L’admirable « épouse » de Gertrude Stein

La Quinzaine littéraire, n° 429, 1-15 décembre 1984.

Alice B. Toklas, une Américaine à Paris, témoin des Années folles de Linda Simon – Traduit de l’anglais par Jacqueline Huet – Seghers.

Alice B. Toklas. Son nom est à prononcer d’un seul souffle, comme Charbovari, avec deux accents toniques forts, comme deux attaques d’archet, le « B. » adouci en « bee », abeille légère, le « o » diphtongué, le deuxième « a » muet pour laisser résonner en trompette le « k » et le « s ». Il y faut un peu d’exercice, mais ce n’est pas du temps perdu. « Qu’y a-t-il dans un nom ? » demandait Gertrude Stein, et elle répondait aussitôt : « Il y a tout dans un nom ». Alice B. Toklas, cette musicienne qui, dans sa jeunesse, donna des récitals à San Francisco, avait un nom de musicienne. Mais, pour une jeune fille de bonne famille qui, lorsque sa mère meurt, doit élever son frère, et tenir la maison pour son père, son grand-père, et quelques oncles, qui apprend très tôt que l’esprit de sérieux va de pair avec l’odeur des cigares, et qui, par modestie, doute de son talent, il n’y a pas de carrière possible, l’avenir est bouché. Qui admirer assez pour vivre au moins par procuration ? Personne à San Francisco. C’est pourquoi quand une cousine, puis une amie, partent pour Paris, qu’on a presque trente ans déjà, qu’on n’est pas mariée et qu’on n’a pas le projet de se marier, on saisit l’occasion de s’échapper. Le tremblement de terre de 1906 a ébranlé, pour un temps, les certitudes. Il faut en profiter.

C’est alors, et alors seulement, avec la rencontre de Gertrude Stein, dix fois racontée, par chacun à sa manière, mais cela finit par ne faire qu’une seule légende, que commence « la longue vie bien remplie » Et c’est cette longue vie bien remplie qu’entreprend de nous narrer à son tour, munie d’une riche documentation, Linda Simon. Le sous-titre de l’édition française dit, de façon un peu accrocheuse : « Une Américaine à Paris, témoin des Années folles ». Les années dites folles, est-ce que vraiment cela fait encore rêver ?

En tous cas, ce ne fut que l’écume des jours d’une femme pour qui brillait un seul astre, et qui mourut en 1967 en répétant ‍‍: « je ne suis que le souvenir d’elle ». Alice survécut vingt-et-un an à Gertrude, mais ce fut malgré tout de sa part « l’amour à mort », et c’est en ce sens qu’on peut interpréter sa conversion, sur le tard, au catholicisme. On a bien l’impression qu’il ne s’agissait que de pouvoir rejoindre Gertrude au royaume des morts : « Ce qui me console le plus aujourd’hui », écrit-elle en 1957, « c’est le paradis peuplé non seulement par Dieu et Jésus, mais par les anges et les saints ».

Au royaume des vivants, Gertrude Stein eut sacrément de la chance, de son côté, d’avoir rencontré Alice Toklas. Une cousine d’Alice, Annette Rosenshine, témoigne : « L’apparition d’Alice marqua pour Gertrude l’avènement d’une ère nouvelle. Alice parvint à créer le décor et la mise en scène que Gertrude n’avait jamais pu constituer pour elle-même et dont elle avait désespérément besoin afin d’assouvir sa soif de notoriété ». Alice, on l’a dit cent fois, fut une « épouse » comme peu d’hommes en ont : maîtresse de maison, cuisinière, jardinière, dactylo, secrétaire, imprésario, et bientôt même éditeur improvisé afin de créer, à partir des petits cahiers manuscrits, un objet-livre qu’on pourrait voir, ô joie, aux devantures des librairies. Ce fut l’aventure de « Plain Edition », et c’est ainsi que surgirent, en 1931, par un geste de pur amour, mille exemplaires de Lucy Church Amiably. W.G. Rogers, le jeune militaire américain rencontré en 1917 et surnommé depuis The Kiddie, témoigne lui aussi dans un livre intitulé When This You See Remember Me : « Pour savoir ce qui se passe quand une force irrésistible rencontre un objet immuable, il suffit d’avoir vu ces deux-là. » Contrairement à ce qu’on pourrait croire, la force irrésistible c’est Alice, et l’objet immuable c’est Gertrude. « Je manque d’initiative », disait Gertrude elle-même dans L’Autobiographie de tout le monde, « généralement je reste là où je suis ».

