Femmes de Trachis

Traduction en français de Marie-Claire Pasquier de la traduction d’Ezra Pound de la tragédie de Sophocle.
Extrait de l’acte I. Cahiers Renaud Barrault, n° 103, janvier 1982.

PERSONNAGES

DÉJANIRE, « L’Air du Jour », fille d’Oenée

HÉRACLÈS, fils de Zeus, la vitalité solaire

ACHÉLOOS, un fleuve, symbole du pouvoir de l’humidité et de l’obscurité, trimorphe comme l’eau, les nuages et la pluie.

HYLLOS, fils d’Héraclès et de Déjanire

LICHAS, un héraut

Un messager

Une nourrice, ou intendante, vieille et branlante, physiquement plus petite que Déjanire

IOLE, « Demain », fille d’Eurytos, roi d’Oechalie

Des captives

CHOEUR des jeunes filles de Trachis

DÉJANIRE

« C’est seulement une fois mort qu’un homme mesure sa chance. »

Il y a longtemps qu’on dit ça, mais dans mon cas ça n’est pas vrai. Moi j’attire la guigne.

Pas besoin d’aller en enfer pour découvrir ça.

Il n’y avait pas une fille à Pleuron, en Étolie, là où habitait mon père, qui ait plus peur du mariage que moi. 

Le premier prétendant, c’était un fleuve à trois visages, Achéloos, il pouvait prendre l’air d’un nuage à tête de taureau,

et aussi d’un serpent gluant couvert d’écailles luisantes,

puis il prenait l’aspect d’un homme à tête de taureau

avec des moustaches dégoulinantes d’eau, des moustaches noires.

Coucher avec ça, quelle horreur.

C’est Héraclès fils de Zeus qui a fini par me tirer d’affaire,

je ne sais pas comment il s’y est pris avec ce monstre visqueux,

il faudrait demander à un témoin impartial

qui soit arrivé à regarder sans mourir de peur.

Moi mon problème c’est que j’attire les hommes.

Ce n’était qu’un début.

Héraclès ne voit jamais ses enfants,

comme un fermier qui ensemence un champ

et n’y jette plus un regard jusqu’à la moisson.

Toujours en mission ici ou là,

risquant sa vie à chaque fois,

et toujours pour le compte de quelqu’un d’autre.

Nous sommes hors-la-loi depuis qu’il a tué Iphitz,

nous habitons ici à Trachis, chez un étranger

et personne ne sait où il se trouve.

Amertume et douleur de cette séparation qui m’a été imposée,

dix mois, puis cinq, toujours pas de nouvelles,

amertume d’accoucher toute seule

à toujours craindre le pire.

Dieu sait quelle calamité peuvent annoncer

ces tablettes qu’il m’a laissées.

Je prie sans cesse pour qu’il n ‘y ait pas là

quelque épouvantable message.

NOURRICE

Si une simple esclave peut se permettre, madame ?

Vous n’arrêtez pas de vous faire du souci pour Héraclès…

Excusez ma hardiesse, madame,

Vous avez une belle nichée de fils ici, vous ne pourriez pas envoyer

Hyllos chercher son père ?

Justement le voilà. L’air pressé, même.

Vous pourriez lui dire, des fois…

DÉJANIRE

Ecoute ça mon fils, ce que dit cette femme est plein de bon sens,

Toute esclave qu’elle soit.

HYLLOS

Qu’est-ce qu’elle dit, voyons ?

DÉJANIRE

Que tu devrais déjà être parti depuis longtemps à la recherche de ton père.

HYLLOS

Je viens d’apprendre… si c’est vrai.

DÉJANIRE

D’apprendre quoi ? Qu’il se prélasse ici ou là.

HYLLOS

Qu’il a passé l’année dernière au service d’une femme en Lydie.

DÉJANIRE

Il est capable de tout pour…

HYLLOS

Mais on dit aussi qu’il n’y est plus.

DÉJANIRE

Est-ce qu’on dit qu’il est vivant ou qu’il est mort ?

HYLLOS

Aux dernières nouvelles, il serait en Eubée, en train d’assiéger Eurytosville,

ou en route pour.

DÉJANIRE

Tu sais qu’il a laissé 

Une espèce de prédiction

ayant un rapport avec ce pays, l’Eubée ?

HYLLOS

Non, je n’en savais rien.

DÉJANIRE

Disant qu’il y trouverait la mort, ou sinon, que s’il parvenait à mener à bien cette entreprise, il vivrait heureux jusqu’à la fin de ses jours.

C’est un coup de dés.

Tu ne veux pas aller l’aider ?

S’il gagne, nous sommes sauvés,

s’il échoue, nous sommes perdus.

HYLLOS

Mais si, bien sûr. J’y serais allé plus tôt, si j’avais su.

Je ne me suis jamais fait beaucoup de souci pour lui,

quelle que soit la situation, vu qu’il a toujours eu la chance de son côté.

Mais maintenant je vais aller aux nouvelles.

DÉJANIRE

Alors vas-y tout de suite. Rattrape le temps perdu.

CHOEUR

(accompagnement d’instruments à cordes, surtout des violoncelles).

PHÉBUS, Phébus, avant d’immoler la Nuit

Sur son bûcher flamboyant,

Dis-moi, avant que s’éteigne la dernière lueur des étoiles :

Où se trouve le fils d’Alcmène, qui est loin de moi ?

Toi qui es vif comme l’éclair lorsqu’il embrase le ciel,

Sur la terre et sur les mers,

a-t-il trouvé à se faufiler dans quelque trou de rocher,

d’où il échappe à ton regard ?

DÉJANIRE reste seule,

triste oiseau perdu,

elle qui jadis ne comptait pas les amoureux.

Quel est ce sentiment qui lui ronge le cœur

et qui la laisse sans larmes et sans sommeil,

épouse délaissée dans la chambre vide,

n’attendant que le pire,

le pire toujours sûr ?

VENT DU NORD vent du Sud, infatigable,

tu enfles les vagues de l’océan.

Toi le Crétois, fils de Cadmus, les flèches d’Orcus ne manquent pas leur but.

Quel lieu t’abrite aujourd’hui,

sans qu’un dieu s’en mêle ?

PARDONNE-MOI si je te reproche, chère Dame,

 De ne pas savoir garder l’espoir.

Penses-tu que l’homme, qui est mortel,

puisse obtenir du Roi Chronos un bonheur sans mélange ?

La douleur n’est pas constante elle non plus.

(bruit de tambours, qui viennent doucement s’ajouter à la musique).

La nuit fuyante ne s’attarde pas,

le malheur des hommes, les richesses et les butins s’enfuient eux aussi.

Cueille dès aujourd’hui ce que tu perdras demain.

Que la Reine n’opte pas pour le désespoir.

Zeus on le sait garde un œil vigilant

sur ses enfants.

DÉJANIRE

Tu sais tout j’imagine, et tu veux m’aider à ne plus m’inquiéter.

Je te souhaite de ne jamais endurer (pour le comprendre) ce que j’endure.

On grandit, on vous nourrit. « N’attrape pas de coups de soleil. »

« Couvre-toi s’il pleut. Attention aux courants d’air »,

telle est la vie d’une fille jusqu’à son mariage.

 Ensuite, à chaque nuit sa tâche : tout le souci à se faire, pour son mari, pour les enfants.

Tu as vu mon fardeau, tant que cela a duré.

Mais voilà autre chose, et pire :

Le Roi Héraclès, la dernière fois qu’il a pris le large,

m’a laissé une vieille tablette de bois avec des signes dessus.

Je n’ai jamais pu lui tirer un mot à ce propos,

malgré tous les risque qu’il prenait,

il a toujours refusé d’en parler,

c’était l’homme qui part faire un travail,

pas l’homme qui part à son propre enterrement.

Et puis d’un seul coup, changement :

tous les détails sur ce qui me revient en tant qu’épouse

et ce qui revient aux enfants,

donnant un délai de trois mois au bout duquel

soit il serait mort, soit il reviendrait ici

passer dans la tranquillité le restant de ses jours.

Et tout ça dicté par les dieux : fin des travaux d’Héraclès,

selon la décision annoncée sous un vieux hêtre à Dodone

par la voix de deux colombes.

