Oscar Wilde, La Pléiade, Gallimard, 1996
Oscar Wilde est à New York, en septembre 1882, lorsqu’il conçoit le projet d’un drame hugolien, en vers, qu’il écrirait pour l’actrice américaine Mary Anderson. Au début de son séjour, il avait vu jouer celle-ci dans Roméo et Juliette. Il lui écrit une lettre, à la limite de la parodie, où il prend la pose du jeune auteur romantique qui s’enflamme pour son interprète : « Le rêve du sculpteur est rendu froid et muet par le marbre, la vision du peintre rendue immobile par la toile. Je veux voir mon œuvre reprendre vie, mes vers gagner une splendeur nouvelle par votre flamme, une musique nouvelle par vos lèvres [1]. » La déclaration ne manque pas de hardiesse, si l’on pense que pas un vers de l’œuvre en question n’a encore vu le jour. Wilde écrit sa pièce à Paris, de février à mai 1883 ; il l’envoie à Mary Anderson, qui décline l’offre sans s’embarrasser de fleurs de rhétorique : par un télégramme. À l’américaine.
La pièce sera finalement jouée aux Etats-Unis, mais huit ans plus tard seulement, en 1891. Entre-temps, Wilde sera devenu l’auteur du Portrait de Dorian Gray, mais, remarquons-le, il n’aura encore écrit ni Salomé ni aucune des quatre comédies qui vont faire de lui un auteur à succès. La Duchesse de Padoue sera représentée sous un nouveau titre : Guido Ferranti. C’est la seule pièce de Wilde, si l’on excepte Un mari idéal, à prendre un homme pour héros éponyme. Était-ce une façon de bouder l’actrice qui l’avait rejeté ? Il semble en fait que la décision soit venue de Lawrence Barrett, qui avait proposé de monter la pièce, et qui souhaitait, bien naturellement, que le personnage qu’il jouerait apparaisse comme le rôle principal ? Barrett avait également demandé (déjà !) que le nom de Wilde ne soit pas à l’affiche. Mais les critiques surent reconnaître l’auteur, dont le manuscrit avait mal circulé huit ans plus tôt. La pièce tint l’affiche trois semaines. Malgré la modestie de ce succès, La Duchesse de Padoue marque, en un sens, l’entrée d’Oscar Wilde dans la carrière d’auteur dramatique, car lorsqu’il la proposa à George Alexander, qui venait de reprendre le St James’s Theatre, celui-ci lui proposa d’écrire une pièce moderne. Et ce fut L’Éventail de Lady Windermere.
Le sujet ? Dans la Padoue de la fin du XVIe siècle, Guido Ferranti veut apprendre de qui il est le fils. Celui qui le lui révèle, le comte Moranzone, lui apprend aussi qui fut l’assassin de son père : nul autre que le duc de Padoue, Guido jure de se venger ; Moranzone lui enjoint de devenir d’abord un favori du duc et, lorsque l’heure sera venue, il le lui fera savoir. Entre-temps, Guido tombe amoureux de la belle duchesse, épouse du duc. En France, on appelle cela un drame « cornélien ». — « Que faire ? » eût dit Tchernychevski en Russie, — Guido veut n’écouter que son devoir, mais ne parvient pas à se décider à tuer le duc. Finalement, tout le monde mourra, mais pas comme il était prévu. C’est la duchesse qui, par amour pour Guido, tuera le duc. Guido en sera épouvanté, mais endossera l’assassinat et ira en prison. De douleur et de remords la duchesse s’empoisonne, et lorsqu’elle meurt, Guido, de chagrin, se poignarde. Les dernières indications scéniques donnent une idée de la tonalité générale : « Ils s’embrassent alors pour la première fois dans cet acte, quand, brusquement, la duchesse fait un bond sous l’effet du terrible spasme de la mort et, de douleur, déchire sa robe avant de retomber morte sur une chaise, le visage tordu et déformé par la souffrance. Guido, s’emparant de la dague qui pend à la ceinture de la duchesse, se tue [2] […] »
Le 23 mars 1883, juste après lui avoir fait parvenir le manuscrit, Wilde écrit une longue lettre à Mary Anderson en clarifiant ses intentions et en soulignant les effets qu’il a recherchés. Retenons-en quelques points :
— Le duc est « un cynique, et un philosophe ; il n’a pas de cœur, et sa bassesse vient de son esprit ».
— À l’acte II, la comédie est « celle du duc, qui est amère — celle des citoyens, qui est risible — et celle de la duchesse, qui est la comédie de Viola, et de Rosalinde, la comédie où la joie sourit à travers un masque de beauté ».
— « Guido est cruel, et la duchesse a mal agi, mais ils représentent les grands principes de l’amour et de la vie ».
— Les personnages : « Moranzone, c’est l’image incarnée de la vengeance, l’oiseau de mauvais augure ». — « Guido est impulsif, prompt à prêter serment, à oublier le passé, à ne comprendre que le moment présent ; plein d’idées nobles, mais “bouffon de la Fortune”. » — La duchesse : « Le premier effet qu’elle produit est seulement celui de la beauté pure. Elle traverse la scène et ne dit rien ». À l’acte II, elle apparaît « comme l’image de la miséricorde, de la pitié ». Ce qu’elle dit « au sujet des enfants qui meurent dans les ruelles » ébranlera le public, conscient de la misère des pauvres aujourd’hui. « L’essence de l’art est de produire l’idée moderne sous une forme antique ». « Le ton de l’acte IV est donné par la réplique de la duchesse à Guido : « Je suis ce que vous avez fait de moi”. Dans une pièce, les personnages se créent l’un l’autre, aucun ne doit être fait d’avance. »
Mis à part un tirage de douze exemplaires hors commerce, en 1883, la pièce ne sera publiée qu’après la mort de Wilde, dans les Œuvres complètes de 1908. Elle sera jouée en Allemagne, en 1904 et 1906, dans une traduction de Max Meyerfeld.
[1] Lettres, 1994, p. 95.
[2] P. 1160.

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