« Le Peuple de l’abîme »


Le Peuple de l’abîme, Jack London.

Le Peuple de l’Abîme est, de tous ses livres, celui que Jack London préférait. Du moins est-ce ce qu’il écrit à l’un de ses admirateurs le 16 octobre 1916, quelques semaines avant sa mort : « Je crois avoir mis mon cœur dans Le Peuple de l’Abîme plus que dans n’importe lequel de mes livres [1]. » Et il dit encore ailleurs, des années après la publication de l’ouvrage : « De tous mes livres rangés sur la longue étagère, c’est Le Peuple de l’Abîme que j’aime le plus.  Aucun de mes autres livres n’a requis autant de mon jeune cœur et de mes jeunes larmes que cette étude de la dégradation économique des pauvres [2]. » Aussi pourrait-on être tenté de penser que l’auteur en a longuement caressé le projet et patiemment travaillé à l’élaboration, qu’il en a mûri tout autant la méthode que l’écriture. Cependant, « tout ce qui existe dans l’univers est le fruit du hasard et de la nécessité » ; lorsqu’on se penche sur la genèse de ce livre chéri entre tous par son auteur, on ne peut s’empêcher de songer à cette formule (dont le biologiste Jacques Monod tire le titre de son célèbre essai de 1970, Le Hasard et la nécessité, et qu’il attribue un peu abusivement, du reste, à Démocrite). Car Le Peuple de l’Abîme résulte en partie d’un concours de circonstances.

En effet, c’est à un reportage sur la guerre des Boers que devait initialement travailler London pendant l’été 1902. Le 21 juillet 1902, il avait reçu un télégramme de l’American Press Association qui lui proposait de se rendre en Afrique du Sud pour y réaliser notamment des entretiens avec les généraux boers Christiaan De Wet et Louis Botha. La Seconde Guerre des Boers, qui opposait les Britanniques aux Boers, habitants des deux républiques indépendantes qu’étaient l’État libre d’Orange et la République sud-africaine du Transvaal, s’était terminée sept semaines plus tôt avec la signature des accords de paix de Prétoria, qui scellaient la victoire finale de l’Angleterre et l’intégration des deux républiques à l’Empire britannique. London, qui était alors lourdement endetté, avait immédiatement accepté la proposition et pris le train dès le lendemain soir. À partir de là, les versions diffèrent selon les biographes. Selon Earle Labor, il était en route pour New York quand les journaux avaient annoncé que la plupart des responsables sud-africains avaient déjà quitté Le Cap pour l’Europe. À son arrivée à New York, il avait ainsi appris que l’American Press Association annulait son voyage. C’est alors que lui serait venue l’idée de se tourner vers Macmillan, qui était devenu son éditeur au début de l’année 1902 et allait publier la plupart de ses livres à compter de cette année-là. D’après Earle Labor et Robert Barltrop, lorsqu’il rencontre George Platt Brett, le directeur de la branche américaine de Macmillan, il lui propose un reportage sur les bas-fonds de Londres [3]. Selon Philip S. Foner, lorsque London rencontre George Platt Brett à son arrivée à New York, c’est surtout pour lui parler d’un autre livre qu’il a déjà en cours, La Correspondance Kempton-Wace, roman épistolaire sur lequel il travaille avec Anna Strunsky depuis l’été 1900 et qui sera publié en 1903 [4]. Et, toujours selon Foner, ce n’est qu’à son arrivée à Londres qu’il apprend par câble que l’American Press Association a annulé sa mission et que, désormais muni simplement d’un billet de retour, il décide alors de prolonger la visite de quelques jours à Londres initialement programmée, qui devait lui permettre d’assister, le 9 août, au couronnement d’Edouard VII, en adoptant le point de vue des pauvres de l’East End [5].  

Toujours est-il que London s’embarque pour Liverpool à bord du R.M.S. Majestic le 31 juillet 1902 et qu’il arrive à Londres le 6 août. Il y passe sept semaines et ne regagne les États-Unis que le 4 novembre, après un mois de vacances qu’il partage entre la France, l’Allemagne et l’Italie, vacances qu’il décide d’écourter lorsqu’il apprend par un télégramme daté du 20 octobre la naissance de sa seconde fille. À la fin du mois de septembre, quand prend fin l’expérience, il a déjà entièrement rédigé son manuscrit, qu’il révise cependant, à la demande des éditeurs, au cours de l’hiver. Le livre paraît en octobre 1903 dans une édition illustrée par des photographies de l’auteur.