Le délai est écoulé,

c’est le moment de voir quelle vérité il y avait dans tout cela.

Je me suis réveillée en sursaut d’un profond sommeil,

torturée à l’idée que je pourrais survivre

privée de l’homme le plus admirable que la terre ait porté.

CHOEUR

Silence. Voilà un homme qui porte une guirlande.

Cela laisse présager de bonnes nouvelles.

MESSAGER

Reine Déjanire,

je veux être le premier à apaiser ton inquiétude.

Le fils d’Alcmène est vivant, il est vainqueur,

il rapporte le butin aux dieux de notre pays.

DÉJANIRE

Qu’est-ce que tu racontes ?

MESSAGER

Tu vas bientôt le voir, l’homme que tu attends,

couronné de la Victoire. Il est dans une forme magnifique.

DÉJANIRE

Tu tiens cette nouvelle de quelqu’un d’ici ou d’un étranger ?

MESSAGER

Là-bas, dans les verts pâturages, Lichas le héraut en fait le récit à toute une foule rassemblée. J’ai pris les devants dans l’espoir d’une récompense. 

DÉJANIRE

Pourquoi ne vient-il pas lui-même, si ce que tu dis est vrai ?

MESSAGER

La foule le retient, madame.

Tout le monde s’entasse autour de lui

Pour savoir tous les détails.

Impossible de se dégager, ils sont tous après lui.

Mais tu vas le voir arriver dans peu de temps.

DÉJANIRE

Zeus, toi qui règnes sur les herbes hautes de l’Oeta,

Tu m’as donné la joie, quand la saison en est enfin venue.

À vos instruments, femmes, dans la maison

et au dehors.

J’avais perdu tout espoir.

Je croyais que ça n’arriverait jamais.

Chantons, réjouissons-nous.

 CHOEUR

APOLLON

Et Artémis, analolu

                  Artémis,

Analolu,

Apollon, soleil radieux, Apollon le Sauveur

                  Analolu,

Artémis,

Artémis la sylvestre,

Artémis, aux flèches rapides, Analolu

Devant l’âtre

                Fiancées

Entonnez avec les garçons :

                APOLLON EUPHARETRON.

Artémis la sylvestre,

Artémis au flambeau,

Avec tes filles d’Ortygie,       

                Analolu

Artémis,

                Io Zagreus,

Mêlez-vous, mêlez-vous à nous

Tandis qu’on immole le grand cerf,

Toi qui règnes sur les coeurs, Artémis,

Zagreus couronné de lierre,

      Analolu,

Couple qui danse, elle et lui,

Dame ou Bacchanale

                Qui danse, les pieds se frôlant

de nuit,

en pleine lumière, donnant le spectacle

                Analolu

                            Le Péan. 

DÉJANIRE

Oui, mes chères enfants, j’aperçois la foule

et enfin enfin, tout à loisir,

Le héraut, que je vais recevoir,

et,

s’il est porteur des bonnes nouvelles,

accueillir à bras ouverts.

LICHAS

C’est bien vrai, chère Dame,

des nouvelles dignes d’être entendues,

et récompensées.

DÉJANIRE

Héraclès est vivant ?

LICHAS

Agile et prompt, sain d’esprit comme de corps.

DÉJANIRE

Où donc ? Ici en Grèce ou dans quelque affreux désert barbare ?

LICHAS

Sur les falaises de l’Eubée,

dressant des autels pour Zeus le Cénéen ;

DÉJANIRE

Suite à un vœu, ou pour conjurer le sort ?

LICHAS

Un vœu qu’il a fait quand il est parti à l’assaut

du pays de ces femmes.

DÉJANIRE

Juste ciel ! Qui sont ces pauvres créatures ?

D’où viennent-elles ?

LICHAS

Ce sont celles qu’il a choisies pour les dieux (et pour son propre compte) quand il a saccagé la ville d’Eurytos.

DÉJANIRE

Et il lui a fallu tout ce temps pour se rendre maître d’une ville ?

LICHAS

Non, la plus grande partie du temps, il l’a passée en Lydie,

d’après ce qu’il dit, vendu comme esclave,

la faute, en fait, à Zeus, et à personne d’autre.

Il dit qu’il a été asservi à Omphale la Barbare

(voilà ce qu’il affirme).

Ecœuré il a juré de prendre sa revanche sur l’homme qui l’a possédé ;

de le réduire en esclavage, lui et toute la smala,

femme, enfants, tous autant qu’ils sont. 

Il a levé une armée de mercenaires et débarqué chez Eurytos, lui déclarant que tout était de sa faute.

Bon, il s’enivre, il tue un mec,

il le jette du haut de la falaise, il se fait punir.

Zeus a mal pris la chose,

Héraclès a dit que c’était la faute d’Eurytos,

qui l’avait insulté,

qui l’avait fait jeter à la porte de la salle du banquet.

Et c’est comme ça qu’il s’est retrouvé en haut de la falaise

à Tirynthe,

Où Iphitos était à courir après des chevaux égarés,

alors il l’a tué, et cetera,

Zeus a mal pris la chose.

Et c’est comme ça qu’à peine purgée sa peine, Héraclès a levé une troupe

et a saccagé la ville d’Eurythus.

Bref, voici les captives.

Voilà ce qui arrive quand on se lance des défis à la tête.

Tu n’es pas capable de tirer à l’arc aussi bien que mes fils, avait dit Eurytos.

Ah, les grandes gueules, voilà de quoi sont peuplés les enfers.

Dès qu’il en aura terminé avec les cérémonies, il va venir ici. Tout est bien qui finit bien :

Sacrifices, captives.

Admirons, c’est très beau.

CHOEUR

C’est bien vrai, Majesté.

Tout va maintenant être okay.

DÉJANIRE

Pourvu que ça dure.  En apparence, tout va bien, comment se fait-il que je n’aie pas confiance ?

Mon sort est attaché au sien. Je me pose des questions.

Ces pauvres filles me font pitié, perdues en terre étrangère,

orphelines, esclaves,

fasse le ciel que jamais mes enfants —

ou qu’au moins je ne sois plus là pour voir ça.

IOLE)

Tu as l’air plus éprouvée que les autres.

Fille, femme ? Jeune. Non, tu n’es sûrement pas encore mariée.

De bonne famille, à l’évidence.

Qui est-ce, Lichas ?

Elle me fait plus pitié que les autres captives.

On voit à quel point elle est malheureuse.

LICHAS

Qu’est-ce que j’en sais ?  C’est peut-être le dessus du panier, mais pourquoi me demander à moi ?

DÉJANIRE

De sang royal ? Est-ce qu’Eurytos avait une fille ?

LYCHAS

Pas la moindre idée. Je ne lui ai pas posé la question.

DÉJANIRE

Personne ne t’a renseigné ?

LICHAS

J’avais d’autres chats à fouetter, pas eu le temps de poser la question.

DÉJANIRE (à IOLE)

Alors toi, réponds-moi.

Qu’est-ce qui s’est passé ? Qui es-tu ?

LICHAS

M’étonnerait bien qu’elle réponde.

Elle n’a pas pipé mot

Depuis qu’elle est arrivée

du pays des vents.

Des larmes, rien que des larmes,

mais il faut comprendre,

Son sort n’est pas gai, la pauvre.

DÉJANIRE

Laissons-la tranquille, qu’elle rentre dans la maison,

Je ne veux pas ajouter à son malheur,

Elle en a sa dose.

Que tout le monde rentre !

Il y a du travail pour tout mettre en ordre.

(Lichas franchit le seuil avec les captives.)

MESSAGER

Holà, doucement, Madame !  Feriez mieux de savoir

À qui vous ouvrez votre porte. Moi j’en sais un bout là-dessus.

DÉJANIRE

Pardon ? Pourquoi me retiens-tu ? 

MESSAGER

Ecoutez-moi ! Si ce que je vous ai déjà dit valait la peine d’être écouté…

DÉJANIRE

Je leur dis de revenir ?

MESSAGER

Nous sommes suffisamment nombreux comme ça.  Bien assez nombreux.

DÉJANIRE

Tout le monde est parti. Cesse de parler par énigmes.

