sur le changement des hommes ?
B.F. — Oui, n’enfermez pas les hommes dans des stéréotypes figés, ils sont affectés bien plus que vous ne croyez, par toutes ces énergies, toutes ces influences convergentes. Et c’est là une des raisons de mon optimisme. Il ne s’agit certainement plus de défiler dans les rues, ni de s’opposer aux hommes, c’est avec eux qu’il convient de trouver les nouvelles formes de la réalité sociale.
Du même souffle Betty Friedan, en effet, dit à peu près (je simplifie) : 1. le mouvement est terminé et 2. l’avenir est à nous, si nous changeons de cap. Après avoir dénoncé la « mystique du féminin » qui enfermait les femmes à la maison au milieu de leurs appareils ménagers, Betty Friedan dénonce aujourd’hui une « mystique du féminisme » qui peut être, selon elle, tout aussi pernicieuse en empêchant les femmes de combiner harmonieusement autonomie, accomplissement personnel et les joies légitimes de la famille et de la maternité.
La plupart des femmes qu’elle a rencontrées sont des espèces de Françoise Gailland qui, parvenues au sommet d’une carrière prestigieuse, soudain vacillent, soit parce qu’elles négligent leur famille, soit parce qu’il n’est plus temps d’avoir un enfant. « Je ne suis pas favorable à l’avortement », écrit Betty Friedan, « je suis favorable au choix d’avoir des enfants ». Comment ne pas être totalement d’accord avec elle ? Mais du coup, les mouvements de lutte pour obtenir l’avortement libre et gratuit lui apparaissent comme de la « vieille rhétorique ». De leur côté, les féministes américaines reprochent à Betty Friedan de pactiser avec les militants du mouvement de droite « laissez-les vivre », retombant ainsi, en toute bonne foi peut-être, dans les erreurs et illusions du bon vieux libéralisme. On se souvient de la petite chanson d’Apollinaire et Satie dans les Mamelles de Tirésias : « Et faites des enfants, vous qui n’en faisiez guère, et faites des enfants vous qui n’en faisiez plus ». C’est un peu cela qu’on lit tout au long du livre de Betty Friedan, qui dédicace son livre à ses trois enfants, deux fils et une fille, adultes aujourd’hui, dont elle est légitimement fière.
Accuser le féminisme « dur » de la baisse de natalité aux Etats-Unis, c’est peut-être manquer du sens des proportions. Betty Friedan part aussi en guerre contre les campagnes qui portent sur ce qu’on appelle aux Etats-Unis « sexual politics » : pas seulement l’avortement, mais aussi la lutte contre la pornographie, la discrimination contre les homosexuels… Il s’agit pour elle de diversion, car les véritables problèmes sont économiques.
Les femmes ont obtenu l’égalité, affirme-t-elle, mais elles ne peuvent pas se contenter d’avoir des postes à haut niveau de responsabilité si cela doit les priver d’avoir un foyer, à un moment où les hommes eux-mêmes découvrent l’importance de la vie privée, remettent en cause la notion de « réussite sociale », souvent trop cher payée. Certains hommes acceptent même aujourd’hui de se considérer comme des « pères qui travaillent » … « Le mouvement tranquille des hommes américains » (c’est le titre d’un des chapitres) permettra l’avènement de ces nouveaux hommes qui, main dans la main avec les femmes, vont dire non aux vieux modèles et partir à la conquête de nouvelles valeurs. « La tendresse est une force : du machinisme à la masculinité », tel est le titre d’un livre qu’a prêté à Betty Friedan un officier parachutiste, ancien élève de la fameuse académie militaire de West Point. Parce qu’à West Point aussi, les choses évoluent, depuis que les femmes y sont entrées. « Je me sens plus en sécurité en sachant que ces armes nucléaires qui peuvent détruire le monde seront désormais aux mains de femmes et d’hommes qui deviennent assez forts pour être sensibles, tendres, vis-à-vis des besoins et des valeurs de la vie humaine en pleine évolution. » Quand on a vu le reportage télévisé de Nicholas Bromfield et Joan Churchill sur l’entraînement des filles dans l’armée américaine (« La guerre sans dentelles »), on se dit que Fort Gordon, Géorgie, où les filles apprennent à répéter « tue, viole, pille, je veux tuer un Iranien », a encore du chemin à faire pour atteindre à la tendresse masculine de West Point…
Betty Friedan écrit : « Le mouvement des femmes n’a pas échoué dans son combat pour l’égalité. Notre échec, ce fut cette tache aveugle concernant la famille. Ce fut l’extrémisme de notre réaction contre le rôle de mère et d’épouse ». Là, les féministes du style « première étape » se mettent en colère. Elles trouvent que Betty Friedan, pour les besoins de la cause, présente d’elles une image caricaturale. « A l’entendre », écrit Ellen Willis dans The Village Voice, « on dirait que toutes les féministes ’’radicales’’ vivent enfermées dans des caves à se nourrir exclusivement de la chair de bébés du sexe masculin. »

Laissez-nous un commentaire