Henry James : l’écrivain dans son atelier

Henry James est de ces écrivains pour qui la vie rêvée, racontée, représentée, a plus de réalité que la vie vécue. Entrer dans un salon, c’est comme si le rideau se levait. Cet Américain grand-bourgeois de Boston qui, après avoir voyagé en France et en Italie, s’est fixé à Londres, est fasciné par l’aristocratie. Un dîner mondain, sous les masques, lui révèle mille secrets, qu’au besoin il invente. Il découvre un monde où le passé hante les pierres, les parcs et les visages, où un spectre parfois soulève un rideau, fait claquer une porte. Mais un monde aussi où tout est fait pour sauvegarder les apparences comme, en d’autres temps, l’honneur : avec parfois, le même héroïsme. Garder son rang, ce peut être un rôle de composition qui exige une vertu stoïque.

James est le spectateur attentif, discret, de ces parades, de ces stratagèmes. L’écriture est pour lui proche de la peinture, en ce que, par l’artifice du cadrage, de l’invention, de la pose, du clair-obscur, elle révèle l’invisible du visible. James est en cela l’héritier de Hawthorne, et de ses « tableaux prophétiques ». S’il prend un peintre pour héros d’une de ces nouvelles qu’on pourrait appeler fables, ou contes moraux, c’est en tant qu’artiste, représentant du monde de l’art que l’écrivain sert à sa façon. L’art du portrait demande pour l’un et pour l’autre le même œil exercé à traverser les apparences. C’est un talent inverse de celui qui consiste à ne pas les laisser percer. L’artiste joue au plus fin. Dans son atelier ou devant sa page, il cligne des yeux, cherche à débusquer l’essentiel, sait voir comment les plis d’une robe ou un bras levé par une femme devant sa glace pour ajuster son peigne disent sur cette femme tout ce qu’elle n’oserait s’avouer, même à elle-même. Cette femme est-elle « réelle » ? La liberté transformatrice de l’artiste n’a que faire du moule rigide des conventions sociales. Ce créateur d’images est iconoclaste. Dès que la femme est prise pour modèle par l’artiste, transfigurée, elle entre dans le halo de lumière magique de la toile, du conte, ou de la scène.


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