MESSAGER

Ce type a menti, à un moment ou à un autre, tu parles d’un messager !

DÉJANIRE

Abats tes cartes. Qu’est-ce que tu sais ?

Dis-nous ça clairement.

MESSAGER

Tout a commencé quand il s’est amouraché de la fille, et que le père de la fille, Eurytos, a refusé de le laisser coucher avec elle en catimini. Aucun rapport avec Iphitos ou Omphale. Il a mis la ville à sac et il a tué Eurytos pour avoir la fille. 

Il ne l’amène pas ici comme esclave, il en pince trop pour elle.

J’ai pensé qu’il fallait que j’avertisse Votre Majesté.

C’est ça qu’expliquait Lichas à la foule des Trachiniens. Désolé de vous causer du tracas. Mais les faits…

DÉJANIRE

Qu’est-ce que j’ai fait, mais qu’est-ce que j’ai fait ?

Une inconnue, c’est ce que l’autre me jurait.  Voilà bien ma chance.

MESSAGER

Ce n’est pas une inconnue, c’est le moins qu’on puisse dire.

Elle s’appelle Iole, et Eurytos est son père.

Lichas n’était pas au courant, parce qu’il ne s’est pas donné la peine de lui poser la question.

CHOEUR

A bas tous ces faux culs, c’est la lie de l’humanité.

DÉJANIRE

Qu’est-ce que je… qu’est ce je…… mes chéries, qu’est-ce que…

MESSAGER

Vous pourriez commencer par interroger Lichas, lui flanquer la frousse, il vous parlerait peut-être. 

DÉJANIRE

Bonne idée.  C’est ce que je vais faire.

MESSAGER

Vous voulez que je m’en aille, ou bien…?

DÉJANIRE

Non, reste. D’ailleurs le voilà qui arrive, sans qu’on l’ait fait appeler.

LICHAS

Que voulez-vous que je dise à Héraclès, Madame ?

Je suis sur le départ.

DÉJANIRE

Pas si vite. Tu n’étais pas si pressé, pour venir ici. 

Ayons une petite conversation.

LICHAS

A vos ordres, Madame.

DÉJANIRE

As-tu le moindre respect pour la vérité ?

LICHAS

J’en prends le ciel à témoin.  Rien que …

DÉJANIRE

Qui est cette femme que vous avez amenée ici ?

LICHAS

Je ne connais pas sa famille. Elle vient d’Eubée.

MESSAGER

Oh, doucement.  Tu sais à qui tu parles ?

LICHAS

Et toi, qui tu es ?

MESSAGER

Laisse tomber.

Réponds à ma question, c’est un conseil.

LICHAS

A Sa gracieuse Majesté, épouse d’Héraclès. Fille d’Oenée, roi de Calydon.  Déjanire.

MESSAGER

Tu as raison, pour une fois.  Elle est ta Reine.

LICHAS

Et je suis son humble et dévoué serviteur…

MESSAGER

Serviteur, n’oublie pas ça, tu ferais bien…

LICHAS

Non mais c’est qui, ce mec ? Je ferais bien…

MESSAGER

De t’acquitter de ton devoir, est-ce assez clair ?

Je me suis bien fait comprendre ?

LICHAS

Je ne vais pas rester là à écouter ces sornettes, je me tire.

MESSAGER

D’abord une petite question.

LICHAS

Finissons-en. Tu n’es pas du genre à te taire, on dirait.

MESSAGER

Cette jeune fille, tu vois qui je veux dire, que tu as fait entrer dans la maison ?

LICHAS

Eh bien ?

MESSAGER

Tu ne la connais que de vue, soi-disant ? Tu as pourtant dit qu’elle était la Princesse Iole, fille d’Eurytos.

LICHAS

Personne ne m’a jamais entendu dire une chose pareille.

MESSAGER

Oh que si.  Beaucoup d’entre nous, toute une foule de Trachiniens sur l’agora te l’ont entendu dire.

LICHAS

Racontars, simples rumeurs.

MESSAGER

Simple ouï-dire, c ‘est ça ? Des rumeurs… Alors que tu as juré tes grands dieux qu’on l’amenait pour qu’elle devienne la femme d’Heraclès.

LICHAS

Sa femme ?  Pour l’amour du ciel, Votre Majesté, qui est ce type qui débarque d’on ne sait où ?

MESSAGER

Quelqu’un qui t’a entendu parler. Dire que cela n’avait aucun rapport avec la reine de Lydie. Il a mis toute une ville à sac pour les beaux yeux d’une fille.  Il a flashé sur elle. 

LICHAS

Je m’inscris en faux, votre Majesté. Ne perdons pas notre temps avec ce minable.

DÉJANIRE

Tonnerre de Zeus ! Que sa foudre tombe sur l’Oeta,

si tu cherches à me raconter des bobards.

D’ailleurs, ce n’est pas à une méchante femme que tu fais ton récit,

c’est une femme qui sait bien que les hommes

ne restent pas attachés au même objet toute la vie.

Quel est le lutteur qui va arrêter l’Amour à main nue ?

Il faut voir les choses comme elles sont.

L’Amour manipule les dieux à sa guise.

Moi, comment pourrais-je gagner à ce jeu ?

Ce serait idiot de ma part de faire des reproches à l’homme tant qu’il est sous son emprise, ou à la fille dont on dit que c’est de sa faute.

Ma réputation, ma santé ne sont pas compromises.

Non, il ne s’agit pas de ça. MAIS

si c’est lui qui t’a fait la leçon pour que tu mentes,

je ne te félicite pas pour la leçon.

Et si c’est de ton propre chef,

parce que tu as cru qu’il y aurait avantage à le faire,

tu t’es mis le doigt dans l’œil. 

Sors-nous la vérité, toute la vérité. Et tout de suite.

Qu’un homme libre soit traité de menteur, il n’y a pas de quoi se vanter,

ce n’est guère un compliment.

Et puis tout se saura, de toute façon,

comment penses-tu pouvoir dissimuler la chose ?

Des tas de gens t’ont entendu, ils me le répéteront.

Et si tu crois…si tu as peur de moi tu as tort,

c’est en ne parlant pas que tu me fâcherais.

Qu’est-ce que ça a de si épouvantable ?

Cet Héraclès !  Il y en a eu bien d’autres.

Est-ce que je lui ai jamais fait des scènes, des reproches ?

Et s’il est vraiment fou d’elle, alors c’est elle que je plains, de tout cœur. 

Sa beauté a été sa perte,

et la perte de sa patrie,

sans le savoir, la malheureuse, sans rien comprendre à ce qui se passait.

Autant en emporte le vent.

Je t’avertis : fais des crasses à qui tu voudras,

Mais moi, ne cherche pas à me raconter des bobards.

CHOEUR

Fais ce qu’elle te dit.

Elle ne t’en voudra pas, au bout du compte,

Et j’en t’en serai reconnaissante.

LICHAS

Oh Majesté, ma chère maîtresse, je vois que vous comprenez

Que les êtres humains sont humains.

Je vous dirai la vérité, je ne vous cacherai rien.

Les choses se sont bien passées comme ce type l’a dit.

Heraclès a été pris d’une passion dévorante,

Irrésistible,

et il s’est emparé de la ville d’Oechalie,

il l’a mise à sac, la cité de son père.

Mais je dois reconnaître une chose,

il ne l’a jamais nié, il ne m’a pas dit de le dissimuler.

C’est moi, Majesté, qui ai eu peur de vous faire de la peine,

moi qui ai eu tort, si vous pensez que j’ai eu tort.

Et maintenant que vous savez tout, pour l’amour de lui, pour l’amour de vous, pour vous deux,

ne rejetez pas cette fille.

Il a a eu le dessus sur tous ses adversaires,

Et voilà qu’Eros à son tour le jette à terre.

DÉJANIRE

Oui, c’est bien bien comme cela qu’il faut agir,

comme cela, pas autrement.

On ne se débarrassera pas de ce malheur qui nous tombe dessus

en engageant un combat perdu d’avance contre les dieux.

Rentrons dans la maison, je vais te donner quelque chose à remettre à Héraclès de ma part,

avec un petit mot.

Il faut que je lui fasse parvenir un présent digne de ceux que j’ai reçus.

