Véra, et les nihilistes

Véra, ou les Nihilistes est, à part le poème « Ravenne », la toute première œuvre de Wilde à avoir été publiée, en 1880. Wilde avait vingt-six ans. Le jeune Irlandais avait rencontré Sarah Bernhardt, déjà, l’année précédente, et aussi la comédienne anglaise Ellen Terry, qu’il aurait aimé voir jouer le rôle de Véra et à qui il envoya sa pièce avec la dédicace : « Peut-être aurai-je un jour la bonne fortune d’écrire une pièce qui soit digne d’être jouée par vous [1]. » Il ne fut pas donné suite à cet appel à peine déguisé du jeune auteur dramatique. C’est une autre actrice, Mrs. Bernard Beere — on la retrouve jouant, en 1893, dans Une femme sans importance —, qui accepta de jouer la pièce, et de se charger de la faire représenter à l’Adelphi Theatre. Mais en mars 1881, le tsar Alexandre II fut assassiné. La nouvelle tsarine était la sœur d’Alexandra du Danemark, épouse du prince de Galles. Il parut inopportun de jouer une pièce dont le sujet, prophétiquement, pourrait-on dire, était la tentative d’assassinat du tsar de toutes les Russies. On annula les répétitions, et il fallut attendre août 1883 pour que la pièce soit jouée, aux Etats-Unis, au Union Square Theatre, avec Marie Prescott dans le rôle de Véra. Oscar Wilde avait fait le voyage pour l’occasion. Mais la pièce ne tint l’affiche qu’une courte semaine. Et elle n’a guère été reprise depuis.

Le jeune socialiste Wilde, avec ce drame historique situé dans la lointaine Russie, voulait écrire un hymne à la liberté, contre la tyrannie. Le prologue se situait en 1795, les quatre actes suivants en 1800. Dans une première version, qui ne comportait pas de prologue — celui-ci fut ajouté à la demande de l’agent et metteur en scène américain Richard D’Oyly Carte —, l’action se situait en 1880, soit exactement à l’époque contemporaine. On a dit du sujet qu’il avait été inspiré par le roman Que faire ? de Nikolaï Tchernychevski. (La formule même, on le sait, qui sera reprise par Lénine.) Tchernychevski était un militant du socialisme utopique qui s’opposait aux réformes d’Alexandre II, et son roman fut écrit en prison, en 1863. Il serait d’autant moins étonnant que Wilde y ait trouvé le point de départ de sa pièce que, dans le roman, l’héroïne qu’un jeune étudiant en médecine convertit aux idées révolutionnaires s’appelle précisément Véra. Mais le livre ne fut traduit que tardivement en anglais. Alan Bird [2] suggère que Wilde le lut peut-être en français. Bird rappelle également que Wilde avait rencontré chez William Morris le prince Piotr Kropotkine, révolutionnaire et anarchiste russe, et avait conçu pour lui la plus vive admiration.

L’intrigue, telle que Robert Merle la résume non sans humour, est la suivante : « Ténébreuse histoire de conspiration, où l’amour que la belle révolutionnaire porte au tzarévitch rentre en conflit avec son devoir de conspiratrice. Une des heureuses coïncidences du mélodrame veut, en effet, qu’à nul autre qu’elle n’échoie la tâche d’exécuter le tyran. Cette exécution, les nihilistes l’ont d’ailleurs décidée au mépris de toute logique, puisque le nouveau tsar, loin d’être un odieux autocrate, a été l’un des leurs et se propose de régner pour le bien du peuple. Finalement Véra, plutôt que de plonger le poignard dans le sein d’un prince aussi éclairé, le plonge dans le sien, et le jette ensuite, tout sanglant, aux conspirateurs rassemblés en foule sous les fenêtres du tzar [3]. »

Parlant avec enthousiasme à Marie Prescott de sa pièce, Wilde lui écrivait : « J’essaie d’y exprimer dans les limites de l’art ce cri titanique des peuples vers la liberté qui dans l’Europe d’aujourd’hui menace les trônes et secoue les gouvernements de l’Espagne à la Russie, des mers du Nord a celles du Sud. Pourtant ce n’est pas une pièce sur la politique mais sur la passion [4]. » Il se justifiait également d’avoir inclus des passages comiques, s’appuyant sur « le désir qu’a toute émotion intense d’être sous une émotion d’ordre contraire », et sur le fait que « l’essentiel du bon dialogue est l’interruption [5] ». Il faut cependant reconnaître que Wilde maîtrisait parfois mal son irrépressible goût pour les bons mots. Ainsi, à l’acte II, lorsque le tsarévitch déclare avec emphase, juste avant la mort de son père : « L’étoile de la liberté brille déjà et j’entends, dans le lointain, la puissante vague Démocratie se briser sur ces rivages maudits », le prince Paul, premier ministre, sort une réplique de boulevard : « Dans ce cas, nous ferons bien, vous et moi, d’apprendre à nager [6] ». Le prince Paul, en fait, est le premier « dandy », ou le premier cynique du théâtre de Wilde, plus ou moins porte-parole de l’auteur, et certaines de ses répliques seront reprises textuellement dans L’Eventail de Lady Windermere. À d’autres moments, on trouve dans la pièce une éloquence tout imprégnée de Shakespeare : « Réchauffés par le même soleil, nourris par le même air, faits d’une chair et d’un sang semblables aux nôtres, en quoi sont-ils différents de nous, sinon qu’ils meurent de faim quand nous nous repaissons, ils travaillent dur quand nous fainéantons, qu’ils tombent malades quand nous empoisonnons […] [7]». On dirait la grande tirade de Shylock à l’acte III du Marchand de Venise : « Un Juif n’a-t-il pas des yeux ? Un Juif n’a-t-il pas des mains, des organes, un corps, des sens, des désirs, des émotions ? N’est-il pas nourri par la même nourriture, blessé par les mêmes armes, sujet aux mêmes maladies, guéri par les mêmes moyens, réchauffé et refroidi par le même hiver et le même été qu’un chrétien [8] ? »

Les quelques comptes rendus qui parurent à New York trouvèrent la pièce bavarde, mal construite, mélodramatique et privée du secours que la musique apporte aux mélodrames. Bref, œuvre de jeunesse, qui garde pour nous un intérêt de curiosité du fait d’être la première production dramatique de Wilde.


[1] Lettres, 1994, p. 66.

[2] The Plays of Oscar Wilde, Londres, Vision Press, 1977.

[3] Robert Merle, Oscar Wilde, Librairie académique Perrin, 1984, p. 296.

[4] Lettres, 1966, t I, p. 191. Retenons pour l’anecdote que Marie Prescott, l’actrice qui jouait Véra, avait suggéré que Wilde lui-même – il avait vingt-neuf ans – joue le rôle du prince Paul, et, qu’unissant leurs noms, ils se lancent dans une grande tournée à travers les Etats-Unis. Si cela avait eu lieu, ce serait à rapprocher, dans les curiosités historiques, de James Joyce jouant Lady Bracknell, dans L’Importance d’être constant à Zurich en 1914, ou encore de Virginia Woolf faisant jouer Freshwater par ses amis. Mais cela n’eut pas lieu, et la pièce ne tint l’affiche qu’une petite semaine.

[5] Lettres, 1994, p. 101.

[6] P. 1016.

[7] P. 1014.

[8] Traduction de J. M. Déprats.


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