A propos du « coup de boule » de Zidane et du carton rouge qui ont gâché la fin de cette finale, François Weyergans évoquait Le Livre de la jungle. Je n’ai pu pour ma part m’empêcher de penser à Billy Budd, marin, nouvelle posthume de l’auteur de Moby Dick, Herman Melville. L’histoire se situe sur un vaisseau de guerre anglais à la fin du XVIIIe siècle. Billy Budd, jeune gabier de misaine qui vient d’être enrôlé est le type même du « Handsome Sailor », le « Beau Marin » : la force alliée à la beauté, un cœur pur, on ne peut que l’aimer, sauf si on est jaloux de lui. C’est le cas du capitaine d’armes, qui va jusqu’à le dénoncer auprès du commandant de bord, le capitaine Vere, en l’accusant de mutinerie. Confronté à son accusateur, et sommé de se défendre, Billy Budd, qui est sujet au bégaiement, se trouve comme paralysé, frappé d’impuissance, incapable de dire un mot. Son bras droit se détend, le capitaine d’armes tombe mort. Billy Budd sera pendu, après réunion immédiate d’une cour martiale qui siège dans la cabine même où se sont déroulés les faits. La loi s’applique, sur un navire de guerre, dans toute sa rigueur. Alors même que le capitaine Vere, seul témoin, est intimement convaincu de « l’innocence essentielle » de Billy Budd. L’allégeance au Roi, la discipline, passent avant tout désir de clémence. Billy accepte sa sentence et meurt en criant : « Dieu bénisse le capitaine Vere ! ».
Un navire de guerre, deux équipes adverses sur un terrain de football pendant les prolongations d’une finale de coupe du monde. Le XVIIIe siècle d’un côté, notre monde d’aujourd’hui de l’autre : la comparaison n’est bien sûr pas terme à terme. Mais la dramaturgie est la même. A geste irrévocable, châtiment immédiat, exemplaire. Dans la soirée du 9 juillet, « l’acte répréhensible » n’a été vu – et revu – qu’après coup, sur écran, et dans le silence. Comme dans un rêve, comme dans un cauchemar. La violence du langage fut occultée, on ne vit que le coup qui partit, rapide, efficace, sans préméditation, réponse à chaud à une provocation qui laissait l‘accusé sans voix. Un joueur de football n’a pas pour réflexe de se servir de son poing, il donne de la tête, comme dans le ballon. Geste irrévocable. Il n’y a pas mort d’homme, mais il n’y a pas non plus place pour l’indulgence. Le 9 juillet, il y eut mise à mort symbolique : d’un homme, d’une équipe dont il était le capitaine. Un carton rouge, une expulsion, un retournement prévisible de la fortune du match. En vingt minutes, ce fut « plié ».
Sur un terrain de foot, les corps se jettent, tombent, roulent, rebondissent, plongent : comme sur un champ de bataille. Mais comme dans les dessins animés (en principe) on se relève. On prend des coups, cela fait partie du jeu, mais il y a des règles à respecter – comme dans la guerre. Mais n’oublions pas que la violence des mots peut vous blesser à vif, être bien pire qu’une chute ou un coup qu’on prend. Billy Budd accusé à tort réagit par un coup mortel. Pas plus que la capitaine Vere, l’arbitre de Berlin – qui n’avait rien vu – ne pouvait fermer les yeux, toute clémence aurait paru partiale. Mais il y a des décisions, si justes soient elles, qui serrent le cœur. Et qui détruisent avec cruauté une « innocence essentielle ».

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