Tu ne peux pas repartir les mains vides,

étant donné tout ce avec quoi tu es venu.

CHOEUR

KUPRIS remporte toujours la victoire.

Le fils de Cronos, Hadès, Poséidon,

pas un qui échappe à son pouvoir.

Ils mordent tous la poussière.

Ils ne peuvent que se soumettre à elle.

DEUX dieux qui s’affrontent pour conquérir une femme,

Bataille, poussière !

Puissance d’un fleuve dans le fracas des cornes,

Aucun homme ne peut maîtriser la force de quatre taureaux unis pour résister,

Et celle d’Acheloos d’Oeniades pas davantage.

Bandant son arc

le Thébain, du pays de Bacchus, massue hérissée de pointes,

C’est LUI le fils de Zeus.

Ils se disputent un même lit,

les eaux déboulent comme une charge de taureaux, 

cornes qui s’entrechoquent.

Avec sa baguette divinatoire,

C’est Cypris qui décide

À qui reviendra la fiancée.

Combat, fracas,

cornes qui s’entrecornent,

rugissements sauvages,

mortelles empoignades

coup pour coup,

corps à corps,

sang pour sang,

encornades.

MAIS la douce jeune fille sur la colline

Loin du combat, qui attend,

Qui l’aura ?

On se bat pour l’avoir,

Pauvre génisse écartée du troupeau

séparée de sa mère,

trophée d’un jour.

(Musique, fifres et timbales, solo de flûte ou de clarinette).

DÉJANIRE (sort de la maison)

Eh bien mes chéries,

pendant que l’homme venu de nulle part est à l’intérieur

à bavarder avec les petites victimes de tous ces bouleversements,

avant qu’il ne prenne le départ,

essayons de voir comment nous allons gérer la cohabitation

avec cette jeune vierge qui n’en est plus une

puisqu’elle a connu le joug.

Toute cette marchandise passée en contrebande,

mais je ne dois pas perdre la tête.

« Deux épouses sous la même couverture »,

et moi qui disais de lui qu’il était si bon, qu’on pouvait toujours compter sur lui.

Voilà mon salaire pour avoir si longtemps tenu sa maison.

Mais je ne peux pas lui en vouloir trop longtemps,

je sais bien de qui il subit l’emprise,

n’empêche…

entre cette fille et moi,

mon mari, son amant, l’amant de la nouvelle venue.

Elle est jeune.

et « les yeux si aimants soient-ils se détournent des fleurs qui se fanent ».

Une femme doit savoir ne pas se montrer acariâtre,

une femme raisonnable doit éviter de jouer les harpies.

Et puis il y a peut-être une solution.

Nessos, ce vieux chenapan à la poitrine velue :

c’était il y a longtemps, j’étais jeune et fraîche alors,

il m’avait fait un petit cadeau

que j’ai gardé dans un pot de cuivre

pendant tout ce temps.

Il perdait son sang, il allait mourir.

Près du ferry qui traverse l’Evenos

Là où on ne peut pas passer à gué.

il m’avait prise sur ses épaules,

Et au milieu du fleuve

Il a eu les mains baladeuses.

J’ai poussé un cri et ni une ni deux

Le fils de Zeus lui a décoché une flèche qui lui a traversé les poumons.

Avant de mourir il m’a dit,

« Comme tu es la fille du vieil Oineus,

je vais te donner ce que j’ai gagné pour mes services de passeur.

Récolte le sang qui sèche sur ma blessure

là où la pointe de la flèche a trempé dans le sang de l’Hydre,

oui, le sang de l’Hydre de Lerne,

et tu auras un philtre d’amour si puissant

qu’Héraclès ne regardera jamais une autre femme,

qu’il ne t’en préfèrera jamais une autre. »

Eh bien, mes chéries, j’ai repensé à ça,

j’ai gardé cette potion depuis sa mort,

bien soigneusement, dans un endroit frais et sombre,

et j’en ai imbibé cette tunique

comme le Centaure m’avait dit.

Ce n’est pas un philtre à boire,

je ne pense pas qu’il y ait grand risque.

Ça devrait régler le problème de cette fille,

sauf si vous pensez que je fais une bêtise.

CHOEUR

L’idée ne paraît pas mauvaise, si tu crois

que ça peut marcher.

DÉJANIRE

Bien sûr ce n’est pas garanti à cent pour cent,

mais on ne peut pas être sûr avant d’avoir essayé.

CHOEUR

Eh oui, pour être certain,

il faut avoir tenté l’expérience.

DÉJANIRE

Le voilà. Il va partir bientôt,

ne parlez de rien pour l’instant,

ce que les gens ignorent

ne peut pas se retourner contre vous.

A rester dans l’ombre on sert mieux ses intérêts. 

LICHAS

Je suis déjà resté trop longtemps, Madame d’Oineus.

Dites-moi juste ce que dois faire.

DÉJANIRE

Pendant que tu bavardais avec les filles,

j’ai emballé ce présent pour Héraclès,

une veste que j’ai confectionnée moi-même.

Personne ne doit la porter avant lui,

il ne doit pas l’exposer au soleil,

ni près du feu à l’intérieur de l’enclos sacré,

avant de se présenter devant les dieux à l’autel

où l’on immole les taureaux.

J’ai fait le vœu que si je le voyais revenir sain et sauf,

ou si j’avais seulement vent de son retour,

je confectionnerais pour lui une tunique de cérémonie

à porter lors du sacrifice offert en présence des dieux.

Le paquet est scellé de mon sceau,

il le reconnaîtra.

Tu peux disposer, et rappelle-toi que le premier devoir d’un messager,

c’est de faire ce qu’on lui dit, rien de plus rien de moins, juste ce qu’on lui dit.

Obéis, tu auras notre double reconnaissance.

LICHAS

Je connais par cœur mon métier de messager au pied léger, Madame,

vous n’avez pas à craindre que je m’égare.

Aucun risque que je ne lui apporte pas ce coffret, en l’état,

avec votre message exact. 

DÉJANIRE

Pars donc. Dans la maison, tu as vu que tout se passe bien ?

LICHAS

Oui. Je dirai : tout se passe pour le mieux.

DÉJANIRE

Et que je traite bien notre visiteuse,

tu as pu le constater.

LICHAS

Et que ce fut pour moi une très grande, une très heureuse surprise.

DÉJANIRE (rêveuse)

Autre chose ? Non.

Il ne faut pas lui dire à quel point j’ai envie de lui

avant d’être assurée qu’il va avoir envie de moi lui aussi.

CHOEUR

Vous qui habitez ici

où le port est hospitalier, le détroit rocheux,

 où les sources thermales réchauffent les hauteurs de l’Oeta,

vous qui habitez sur le golfe maliaque,

sur les plages où Diane

lance ses flèches d’or.

Vous qui choisissez, de préférence à toutes les cité grecques,

d’y tenir vos assemblées avec le fils de Pelée,

(fifres, flûte et grosse caisse)

bientôt vous entendrez la cornemuse,

le son perçant des flûtes

aussi cher aux muses

que le fut jamais la lyre de Phébus.

Car, chargé de butin conquis par sa bravoure au combat,

voici venir le fils de Zeus et d’Alcmène.

(clarinette, basson)

Douze lunes ont passé,

de longues nuits et autant de longs jours,

exil, exil,

ne jamais savoir s’il va venir, s’il va rester,

larmes larmes, chagrin qui broie le cœur de sa femme

en attendant que Mars le dieu fou

mette fin à ses travaux.

(violoncelle, en sourdine)

Enfin voici le port, le port.

Le bateau est immobile,

les rames qui l’arment sont au repos.

Il quitte l’île pour venir rejoindre la cité.

Encore un jour, un long jour,

Le charme de la tunique va-t-il être efficace ?

Toute imbibée de l’onguent,

jusque dans le moindre de ses plis,

elle a fait comme il avait dit.

(DÉJANIRE revient, portant le masque tragique)

DÉJANIRE

Catastrophe, mes chéries, catastrophe épouvantable,

je meurs de peur.

CHOEUR

Qu’est-ce que tu veux dire, Déjanire, fille d’Oenée?