Il s’installe donc à Stepney, quartier de l’East End à Londres, louant une chambre sur Dempsey Street, au numéro 89, qu’il décrit comme son « port d’attache », une chambre où il va pouvoir, comme il l’explique au chapitre II, « de temps à autre [se] réfugier à la hâte pour [s]’assurer que vêtements décents et propreté exist[ent] encore » et où il pourra également « recevoir [s]on courrier », « revoir [s]es notes » et « [se] changer, à l’occasion, pour aller retrouver la civilisation. » Afin de pouvoir se mêler aux pauvres de l’East End en gommant le plus possible la différence de statut social entre eux et lui, il décide de se faire passer pour un marin américain échoué à Londres, troquant ses vêtements habituels contre des guenilles achetées à un fripier.

Quoique certains commentateurs, comme on le verra plus loin, aient sévèrement critiqué cette mascarade qui, à leurs yeux, fausse les résultats obtenus, invalide partiellement la démarche en la faisant reposer sur une malhonnêteté fondamentale de l’observateur et autorise une remise en question de la sincérité de London, Le Peuple de l’Abîme apparaît pourtant rétrospectivement, à cet égard, comme l’œuvre d’un précurseur de la sociologie moderne. London contribue ainsi, sans en avoir véritablement conscience et de manière plus intuitive que raisonnée, à une rénovation de la méthode sociologique en inaugurant l’enquête directe qui allait constituer l’innovation méthodologique majeure apportée par ce que l’on a appelé l’École de Chicago, alors que dominait, au 19ème siècle, l’approche spéculative. Issue de l’ethnologie telle que la pratiquent des anthropologues comme Bronislaw Malinowski en Mélanésie entre 1916 et 1922 ou encore John Layard dans le Pacifique Sud à peu près à la même époque, la technique de l’ « observation participante » peut occuper une place importante dans l’enquête directe et se trouve désormais attachée à la renommée de l’École de Chicago, que l’observateur occupe sur le terrain une position périphérique ou active, voire s’appuie, tel London, sur une expérience immersive, comme c’est le cas de Nels Anderson, lorsqu’il mène la vie d’un « hobo », d’un vagabond, avant de publier, en 1923, The Hobo: The Sociology of the Homeless Man, considéré comme la première monographie issue de ce nouveau courant. Le modèle du « prince déguisé », qu’on peut faire remonter, comme le suggère l’historien Dominique Kalifa, à Haroun al-Rachid, le calife des Mille et Une Nuits, se déguisant en marchand pour arpenter les rues de Bagdad et rendre la justice, est connu en Europe à partir du 18ème siècle, grâce à la traduction-adaptation française de ces contes par Antoine Galland et devient iconique au 19ème siècle, au point que les Londoniens se mettent à utiliser l’expression « to go Haroun al Raschid » pour désigner ce type de déambulation nocturne dans les bas-fonds de Londres [6]. Des réformistes, journalistes et philanthropes s’en emparent, parmi lesquels James Greenwood et J. H. Stallard, en 1866, le socialiste Robert Widdup, en 1894, qui passent, à chaque fois, une nuit dans un asile de pauvres, ou encore Beatrice Potter, se faisant passer pour une immigrée juive dans une usine de confection, en 1888, lorsqu’elle participe à l’enquête de son cousin Charles Booth, pour s’en tenir à quelques exemples anglais. Dans le champ journalistique, ces pratiques donnent naissance au genre de l’ « undercover journalism », exploité notamment par des reporters américains restés célèbres, comme Elisabeth Cochrane, dans les années 1880, ou Elizabeth Banks, au tournant du siècle [7]. London reste, cependant, le premier à avoir effectué un séjour prolongé dans les bas-fonds et Le Peuple de l’Abîme constitue, à cet égard, un tournant et une étape, l’ampleur de l’entreprise lui conférant une célébrité durable et lui valant quelques imitateurs parmi les hommes de lettres, tel George Orwell qui, lui vouant une grande admiration, va répéter l’entreprise dans les quartiers pauvres de l’Angleterre et de la France de la fin des années 1920 pour en tirer Dans la dèche à Paris et à Londres, qui paraîtra en 1933.   

