La Quinzaine littéraire, n° 363, 1er-15 janvier 1982.
William Golding, Parade sauvage, traduit de l’anglais par Marie-Lise Marlière – Gallimard, 1981.
Parade sauvage commence par une image saisissante, celle d’un enfant nu qui avance dans les flammes, une espèce de buisson ardent. Cet enfant à moitié aveugle qui cherche à échapper au brasier est le symbole, à lui tout seul, de la deuxième guerre mondiale, comme l’image filmée d’un homme courant, brûlé par le napalm, a pu l’être de la guerre du Vietnam. À cette vision apocalyptique fera écho, à la fin du roman, une image symétrique, ayant pour cadre cette fois l’incendie d’une école provoqué au terme d’une intrigue mi-policière, mi-allégorique, hautement invraisemblable et racontée avec une grande minutie dans les détails : il s’agit d’enlever un enfant moyennant une rançon fabuleuse. L’enfant brûlé de l’image inaugurale, sauvé mais sauvagement défiguré, deviendra Matty, le héros central du roman. Une espèce de monstre que sa difformité éloigne des autres hommes, qui doit cacher sous un chapeau une calvitie répugnante et une oreille atrocement mutilée, une créature qui entretient avec le langage des relations très spéciales : « Un mot semblait être un objet, un objet matériel, parfois rond et doux, une sorte de balle de golf qu’il arrivait péniblement à faire traverser sa bouche et qui déformait son visage en passant. » Une espèce de Peer Gynt aussi, un « idiot » que sa quête inlassable mènera jusqu’en Australie (autre invraisemblance qu’on prend dans la foulée) et qui ne cessera d’être hanté par une question cruciale concernant son identité, question qui prend pour lui à divers moments diverses formes : « qui suis-je ? », mais aussi « que suis-je ? » et « à quoi suis-je destiné ? »
A plusieurs reprises, Matty tiendra son journal. C’est qu’il aura commencé (dans la peur et le froid) à s’entretenir avec les esprits — l’un rouge, l’autre bleu — qui le convoquent devant eux, qui lui parlent par écrit, en lui montrant les pages du Grand Livre où s’inscrivent les réponses, comme au téléscripteur. Matty pose des questions, Matty est triste et inquiet parce que les esprits n’aiment pas son « visage spirituel ». Un événement a en effet brisé la vie de Matty. Dans l’école où on l’avait placé régnait un maître né de la tradition allemande des maîtres sautillants, ridicules, tourmentés par l’amour des petits garçons : Mr Pedigree, possédé par sa passion qu’il ne contrôle pas, passion qui tombe aussi brusquement qu’elle était venue, et qui revient, portant ses pieds là où il voudrait bien leur interdire d’aller. Un fâcheux accident a précipité du toit de l’école le protégé du moment de Mr Pedigree, le petit Henderson, « ce jeune fou si beau ». Or Matty le monstre, Matty le hideux s’était attaché à Mr Pedigree. Et quand Mr Pedigree se fait arrêter, départ « effrayant et honteux », ses dernières paroles sont pour jeter à Matty : « Tu es horrible, horrible ! Et tout est de ta faute ! » Voilà qui va remplacer, pour Matty, le péché originel, voilà qui va l’inscrire dans un destin. Au terme du roman, on s’en doutait, le hasard aura fait se retrouver Mr Pedigree, armé maintenant d’un ballon pour séduire les petits garçons dans les parcs publics, et Matty, employé comme aide-jardinier dans l’école qui va brûler.
Autres personnages du roman, Sim Goodchild le libraire (chez qui Mr Pedigree volait parfois des livres), et les sœurs Stanhope, Sophy surtout, dont l’histoire occupe toute la deuxième partie. Deux ravissantes jumelles, Sophy et Toni, plus ou moins livrées à elles-mêmes, et qui, petites filles, étaient tout l’une pour l’autre. Le libraire a pour elles, a toujours eu, un sentiment romantique et absurde : elles sont si adorables, si dignes d’être aimées… Mais l’innocence enfantine a ses ambiguïtés et le père sait bien, lui, que, un peu comme dans Cria Cuervos, ce n’est pas par hasard qu’il a retrouvé dans sa table de nuit dieu sait quel animal pourri. Toni disparaît du roman pour un bon moment, on apprend qu’elle est en Afghanistan, elle envoie une carte de Cuba… Sophy, au terme de certaines expériences, peut finalement se dire : « Maintenant je suis une putain ! » Elle trouvera un compagnon, qu’elle aimera comme un jumeau, et qui gagnera son argent de la même façon qu’elle, en dévalisant en plus quelques tiroirs-caisses, chez des Pakistanais de préférence. C’est Sophy qui aura l’idée radicale, poétique de préparer l’enlèvement du fils de quelque roi du pétrole.
Entrer dans un roman de William Golding, c’est entrer dans un univers où sont savamment dosées les descriptions minutieusement réalistes, les inventions romanesques fortement construites, avec lignes de force, effets de surprise, échos, reprises, convergences et parallélismes, et l’incursion dans le domaine du surnaturel, ou du spirituel, ou du fantastique, comme on voudra. Les personnages, même lorsque leurs motivations demeurent mystérieuses, sont fortement influencés par le pouvoir quasi magique des lieux. C’est une tradition anglaise quelquefois appelée « gothique » que l’on retrouve avec plaisir dans les romans d’Iris Murdoch, par exemple, aussi bien que dans ceux de Golding. Le destin a son mot à dire, le dénouement donne sens, rétrospectivement, à l’ensemble de la fiction, la bande-son contribue fortement à la création du climat (dans Parade sauvage, c’est l’accompagnement constant des avions à réaction et des hélicoptères dans ces lieux qui sont par ailleurs des vestiges de la « vieille Angleterre »). Tout cela ne va pas sans rouerie et naïveté. La fiction a sa logique qui n’est pas celle de la vraisemblance, quelquefois la trame est un peu trop visible, on voit, malgré les couches de peinture, « comment c’est fait ». Un exemple tout bête mais révélateur : il s’agit de décrire une impression d’engourdissement, d’assourdissement. Nous lisons donc : « Sim qui avait nagé et pratiqué la plongée sous-marine sur la Costa Brava se surprit à comparer ce qu’il ressentait aux effets de l’immersion ». Suit une description de ces effets. Sim est le vieux libraire, et on ne peut pas s’empêcher de penser que l’auteur invente ce détail biographique pour les besoins de la cause, pour justifier la métaphore qui lui vient à lui, auteur.
Dans une lettre à Marie-Claude Birmann, qui vient de publier sous le titre La Flèche ou le désir pétrifié une interprétation psychanalytique de The Spire (La Nef) [1], William Golding déclare : « La liberté que je revendique n’est pas celle du philosophe ni celle du psychologue mais celle du conteur — liberté d’être impénétrable, incohérent, d’être tout ce qu‘il voudra, pourvu qu’il tienne le lecteur en haleine ». Certes, qui nierait ce droit. Mais quelquefois on a un peu trop l’impression que c’est de propos délibéré, comme un ingrédient épicé, que Golding met dans sa fiction de l’incohérence et de l’impénétrabilité. Dans Parade sauvage, certes le héros se pose des questions. Mais on a un peu trop l’impression que l’auteur, lui, détient à l’avance les réponses, et que s’il ne les livre pas, c’est que cela fait partie de la technique du suspense. Les grands mystères de la vie, apprivoisés, deviennent les instruments d’un savoir-faire romanesque.
[1] Université de Saint-Etienne, Centre interdisciplinaire d’études et de recherches sur l’expression contemporaine.

Laissez-nous un commentaire