DÉJANIRE

Je ne sais pas, je n’en sais rien, l’espoir que j’avais,

je ne l’ai plus.

Je redoute les conséquences.

CHOEUR

Tu ne veux pas parler de ton présent à Héraclès ?

DÉJANIRE

Si, justement. Il ne faudrait jamais se précipiter pour agir

quand les choses vous dépassent.

CHOEUR

Dis-nous ce que tu crains.

DÉJANIRE

Il vient de se passer quelque chose de trop, trop bizarre.

Cette grosse touffe de laine blanche arrachée à une brebis

Dont je me suis servie pour tamponner la veste, a tout bonnement disparu.

Personne n’y a touché.

On dirait qu’elle s’est consumée toute seule.

Elle s’est réduite en poussière, là, sur les dalles.

Quand cette brute de centaure

était à l’agonie, le poumon transpercé par la flèche, il m’a dit 

— je m’en souviens comme si c’était gravé dans le bronze, 

et j’ai fait très exactement ce qu’il m’a dit — :

 « Garde ce baume bien au frais,

loin du feu et de la lumière, au fond d’un placard

jusqu’au moment de t’en servir ». C’est ce que j’ai fait dans la chambre,

sans personne qui m’ait vue le sortir du pot

avec une touffe de laine arrachée à la toison d’une de nos brebis

pour le mettre dans ce coffret que vous avez vu. 

Mais à l’instant, une chose que vous ne pourrez pas croire,

 totalement inexplicable, j’ai retrouvé la touffe de laine en flammes,

là, en pleine lumière. Elle s’était réchauffée,

et elle s’est désagrégée, comme de la sciure de bois

quand on vient de scier une planche,

mais bouillonnante,

comme l’écume grasse qui sort du pressoir à vin.

Je suis morte d’inquiétude,

j’ai fait quelque chose d’affreux.

Pourquoi cette brute en train de mourir aurait-elle voulu me faire une fleur ?

C’était par ma faute qu’il mourait.

Il a voulu se venger de celui qui le tuait.

Je viens de comprendre ses intentions

et il est trop tard.

Je vais tuer Héraclès, cruel destin.

Je sais que cette flèche a même blessé Chiron,

qui était pourtant un demi-dieu

— le sang noir de la flèche mortelle

foudroierait n’importe quelle bête sauvage.

S’il meurt, s’il est pris au piège,

je mourrai moi aussi.

Pas une femme honorable ne survivrait à pareille horreur.

CHOEUR

Ne t’avoue pas vaincue si vite.

Certes il y a danger. Mais le pire n’est pas toujours sûr.

DÉJANIRE

Ceux qui ont mal agi n’ont pas droit à l’espoir.

CHOEUR

Mais si tu ne l’as pas fait exprès, on ne peut pas se montrer trop sévère avec toi.

DÉJANIRE

Facile à dire si on n’est pas concerné,

Pas si c’est sur vos épaules que pèse l’acte. 

CHOEUR

Attends de voir ce que ton fils aura à dire. 

Tiens le voilà qui vient

justement te parler ;

Il est allé à la recherche de son père. 

HYLLOS

Maudite sois-tu, je voudrais que tu sois morte,

Ou en tous cas pas mère, et en tous cas pas la mienne.

DÉJANIRE

Qu’est-ce qui t’arrive mon fils,

pourquoi est-ce que…

HYLLOS   

Tu as assassiné ton mari, mon père,

aujourd’hui même.

DÉJANIRE

C’est affreux, ce que tu dis là.  Affreux…

HYLLOS

C’est pourtant ce que tu as fait, tu as mené l’opération de bout en bout,

et ce qui est fait ne peut être défait.

DÉJANIRE

Comment peux-tu dire une chose pareille ! Moi ! Le crime impardonnable entre tous ?

HYLLOS

J’ai vu mon père de mes propres yeux, j’ai été témoin de ses souffrances,

Il ne s’agit pas d’une simple rumeur. 

DÉJANIRE

Où l’as-tu trouvé ? Tu étais avec lui ?

HYLLOS

Tu vas le savoir. Il faut que tu saches tout.

Il a saccagé la ville d’Eurytos,

cela, tu es au courant,

et il rentrait avec le butin

jusqu’au promontoire de l’Eubée.

Sur le cap Cénéen, face au nord,

que la mer baigne des deux côtés.

il a dressé les autels

pour les dieux, nos dieux,

taillé une clairière pour faire de la place. 

Et j’étais heureux de l’apercevoir enfin,

qui commençait à immoler tous ces taureaux.

Là-dessus arrive Lichas, le héraut de notre maison,

avec ce présent, ce péplum de toute beauté.

Lui le revêt, selon tes instructions,

il s’attaque à la première douzaine de taureaux,

et s’apprête à les tuer tous les cent, pour l’hécatombe.

Le pauvre, au début, il était joyeux,

tout fier de sa parure.

Il a fait les invocations rituelles mais,

tandis que les flammes montaient de l’auguste bûcher,

nourri de sang et des bûches de chêne dégoulinant de graisse,

il lui vient une sueur qui l’inonde,

la tunique lui colle à la peau,

étreint tous ses membres,

comme si quelqu’un avait prévu la chose.

Elle semble lui ronger les os,

c’est comme le venin d’une immonde vipère

qui le jette dans des convulsions.

On aurait dit que c’est avec haine qu’elle s’acharnait sur lui.

Il s’en prend au malheureux Lichas

qui n’y était pour rien. C’était toi la coupable.

Il veut savoir qui a manigancé ça,

et Lichas dit qu’il n’a fait qu’apporter, tel quel,

ce qui lui a été donné.

Alors soudain, comme l’étau se resserre,

il saisit Lichas par le pied,

lui tordant la cheville,

Et le lance contre un rocher

qui sortait de la mer.

Ciel, la chevelure ! La cervelle qui jaillit du crâne,

mêlée de sang.

La foule pousse un long gémissement :

l’un est mort, l’autre en pleine folie.

Personne n’ose s’approcher de lui. Il se roule

au sol, rugissant, gémissant, s’arquant de toutes ses forces, et les rochers réverbèrent ses hurlements de Locride à l’Eubée,

entre les anfractuosités et les falaises.

Jusqu’à épuisement complet, il se tord de douleur,

criant, maudissant la couche conjugale, 

te maudissant, maudissant le jour où il a été te prendre à Oénée,

pour le malheur de sa vie. Créature !

Puis, plissant les yeux tout brûlants de la fumée qui sort de lui,

ruisselant de larmes, il m’aperçoit et m’appelle. 

« Ne te dérobe pas, même si tu dois mourir avec moi.

Sors-moi de là, emmène-moi quelque part,

N’importe où, là où personne ne pourra me voir.

Emmène-moi, vite,

je ne veux pas mourir ici. »

Voilà ce qu’il m’a dit. 

Alors on l’a déposé au creux d’une barque,

on l’a amené sur le continent.

On ne l’entendait presque plus,

mais il se tordait toujours de douleur.

Tu vas le voir bientôt,

vivant ou mort. 

Voilà donc, ma chère mère, ce que tu as concocté

de faire à mon père,

Que l’Enfer t’emporte, et les Furies, sois récompensée selon tes mérites.

Justice, ah, Justice, si…

Parlons-en, de ta justice !

Tu as craché dessus quand tu as tué

le meilleur homme qu’ait connu la terre,

Ce qu’on verra à présent ne sera plus jamais de cette qualité.

(DÉJANIRE rentre dans le palais)

CHOEUR

Pourquoi s’en va-t-elle sans un mot ?

N’a-t-elle rien à répondre ?

HYLLOS

Laissez-la partir.  Bon vent, qu’elle disparaisse de ma vue

pour aller jouer les mères où elle voudra,

parlons-en, d’une mère, qu’elle parte en paix,

et qu’elle connaisse à son tour les plaisirs qu’elle a procurés à mon père.

CHOEUR

(violoncelle en sourdine, qui ne fait que soutenir la voix)

OYEZ :

Choses prédites, choses annoncées :

Épreuves, confusion,

le Fils de Zeus sera

délivré de ses travaux.

Une fois passées douze saisons, douze moissons,

il connaîtra la fin de ses peines.