Sur les rapports intimes entre les deux femmes, les choses sont claires, dans la biographie de Linda Simon, ni hypocrisie ni scandale. Ce qui donne le mieux le ton, peut-être, c’est le passage connu de Paris est une fête où Hemingway retrace une conversation avec Gertrude sur ce sujet qui l’embarrasse bien davantage qu’elle. Elle lui répond superbement (mais n’oublions pas que c’est lui qui raconte, ce qui est toujours une façon d’avoir le dernier mot) : « Vous ne savez vraiment rien de ces choses, Hemingway. » Après quelques propos sévères sur l’homosexualité masculine, elle ajoute : « Pour les femmes c’est le contraire. Elles ne font rien qui puisse les dégoûter, rien qui soit répugnant ; et après elles sont heureuses et peuvent vivre heureuses ensemble ». « Je vois », dit rêveusement le narrateur. Pour le reste, Linda Simon rejette (pudiquement ?) dans une annexe des « annotations » sur les poèmes érotiques savamment (naïvement ?) cryptiques de Gertrude Stein, s’efforçant en particulier d’élucider les termes « caesar » et « cow » déjà relevés par Richard Bridgman dans son livre Gertrude Stein in Pieces (1970).

Sur l’aspect physique d’Alice Toklas, les témoignages divergent, ce qui n’a rien de surprenant pour une femme qui mourut à quatre-vingt-dix ans. Ce qui revient le plus souvent, c’est son charme de gitane dans sa jeunesse, et, dans sa vieillesse, sa moustache, sa frange, sa maigreur et ses éternelles cigarettes. Le lecteur pourra se faire une idée grâce à quelques photos et portraits rassemblés au centre de l’ouvrage (malheureusement assez grisâtres). Sur la couverture, un portrait par Dora Maar. Derrière une théière et un grand caniche blanc, drapée dans un châle, une espèce d’Arletty mélancolique au nez busqué.

Témoignages divergents, témoignages convergents : Linda Simon les rassemble, au fil de sa narration, en s’efforçant de rester impartiale, ce qui confine parfois à la froideur. Pas moyen de savoir, tout au long de ces pages, si l’auteur éprouve ou non de la sympathie pour son modèle. Linda Simon avait déjà publié, en 1974, une excellente petite anthologie qui s’intitulait Gertrude Stein: A Composite Portrait. Etaient rassemblés là les témoignages épars dans divers recueils de souvenirs de Sylvia Beach, Ambroise Vollard, Natalie Barney, Sherwood Anderson, Man Ray, Samuel Putnam, Thornton Wilder et quelques autres. Là au moins les choses étaient nettes, on savait qu’on ne se promenait que dans des textes. Alors que la biographe fait œuvre de rhapsode, entremêle paraphrases et citations pour éviter le fâcheux effet de patchwork qu’entraînerait un excès de citations. Oui mais voilà : qui parle, en fin de compte ? Les paraphrases qui, involontairement, déplacent l’accent, ou gomment le trait, les imperceptibles détournements d’anecdotes, finissent par créer un malaise. Il y aurait tout un développement à faire sur l’anecdote, cette sacralisation du frivole, sur son intouchable fragilité, sur la bulle de protection qu’elle représente et qu’on ne peut crever sans dommage.

Le danger, c’est de donner un même statut de réalité à des textes épistolaires, journalistiques, autobiographiques sans voir que ces documents sont souvent déjà de la fiction, ou du moins de la littérature. Autre danger, faire se côtoyer des témoignages « à chaud » et des souvenirs distants parfois d’un demi-siècle. En paraphrasant un récit, on semble renvoyer aux mêmes faits que lui, alors qu’on ne fait que jouer une variation possible à partir de ce récit, dans le même mode ou non. Il y a là comme une accumulation de petites supercheries, dont aucune n’est grave en soi, au sein même de la volonté d’être honnête, objective. La traduction qui, dans l’ensemble, a de l’agrément et de la tenue, qui utilise avec aisance, sans barbarie, les ressources narratives de la langue française, ajoute parfois, par inadvertance, à cette impression de reconstitution aléatoire. Ainsi, quand les deux sœurs Etta et Claribel Cone, respectables et volumineuses demoiselles que la famille Stein avait connues à Baltimore, viennent à Paris, et qu’Alice fait leur connaissance. Claribel est médecin, on l’appelle « Dr Claribel ». Cela donne « Alice jugea que Claribel était bel homme et plein de distinction ». Comme si les manières masculines de Gertrude avaient déteint, dans le brassage des textes, sur cette malheureuse Claribel.

Reste le mérite d’avoir été chercher des textes dispersés et parfois difficiles d’accès. Mais, pour une impression directe, proche et distante, comme il convient, de la personnalité d’Alice, de ses qualités de style qui sont, comme l’exige le style, un mélange de cœur et d’esprit dans un dosage qui reste unique, rien ne vaut la lecture du recueil de lettres écrites par elle entre 1946, date de la mort de Gertrude, et 1966, peu avant sa propre mort. Ces lettres ont été publiées et présentées avec un scrupule admirable par Edward Burns sous le titre Staying on Alone (Liveright, 1973). Il faut espérer qu’elles seront traduites un jour. La toute dernière est adressée aux amis d’Alice, Harold et Virginia Knapik. Elle se termine par ces mots : « Revenez bientôt. Je ne durerai pas éternellement. »


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