L’émission d’aujourd’hui va être consacrée au poète américain Walt Whitman et j’ai hésité entre plusieurs titres. Un des titres possibles serait « Walt Whitman hier et aujourd’hui ». Un autre titre serait « Walt Whitman est-il un poète disparu ? » ou bien encore « Walt Whitman, fils de Manhattan ».
Transcription du cours
L’émission d’aujourd’hui va être consacrée au poète américain Walt Whitman et j’ai hésité entre plusieurs titres. Un des titres possibles serait « Walt Whitman hier et aujourd’hui ». Un autre titre serait « Walt Whitman est-il un poète disparu ? » ou bien encore « Walt Whitman, fils de Manhattan ». Et puis finalement un autre titre qui était tentant, c’est celui qu’a pris Jacques Darras qui vient de publier une traduction des poèmes de Whitman sous le titre Feuilles d’herbe et pour parler de sa tâche de traducteur il dit « la traversée jusqu’à Whitman ». Et ce terme de traversée est un très bon terme pour parler de Whitman parce que Whitman a toujours vu la vie comme un passage, au sens américain de passage, c’est-à-dire de traversée, et sa poésie elle-même est quelque chose qui traverse le temps et qu’il nous fait traverser avec lui.
Le terme de poète disparu, on aura reconnu peut-être le titre de ce film qui s’appelait en français Le Cercle des poètes disparus, en anglais Dead Poets Society et où un professeur faisait connaître à ses élèves Whitman comme exemple de non-conformisme, de libération. la poésie de Whitman était pour eux symbole de liberté. Et c’est étonnant qu’un poète du 19e siècle puisse avoir un effet aussi direct sur des adolescents d’aujourd’hui. Le terme lui-même de « Dead Poets » on ne le sait pas forcément était emprunté à Whitman et je vais lire le passage qui inclut cette phrase.
Dead Poets, Philosophes, Priests, Martyrs, Artists, Inventors, Governments long since, language shapers on other shores, nations once powerful now reduced, withdrawn or desolate. I dare not proceed till I respectfully credit what you have left wafted hither.
Et il termine cette strophe en disant I stand in my place with my own day here.
Ce qui est intéressant c’est que les poètes disparus ou les poètes morts sont mis avec les philosophes, les prêtres, les martyrs ou les inventeurs et Whitman rend hommage au passé tout en disant mais moi je suis de mon époque, je suis là où je suis aujourd’hui. Il ne cessera pas de répéter que c’est le présent, là où il est, les choses telles qu’elles sont aujourd’hui qui comptent pour lui-même, s’il salue respectueusement comme il dit « respectfully » tout ce qui est venu précédemment.
Ce n’est pas qu’il veut repartir de zéro, faire table rase du passé, mais c’est tout de même au présent qu’il parle. Et vous remarquerez qu’il dit « language shapers on other shores », il emploie cette image des rivages qui est pour lui constante. Il voit toujours un paysage qui est l’espace américain, bordé par les mers et c’est dans cet espace qu’il se situe. J’insiste beaucoup sur cette idée du poète comme libérateur, comme agent de liberté, parce que je crois vraiment que c’est comme cela, avec beaucoup d’énergie et d’enthousiasme, qu’il voit sa mission de poète. Et le poète est pour lui quelqu’un qui donne la parole aux opprimés, à ceux qui n’ont pas la parole d’habitude.
Il parle en son propre nom, il dit « I celebrate myself and sing myself » mais c’est lui en tant que représentant de tous ceux qui n’ont pas la parole. Et j’ai avec moi un étudiant de Nanterre, de littérature américaine, Thomas Lecoeur, qui a fait plusieurs séjours aux Etats-Unis, qui va vous lire ce poème tiré de « Song of Myself » où Whitman donne la parole aux opprimés.
Je vais lire pour ce passage la traduction qu’en donne Jacques Darras.
« Par moi toutes ces voix longtemps muettes, ces voix d’interminables générations de prisonniers, d’esclaves, ces voix de désespérés, de malades, de voleurs, de nabots, ces voix de cycles de préparation, d’accrétion, de fils connectant les étoiles, d’utérus, de semences de père, de droits d’individus opprimés par d’autres, de difformes, de laids, de plats, de méprisés, d’imbéciles, de la brume dans l’air, du scarabée roulant sa boule de fumier. Par moi les voix interdites, les voix de la fin sexuelle, voix voilée et moi j’enlève le voile, les voix indécentes, clarifiées, transfigurées par mes soins. »
Comment se fait-il que le poète puisse parler au nom des autres ? Eh bien c’est parce qu’il a plus que d’autres le don de sympathie. Alors c’est une autre chose que Whitman répète, « sympathy », et un autre terme qui est « merging », cette façon qu’il a de pouvoir se fondre dans les autres ou de se projeter par l’imagination dans les autres.