La parole proférée jadis par les dieux

s’est révélée exacte,

le vent souffle et la vérité est dans l’eau qui court.

Nous et sa famille nous voyons en un éclair

qu’ici et maintenant, le terme est atteint :

parmi les morts, on ne connaît ni servitude

ni dur labeur. 

(contrebasses et tambours amortis)

OYEZ, sous le nuage mortel,

Sort et malédiction du Centaure, le noir venin s’est répandu.

Le sang glacé de l’Hydre

bouillonne maintenant dans chaque veine, aiguillons tenaces

du serpent moucheté qui percent le flanc sacré.

Il ne vivra pas jusqu’à voir la lumière du lendemain,

la nuit noire, échevelée, descend sur lui

Comme l’a voulu Nessus. 

QUEL MALHEUR est le sien

à elle qui a redouté les conséquences néfastes,

une rivale amenée en toute hâte menaçant son foyer,

elle a prêté l’oreille aux avis d’une voix étrangère

qui l’a prise dans ses filets pour la conduire au désastre.

Les larmes ruissellent, verdissant sa joue d’une rosée étincelante.

Elle est seule dans son deuil, loin de tous

et comprend enfin, sort funeste,

que dans le mensonge se tapit la catastrophe.

LAISSEZ couler les larmes.

Jamais Héraclès tout étincelant de gloire

n’eut jusqu’ici besoin de pitié,

lui que consume un mal funeste.

Qu’il fut prompt, sur les hauteurs d’Oechalie

à ramener une épouse.

La pointe noire de la lance qui protégea sa fuite

atteste que

Kupris assista sans rien dire, indifférente,

elle qui, de toute évidence,

a combiné l’opération.

(La dea ex machina, cachée dans sa niche derrière un tulle, est éclairée d’une lumière vive qui rend la tulle transparente. L’apparition est assez soudaine, elle s’efface un peu plus lentement ; le public peut se demander s’il l’a vraiment vue.)

PREMIER DEMI-CHOEUR

Je divague, ou j’ai entendu quelqu’un pleurer ?

A l’entrée du palais ?

Vous avez entendu ?

DEUXIÈME DEMI-CHOEUR

Pas une sourde plainte, mais quelqu’un, éperdu de douleur,

dont les gémissements ont recommencé ici.

(entre LA NOURRICE)

DEMI-CHOEUR

Regardez,

Regardez le visage de cette vieille,

c’est affreux à voir,

il est tordu de douleur.

LA NOURRICE

Mes enfants, mes enfants,

Il n’y a pas de terme aux malheurs

dus à l’envoi de ce présent à Héraclès.

CHOEUR

Tu veux dire d’autres malheurs encore ?

 NOURRICE

Elle est partie… Déjanire,

Pour le dernier voyage,

sans faire un pas.

CHOEUR

Quoi ! Morte ?

NOURRICE

Rien d’autre. Vous m’avez entendue.

CHOEUR

Tu veux dire que la pauvre femme est morte ?

NOURRICE

Oui, pour la deuxième fois. Oui.

CHOEUR

La pauvre. Mais c’est affreux.  Mais comment…

Comment est-elle morte ? 

NOURRICE

De la plus violente…

CHOEUR

Mais comment, dis-nous comment, femme.

Comment est-ce arrivé ?

NOURRICE

Elle a fait la chose elle-même,

Elle s’est ouvert le ventre.

CHOEUR

Elle est folle ma parole ? Avec quoi a-t-elle fait ça ?

Comment a-t-elle pu faire ça toute seule ?

Une mort qui vient après l’autre.

NOURRICE

Elle s’est emparée d’une épée, énorme,

au fil tranchant.

CHOEUR

Et toi tu as vu ça, vieille idiote,

 tu as assisté à cette atrocité ?

NOURRICE

J’ai vu la chose. Je n’étais pas loin.

CHOEUR

Quoi ? Comment ? Vas-y, dis-nous.

NOURRICE

Elle a fait la chose elle-même. De ses propres mains.

CHOEUR

Qu’est-ce que tu veux dire ?

NOURRICE

Rien que ce qui s’est passé. Constatez par vous-mêmes. 

CHOEUR

Tout ça à cause de la nouvelle arrivée.

Le résultat ne s’est pas fait attendre.

Une épouse, et une furie.  Voilà bien les Erynies.

NOURRICE

Ça dépasse tout.  Vous seriez autrement émus

si vous aviez été présents.

CHOEUR

Est-ce qu’une femme a une telle force dans ses mains ?

Un tel courage ? 

NOURRICE        

Stupéfiant, croyez-moi. Elle est rentrée seule dans le palais

et a vu le garçon sous le portique préparer la civière

pour aller chercher son père. 

Elle s’est cachée derrière l’autel,

S’est affalée en gémissant, d’être rejetée par son propre fils. 

Puis caressant tristement les objets familiers qui l’entouraient,

Elle erre dans les grandes salles du palais,

Ne sachant pas que je pouvais la voir, par une sorte de défaut dans le mur,

caressant de ses mains les objets dont elle s’était servie jusqu’alors.

Puis voyant arriver l’une de ses servantes chéries,

 la mort déjà peinte sur le visage, elle pleure sur son sort, s’écrie qu’aucune femme

 n’a jamais été plus privée d’enfant qu’elle. Puis elle s’arrête.  Et d’un seul coup,

se précipite dans la chambre d’Héraclès, jette sa cape sur le lit,

l’étend comme une courtepointe,

puis se jette dessus, et reste un moment immobile,

comme si elle dormait.

S’étranglant de sanglots, ensuite : « Lit nuptial,

Adieu mon lit nuptial, plus jamais nous n’y serons tous deux réunis ! »

Elle arrache alors sa robe sur tout son flanc gauche

Et l’agrafe d’or qui la retient.

Je cours chercher Hyllos, mais elle a été trop rapide,

Elle a enfoncé une épée à l’oblique, qui, à double tranchant, perce le foie et atteint le cœur.

Quand nous sommes arrivés c’était fait. 

Le garçon se lamente tout haut,

Ne se pardonnant pas de l’avoir lui-même poussée à ce geste.

Son père, sa mère, en une même journée.

Il venait d’apprendre qu’elle n’avait fait que suivre les instructions de l’odieux Centaure,

sans penser à mal.

Il faisait pitié. Il sanglotait, la tenait serrée dans ses bras.

Sachez qu’on ne peut rien dire du lendemain,

tant qu’on n’a pas attendu la fin de la journée.

CHOEUR (déclamé)

Déchiré entre deux malheurs, lequel dois-je pleurer en premier, lequel ? Lequel pleurer en dernier, au terme d’un douloureux débat ?

Double poids du malheur sur moi. 

La mort est dans la maison

Et la mort vient par la route.

(chanté)

Que le vent vienne dissiper ma peine, qu’il m’emporte loin d’ici,

Loin du foyer, qu’il m’emporte au loin.

Le fils de Zeus est mort,

qui était si brave, si fort,

je tremble de contempler cette mort,

de mes propres yeux.

La douleur ne peut être déracinée

alors qu’approche, à demi détruit,

celui qui fut une telle splendeur. 

Le voici, il est là.

La voix de Procné s’est tue, le chant aigu du rossignol, 

dans l’air lamentable

on n’entend presque rien.

Des étrangers le ramènent chez lui, d’un pas lourd, rendus muets par l’amour.

Silence pesant,

Nul ne peut dire si c’est le sommeil qui la copie

Ou la mort qui règne en cet instant.

HÉRACLÈS (portant le masque de la divine agonie)

Cap cénéen, sanctuaire où l’on dresse les autels sacrés,

pas de quoi pavoiser,

jolis remerciements pour nos sacrifices :

regardez dans quel état je suis.

Je me serais bien passé de tous ces avantages

Et du spectacle de la folie florissante.

Incurable, ça oui,

On va trouver quelqu’un pour chanter l’événement,

Ou un chiropracteur pour me guérir.

Saleté de maladie,

Pour me guérir, il faudrait le pouvoir de Zeus

et ça m’étonnerait bien

qu’il se dérange pour venir jusqu’ici.

(aux autres)

Oïe!

Allez-vous en,

laissez-moi me reposer tranquillement, pour la dernière fois

oïe, oïe. Pourquoi essayez-vous de me retourner,

laissez-moi tranquille. Bon Dieu.

Cette saloperie, ça l’a relancée.

Ça se colle à moi.

Ça y est, c’est reparti.

Quelles ordures vous êtes, vous les Grecs,

peut-être même pas grecs, d’ailleurs,

sait-on seulement d’où vous venez ?

Tout ce que j’ai fait pour vous sur les mers, et sur terre, défriché,

 tué les bêtes sauvages.

Et maintenant que je souffre le martyre,

il n’y en a pas un pour mettre fin à mon supplice

par le feu, ou la lame d’un couteau,

pas un pour se rendre rendre utile,

ne serait-ce qu’en me laissant tranquille.

Si quelqu’un pouvait seulement me trancher la tête

Et mettre fin à cette exécrable existence,

Oïe!

VIEILLARD

Toi, là, tu es son fils, et moi je n’ai pas la force

De le soulever.

Viens me donner un coup de main,

tu es plus à même que moi de l’aider

HYLLOS

Oui, mais il s’est évanoui de douleur.

Dedans ou ici même

il se meurt entre mes bras.

Par la volonté de Dieu.

HÉRACLÈS

Où es-tu, mon garçon ? Soulève-moi et tiens bon.

Quelle saloperie !

Ça me ressaute dessus. Cette douleur atroce

m’a pris toutes mes forces.

Je ne peux plus lutter.

Pallas Athénée ! Le mal me reprend.

Oh mon fils, aie pitié du père qui t’a fait,

trouve un instrument tranchant

Et plante-le là

(faisant le geste ; montrant l’endroit exact)

(dans les intervalles entre les phrases, violoncelles en sourdine, contrebasses, tambours amortis)

plante-le là,

sous ma clavicule.

Tout ça, c’est la faute de ta mère.

Une impie, voilà ce qu’elle est.

Et je souhaite qu’elle reçoive la monnaie de sa pièce.

(un temps, puis, sotto voce)

Frère de Zeus, Doux Hadès, aie pitié.

Laisse-moi me coucher et dormir.

Et toi je t’implore, mort à l’aile rapide, qui mets fin à la honte.

CHOEUR

Il fait peur.

Quand on pense à ce qu’il était.

HÉRACLÈS

J’en ai vu dans ma vie de toutes les couleurs, c’est le moins qu’on puisse dire,

mes mains, mon dos, tout ce qu’ils ont dû faire et supporter,

mais jamais la putain de Zeus ne m’a traité de cette façon,

ni ce pourceau d’Eurysthée.

Et voilà que Miss Oineus

Avec ses jolis yeux fuyants

m’la calata

m’a remis entre les mains des Furies,

m’a roulé en boule, m’a entortillé dans ce filet

tissé par elle.

Il adhère à mes flancs, et me ronge

jusqu’aux entrailles.

Et maintenant il glace le sang dans mes veines,

il a pénétré dans mes poumons et me dessèche les bronches,

m’arrache ce qui me reste de chair.

M’immobilise, me maintient comme dans les fers. Je ne m’explique pas la chose.

Ni les hommes de la plaine avec leurs lances,

ni l’armée des géants sortis de la terre,

ni les bêtes sauvages n’ont eu raison de moi. Ni les Grecs,

ni les barbares dont j’ai assaini les terres,

il a fallu que ce soit une simple gonzesse,

pas même un homme avec des couilles au cul,

et toute seule, et sans épée.

Garçon, il est temps de montrer de qui tu es le fils, que tu es le fils d’Héraclès.

Quant à celle qui usurpe le nom vénéré de mère,

sors-la de sa maison,

Et remets-la moi. On verra ce que tu trouveras de pire,

De me regarder pourrir, ou de la voir arrangée par mes soins et subissant ce qu’elle mérite.

Va, rassemble ton courage.  Passe à l’action, montre-toi compatissant.

Oui, montre envers moi de la pitié, c’est bien le terme. Moi qui suis là à pleurnicher comme une femmelette,

moi qu’on n’avait jamais vu réduit à un pareil état,

dont on n’a jamais pu dire que je gémissais sur mes malheurs,

 me voilà une vraie lopette. 

Viens, plus près,

vois ce qu’on a fait de ton père.

(il rejette le drap qui le couvre)

Une fois les couvertures arrachées,

regardez -moi bien, vous tous,

avez-vous jamais un corps dans cet état ?

Ciel !

Le râle de la mort à nouveau.  Déshonorant.

Ça m’a repris sur le côté, cela me dévore de part en part.

Je n’arrive pas à m’en débarrasser.

Seigneur des Enfers, emporte-moi.

Zeus, dieu du tonnerre, lance sur moi un trait de ta foudre. 

Zeus, Notre Père du Tonnerre,

voilà que cela me brûle à nouveau,

braises puis feu ardent.

OH ma main, mes mains,

Mon dos, ma poitrine, la beauté de mes bras,

je vous revois comme vous étiez. Je revois ce lion qui dévorait les bergers de Némée,

cette Hydre de Lerne,

et ces créatures hybrides, sauvages, mi-homme mi-cheval,

tous autant qu’ils étaient,

arrogants, rebelles, d’une force inouïe,

et la bête d’Érymanthe, et ce chien à trois têtes,

venu des Enfers, allaité par Echidna,

élevé par une vipère gigantesque,

et le dragon qui gardait les pommes d’or,

à l’autre bout du monde. 

Et beaucoup d’autres travaux encore,

 personne qui m’ait jamais disputé mes butins.

Et voilà qu’aujourd’hui mes membres sont sans force,

je suis mis en pièces.

Calamité aveugle,

moi dont la mère était une femme de noble naissance

et mon père un dieu, Zeus, au milieu des étoiles,

d’après ce qu’on dit.

Ecoutez-moi bien. Je ne peux même pas me traîner sur le sol,

mais amenez-la moi, et je vais lui faire voir,

je vais lui donner une leçon. Vivant ou mort, on verra de quelle monnaie

je paye les gens qui m’ont fait un coup tordu. 

CHOEUR

Pauvre Grèce, tu peux voir à quels ennuis t’attendre,

Si tu es privée d’un tel homme.

HYLLOS

Tu sembles attendre une réponse de moi ;

tu te tais, comme si tu attendais une réponse.

Permets-moi de te parler au nom de la justice,

et te dire combien il est vain de vouloir la briser.

HÉRACLÈS

Dis ce que tu as à dire, qu’on en finisse.

Je suis trop malade pour supporter toutes ces finasseries, ces subtilités.

HYLLOS

C’est à propos de l’erreur de ma mère.

De ce qui s’est passé. Elle ne voulait pas ça.

HÉRACLÈS

Voilà qui dépasse les bornes…

Ta mère, cette criminelle qui m’a assassiné,

Et tu oses venir me parler d’elle. 

HYLLOS

C’est à propos de l’erreur de ma mère.

HÉRACLÈS

Pour les crimes qu’elle a commis, rien n’est …

HYLLOS

Tu devras tenir compte de ce qui s’est passé aujourd’hui.

HÉRACLÈS

Parle. Mais attention,

Ne te montre pas indigne de ton père.

HYLLOS   

Eh bien elle est morte. Elle vient d’être tuée.

HÉRACLÈS

Par qui ?

C’est de mauvais augure.

HYLLOS

Elle s’est tuée elle-même.

HÉRACLÈS

Me privant de l’occasion de le faire. 

HYLLOS

Si tu connaissais les faits, ta colère tomberait.

HÉRACLÈS

Ça commence bien. Continue.

HYLLOS

Elle ne pensait pas à mal.  Elle a cru bien faire.

HÉRACLÈS

Ordure ! Elle a cru bien faire en tuant ton père ?

HYLLOS

Un aphrodisiaque. Elle a cru que cela te ferait revenir à elle, elle s’est trompée, quand elle a vu ta nouvelle épouse dans la maison.

HÉRACLÈS

Les Trachiniens ont des magiciens aussi forts que ça ? 

HYLLOS

C’est Nessos qui lui a dit, il y a longtemps

Que le philtre provoquerait le feu du désir.