Je cite ce qu’il dit là-dessus, « I dream in my dreams all the dreams of the other dreamers and I become the other dreamers ». Cette idée que même dans les rêves on peut entrer dans le rêve de quelqu’un d’autre et devenir cet autre rêveur. Ça c’est pour les activités de l’imagination mais même dans les activités de tous les jours, les activités physiques, et tout ce qui est physique est très important pour Whitman, il dit « of every hue and cast am I, of every rank and religion, a farmer, mechanic, artist, gentleman, sailor, quaker, prisoner, fancy man, rowdy, lawyer, physician, priest ».
On voit qu’il aime ses accumulations et cela fait partie de l’énergie de sa langue que de toujours avancer et quand il disait tout à l’heure par accrétion, il y a cette façon d’agglomérer les mots aux autres mots et d’en faire une phrase qui avance.
On remarque chez lui l’absence de hiérarchie et ça c’est aussi une des choses qui le guide. C’est un poète qui se veut un poète de la démocratie, un poète démocrate dans cette Amérique encore utopique du 19e siècle et il ne fait pas de hiérarchie, il met l’un à côté de l’autre exprès en sachant ce qu’il fait, l’artiste, le prisonnier, le prêtre ou le fermier. Pas de hiérarchie non plus entre les différentes fonctions physiques du corps, il célèbre le corps dans ce qu’il a de plus physique, dans ce qu’il a de plus animal, sans aucune honte, ce qui, il faut le rappeler, est hardi dans une société utopique peut-être mais puritaine avant tout où il y a des tabous importants, où le corps est toujours habillé, déguisé. Lui chante la nudité et il faut rappeler, si je parle de « Whitman hier et aujourd’hui », que ce grand classique de l’Amérique est à l’époque un poète qui fait scandale, et en un sens c’est tout à l’honneur de la poésie que de pouvoir faire scandale, de ne pas être réservé à un petit milieu avant-gardiste. Non, il est un grand poète populaire mais qui fait scandale et la société pour la prévention du vice lui fait même un procès. Voici le portrait qu’il fait de lui-même toujours dans cette partie de Leaves of Grass qui s’appelle « Song of Myself ».
Je vais lire la traduction de Darras et vous pourrez la comparer. Je vais lire deux traductions, celle de Darras et une traduction plus ancienne de Roger Asselineau qui est très fidèle au texte. Celle de Darras est plus moderne, c’est une traduction d’un poète lui-même, et je vous fais juge de la différence entre les deux traductions. Voici celle de Darras d’abord.
« Pur produit de Manhattan, Walt Whitman, un cosmos, fort en gueule, charnel, sensuel, mangeur, buveur, baiseur, pas sentimental, pas au-dessus des autres hommes, ni des autres femmes, ni à part d’eux, ni plus immodeste que modeste. »
Et voici l’autre traduction, celle d’Asselineau.
« Walt Whitman, un cosmos, de Manhattan le fils, turbulent, bien en chair, sensuel, mangeant, buvant et procréant, pas insentimental, pas quelqu’un qui se croit au-dessus des hommes et des femmes ou se tient à l’écart d’eux, pas plus modeste qu’immodeste. »
Vous aurez remarqué que la différence principale, c’est surtout sur « breeding » qu’elle porte et ce terme de « breeding », traduit par l’un par baiseur et par l’autre procréant, est une hardiesse de Whitman à l’époque. Je voudrais dire un mot à propos de ses audaces, de l’influence qu’a pu avoir Whitman sur les poètes qui l’ont suivi.
Et pour un jeune poète américain qui naîtrait au début du siècle après la mort de Whitman, il y a un moment de rejet qui est comparable au rejet du père, qui est comparable au rejet par Whitman lui-même de la tradition derrière lui. Et un poète américain qui s’appelle Ezra Pound a fait un petit poème qui s’appelle « A Pact » où il dit qu’il fait enfin sa paix avec le grand vieux poète américain, déjà devenu un classique, déjà rendu académique par l’admiration. Et il s’aperçoit que Whitman a eu un rôle très important malgré tout.
Il prend l’image du bois, vous allez voir, il dit qu’au fond Whitman a été une espèce de bûcheron qui est allé couper les arbres dans la forêt et qu’à partir de là, la nouvelle poésie a pu raffiner, a pu faire des statues ou des décorations, mais il fallait Whitman au départ. Voici ce très court poème de Ezra Pound qui s’appelle « A Pact ». C’est le poème de la réconciliation avec celui qui représente une figure de père.
Et puis je voudrais lire un passage d’un poème très connu de quelqu’un qui n’est pas américain mais qui est espagnol, c’est García Lorca. Et García Lorca a écrit une ode à Walt Whitman. Et voici la fin de cette ode, je vous la lis en français.
Comme on le voit dans ces deux poèmes, c’est le personnage de Whitman lui-même qui apparaît aussi bien que sa poésie. Et dans la poésie de Whitman, à tout moment, Whitman parle de lui et encore une fois de lui comme individu unique et en même temps semblable à tous les autres, modèle de tous les autres et suivant les modèles.
Je voudrais qu’on lise le tout premier poème, celui qui ouvre « Song of Myself » au début du recueil Leaves of Grass de 1855.