HÉRACLÈS

Malheur. Je m’en vais,

La lumière me quitte.

Le black-out !

Je comprends parfaitement

à quoi tout cela doit aboutir… Va mon fils,

appelle mes enfants et leurs familles

et Alcmène, qui par son union bien mal inspirée avec une divinité,

 devint ma mère,

afin que je leur apprenne le dernier mot des oracles,

tel que je le connais.

HYLLOS

Ta mère est à Tirynthe, injoignable,

Et elle a emmené avec elle quelques-uns des enfants.

D’autres sont à Thèbesville, je vais rassembler

ceux qui sont près d’ici, avec ton accord,

et ils feront ce que tu leur diras.

HÉRACLÈS

Commence par m’écouter, et montre de quoi tu es capable,

toi mon fils, toi mon sang. Jadis mon père m’avait prédit

que je ne mourrais pas de la main d’un vivant,

mais d’un mort surgi des enfers, et ça a été ce maudit Centaure.

La bête morte tue le vivant que je suis.

Et cela confirme un autre oracle étrange

proféré par le chêne des Selles,

ces rudes paysans qui couchent à même le sol, là-haut dans les montagnes.

Je l’ai entendu, j’en ai pris note,

là, sous l’arbre de mon Père.

Le Temps s’étant avancé, voici venue l’heure.

Je suis libéré de mes peines.

Je croyais que cela voulait dire mener une bonne vie.

Eh bien non. Cela veut dire que je meurs.

Car chez les morts, le travail n’a pas cours.

A voir les choses sous cet angle, mon fils, quelle

SPLENDEUR,

      TOUT PREND SENS. [1]

(Il détourne son visage du public, puis se retourne, très droit, leur faisant face sans le masque de l’agonie. Le maquillage qui apparaît est celui de la sérénité solaire. Les cheveux dorés, aussi électrisés que possible.)

Mais il faut que tu m’aides,

ne me mets pas en colère,

ne te dérobe pas, et ne pose pas de questions.

La règle d’or, c’est : Obéissance filiale.

HYLLOS

J’obéirai.

HÉRACLÈS (tendant la main).

Mets ta main ici.

HYLLOS

Je le ferai. Pas besoin de jurer.

HÉRACLÈS

Mets ta main ici.

HYLLOS (s’exécutant).

Qu’est-ce que je jure ?

HÉRACLÈS

Répète : « Sur la tête de Zeus »,

que tu feras ce que je te dirai de faire.

HYLLOS

Je le jure, avec l’aide de Dieu.

HÉRACLÈS

« Et que Dieu maudisse tous les parjures. »

HYLLOS

Je tiendrai parole, sois tranquille.

(ajoute après une hésitation presque imperceptible)

Et que Dieu MAUDISSE tous les parjures.

HÉRACLÈS

Tu connais le plus haut des sommets de l’Oeta, consacré à Zeus ?

HYLLOS

J’y ai souvent offert des sacrifices.

HÉRACLÈS

Il faut que tu transportes là-haut cette carcasse,

De tes propres mains, fais-toi aider des amis que tu voudras.

Coupe du bois des chênes aux racines profondes

Et du bois des oliviers (arbres mâles),

que tu trancheras de la même façon.

Mets-y le feu grâce à la flamme vive d’une torche de pin

et installe-moi sur ce bûcher.

Ne pleurniche pas. Montre que tu es mon fil,

ou tu auras mon fantôme qui viendra d’en bas peser sur toi,

jusqu’à la fin de tes jours.

HYLLOS

Mais, père…

J’ai bien tout compris ?

HÉRACLÈS

Tu as tes ordres. Suis-les,

ou change de nom.

HYLLOS

Seigneur, tu veux que je sois un assassin

et un parricide ?

HÉRACLÈS

Non, un médecin,

Le seul qui puisse me guérir.

HYLLOS

Comment est-ce possible, si je te brûle ?

HÉRACLÈS

Si c’est ça qui te fait peur, au moins fais le reste.

HYLLOS

Je veux bien te transporter là-haut.

HÉRACLÈS

Et installer le bûcher ? Comme je te le demande.

HYLLOS

Pourvu que je ne sois pas obligé d’y mettre le feu

de mes propres mains,

je ferai ma part.

HÉRACLÈS

Et encore un petit service,

qui ne te prendra pas longtemps

après le grand.

HYLLOS

Grand ou petit, peu importe, je m’en acquitterai.

HÉRACLÈS

Tu connais cette petite, la fille d’Eurytos ?

HYLLOS

Iole ? Tu veux dire Iole, j’imagine.

HÉRACLÈS

Exact.

Quand je serai mort, si tu veux honorer notre pacte,

Penses-y, et épouse-la.

Ne me désobéis pas.

Elle a dormi à mes côtés. Aucun autre homme que toi

ne doit l’avoir.

Qui a accepté de faire le plus ne va pas lésiner sur le moins.

HYLLOS

Mais il faudrait que je sois possédé du démon pour faire une chose pareille.

J’aime mieux mourir avec toi. Elle a causé la mort de ma mère,

Elle t’a torturée. Elle est notre pire ennemie.

HÉRACLÈS

Ce garçon, ma parole, n’a pas l’air disposé à obéir

aux derniers vœux de son paternel.

Que la malédiction de Dieu s’abatte sur un fils désobéissant.

HYLLOS

Le délire le reprend.

HÉRACLÈS

Oui, c’est toi qui le provoques.

HYLLOS

Qu’est-ce que je dois donc faire, dans une situation aussi embrouillée ?

HÉRACLÈS

Commence par ouvrir tes oreilles.

Fais ce que je te dis,

moi ton père, moi qui t’ai fait.

HYLLOS

Tu veux m’apprendre à être un criminel ?

HÉRACLÈS

Ce n’est pas être un criminel que de réjouir le coeur d’un père.

HYLLOS

Ce que tu m’ordonnes de faire, c’est conforme à la loi ?

Il n’y a rien là de mal ?

HÉRACLÈS

J’en prends les dieux à témoin.

HYLLOS

Dans ce cas, je ferai comme tu dis. Si les dieux t’ont entendu me dicter tes ordres, on ne pourra pas me reprocher de t’obéir. 

HÉRACLÈS

Tout de même. Pas trop tôt, allez, bouge-toi.

Installe-moi sur ce bûcher, avant que la douleur

ne me reprenne. Hé, vous autres, hissez-moi,

pour ma dernière épreuve.

Le dernier repos.

HYLLOS

Allons-y, la voie est libre. C’est toi le patron.

HÉRACLÈS

Allons, avant que la douleur ne se réveille.

O mon cœur récalcitrant.

(aperçoit le visage d’HYLLOS et lance)

Recouvre ton visage de ciment,

de béton armé, fais bella figura jusqu’au bout

même si tu n’en as guère envie.

HYLLOS

Hissez-le, mes amis.

Quant à moi, je m’arme de tolérance,

face à la grande déraison des dieux.

Ils voient les choses s’accomplir,

ils sont témoins des calamités,

ils voient les fils honorer leurs pères,

mais nous on ne sait rien de ce qui va sortir de tout ça. Dieux !

Notre malheur d’aujourd’hui, à eux en revient la honte. De tous les hommes,

nul autre qu’Héraclès n’a subi de sort plus lourd, ni n’en subira à l’avenir.

Et maintenant, mesdemoiselles, rentrez chez vous.

Nous avons vu aujourd’hui des morts étranges,

Des drames sans nombre, tels qu’on n’en n’avait pas connus jusqu’alors.

Et tout cela par la volonté de Zeus.

(Ils sortent. Les jeunes filles à gauche, HYLLOS et les porteurs à droite).


[1] C’est la phrase-clef, celle qui fait exister la pièce, comme dans Electre « Faut-il ajouter la lâcheté à tous nos malheurs ?  » Ou bien « T’as inventé la justice » dans l’Antigone de Cocteau. Et, plus tard : « Tutto quello che è accaduto, doveva accadere. » Au moins un helléniste sensible qui a prêté une grande attention aux mots de Sophocle n’a pas su comprendre la forme essentielle de la pièce, soit ici soit dans le premier chœur, et voir à quel point chaque segment de l’œuvre trouve place dans sa case.


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