Je lis la traduction de Darras.
On remarquera plusieurs choses ici. D’abord le fait que Whitman se vante d’être un indigène de l’Amérique et il n’est pas un nouvel immigrant, il vient d’une famille dont les parents sont déjà nés en Amérique et leurs parents avant eux.
Alors on sait que les indigènes de l’Amérique ce sont les Native Americans, c’est le nom qu’on donne aujourd’hui aux indiens et on verra beaucoup d’indiens, beaucoup de noms indiens dans la poésie de Whitman, mais lui-même dit qu’il est né de ce sol. Et c’est un matérialiste au sens de Lucrèce peut-on dire, c’est-à-dire que tout l’univers est composé d’atomes et certains atomes forment le sol de l’Amérique, d’autres atomes forment le sang des créatures vivantes. On remarquera une autre chose qui est presque comique chez un poète, le fait qu’il nous annonce son âge, il nous décline son identité de la façon la plus prosaïque qu’il soit. Et il a un âge qui n’a rien de spécialement poétique, c’est à l’inverse du jeune poète romantique qui meurt tuberculeux à 20 ans, lui annonce qu’il a 37 ans et qu’il est en parfaite santé. Alors on est très content pour lui, merci Walt Whitman, mais c’est une façon de dire qu’il est un individu parmi les autres et qu’il n’a rien de spécialement remarquable.
Alors il y a une chose assez touchante, c’est que 37 ans, c’est l’âge où il se lance après avoir été journaliste, après avoir été instituteur, il se lance dans cette activité de poésie qu’il ne quittera plus et il y a un tout dernier poème de lui qui est un adieu, un peu comme la Tempête qui est les adieux à la scène de Shakespeare, là c’est un adieu et il se retrouve vieux, malade et il ne peut plus dire fièrement et je commence en parfaite santé, il fait ses adieux de façon assez touchante si on remet ensemble les deux poèmes.
Je vais vous lire ces deux petites strophes. Le titre qu’il donne c’est « Goodbye my fancy », adieu mon imagination. C’est écrit en 1891, il est tombé malade l’année précédente et il mourra juste un an après. Il a 77 ans quand il écrit ce poème.
Ce rapport à la mort de Whitman est quelque chose qui a varié avec les différentes périodes de sa vie et en particulier il a été marqué par la civil war, la guerre de Sécession, à laquelle il n’a pas participé directement mais il a été infirmier pendant la guerre et il a vu de jeunes hommes blessés ou de jeunes hommes morts, il a vu la mort de la façon la plus brutale et la plus inacceptable, pas la mort à la fin d’une longue vie bien remplie mais la mort comme interruption brutale de la jeunesse. Et le bel optimisme qu’il manifestait au début a été un petit peu tempéré par les expériences de la vie.
Et là quand il est à la fin de sa vie et qu’il le sent, il dit qu’il continue à chanter la vie et pour lui la vie et la mort font partie de notre mortalité, on doit l’accepter et il se console en somme en pensant qu’il y a un cycle des saisons, il y a un cycle de la vie et de la mort, et c’est là que le symbolisme de l’herbe apparaît de la façon la plus importante. N’oublions pas que le titre de son livre, de son livre unique, le gonflera de nouveaux poèmes et il écrira toute sa vie, c’est Leaves of Grass. Et quand on voit cette herbe il faut bien se représenter ce qu’est l’herbe pour un Américain, ça n’est pas des petits gazons ou bien rats, mais ce sont les grandes prairies de l’Amérique et comme le dit Darras, l’herbe constitue un lien, un lien parce que ce sont des tiges qui se lient et puis un lien parce qu’il y a sous la terre des racines. Et l’herbe est pour lui une façon de mêler la mort à la vie, il faut se représenter ces cimetières américains avec des herbes qui poussent sur les tombes. On va lire un passage où il se demande justement ce que c’est que l’herbe et il pose la question de la façon la plus innocente, c’est un enfant qui lui pose la question.
Donc cette idée de traduire, et au fond c’est une des fonctions du poète que de traduire en mots tout simplement en mots, ces suggestions qui sont apportées par l’herbe qui nous met en contact avec les morts. Et lorsqu’il écrit ceci Whitman est encore dans l’optimisme et voici.
Alors on a quelquefois dit que Whitman croyait à la métempsychose, on a dit aussi qu’il était panthéiste. Il est certain que sa religion est une forme de religiosité, qu’il voit Dieu ou la volonté de Dieu à la fois de façon très naïve comme Dieu qui lancerait son mouchoir par terre, un Dieu un peu de vert pâturage, et puis en même temps il célèbre et, ça c’est ce mot de célébration qui peut être dit le mieux toute sa poésie, il célèbre toute la création dans ce qu’elle a de plus humble et dans ce qu’elle a de plus noble. Et il se fait le poète de l’Amérique et c’est ce que nous verrons, le poète de l’Amérique, c’est là-dessus que nous ferons porter la prochaine émission sur Whitman.

Laissez-nous un commentaire