Cependant, outre que le subterfuge initial sur lequel repose son enquête, si transitoire et limitée que soit l’expérience, lui donne la possibilité de partager au plus près l’existence quotidienne de ses objets d’étude et d’en rapporter des observations de première main, ce travestissement élevé au rang de méthode, et décrit en détail dans le premier chapitre, lui permet aussi  de mettre en lumière la facilité avec laquelle un individu peut franchir ce que bon nombre de ses contemporains se représentent alors comme un gouffre entre les classes et, partant, mettre à mal la représentation commune et répandue d’un écart entre elles plus essentiel qu’incident ou circonstanciel. Le travestissement auquel il recourt dénaturalise ainsi la pauvreté et l’exclusion, les inscrivant clairement d’emblée dans un cadre dynamique obéissant à des logiques de métamorphose et de transformation. « À peine me retrouvai-je dans la rue que je fus frappé de l’effet produit par mes vêtements sur ma condition », écrit-il dans ce premier chapitre, s’émerveillant plus loin « d’autres changements op[érés] dans [sa] condition » par son « nouvel accoutrement ». Il est, en outre, frappant, à cet égard, qu’il insiste fréquemment, au fil de ses rencontres, sur le caractère fortuit de la déchéance économique et sociale, notamment signalé par la récurrence d’expressions telles que « the thing happened » ou « the thing happening », qui renvoient au surgissement de l’imprévu, à l’accident préalable à la chute, et dont la formulation, dans son indéfinition même, indique la valeur générique, exemplaire. Il conclut de manière plus explicite, au chapitre XXI, éloquemment intitulé « La précarité de la vie » : « Rien ne garantit au jeune ouvrier ou à la jeune ouvrière, ou au couple marié, le bonheur ou la bonne santé, arrivés à l’âge mûr, non plus qu’une vieillesse apaisée. Ils auront beau travailler, leur avenir n’en sera pas plus assuré. Tout est une question de hasard. Tout repose sur l’imprévu, dont ils ne sont en rien responsables. » C’est peut-être au premier chef à la lumière de cette insistance sur la précarité de vies indissolublement liées au hasard qu’il convient de lire le dispositif choisi par London, l’adoption d’une identité d’emprunt concourant à désessentialiser l’identité sociale et à contester ce que l’on appellerait aujourd’hui « les assignations de classe » pour inscrire le destin individuel dans le régime de la mutabilité, qui vaut à l’échelle collective autant que personnelle. 

L’Angleterre que découvre London est une puissance économique et industrielle dont la suprématie lui vaut d’être surnommée « the workshop of the world » (l’atelier du monde). La précocité de sa Révolution Industrielle explique son développement technologique rapide qui, soutenu par un système financier encourageant une expansion de type capitaliste – notamment par le biais de la « responsabilité limitée » –, ainsi que par les succès de sa politique commerciale, la fait apparaître comme un pays prospère. Cependant, les fruits de cette prospérité ne sont pas également répartis entre tous et, dans un ouvrage paru en 1908 et intitulé Wealth and Poverty, l’économiste italo-britannique Leo Chiozza Money montre que la moitié du revenu national se trouve concentrée entre les mains de douze pour cent de la population. En période de dépression, les industriels choisissent de peser sur les salaires et de limiter l’embauche pour réduire leurs coûts de production et répondre à la concurrence des autres pays, notamment des pays neufs. Le chômage et les bas salaires apparaissent ainsi comme une source essentielle de pauvreté, résultant de l’adoption par l’Angleterre d’un système capitaliste de production où prévalent le « sweating system » (les ouvriers sont payés à la pièce) et la division du travail, qui favorise l’exploitation des ouvriers par leur patron, stigmatisée dans la figure honnie du contremaître. Les variations saisonnières auxquelles sont soumis certains emplois, comme c’est le cas pour les dockers ou encore dans les industries du bâtiment et de l’habillement, ajoutent à la pauvreté de la classe ouvrière. Par ailleurs, dans le système productiviste qui est celui de l’Angleterre victorienne, la maladie, la vieillesse ou le veuvage se révèlent des facteurs essentiels de la pauvreté, sans parler de l’alcoolisme auquel sont poussés de nombreux travailleurs y cherchant un dérivatif à la monotonie et à la misère de leur existence – tant il est vrai que « l’alcool est le plus court chemin pour sortir de Manchester », comme le veut une formule devenue célèbre.

Il existe donc, au cœur de l’Angleterre prospère de l’ère victorienne, une « Darkest England », évaluée à un tiers de la population. Lorsque Jack London publie Le Peuple de l’Abîme en 1903, il cherche à attirer l’attention sur le scandale que constitue la permanence, dans le pays le plus riche du monde à l’époque, d’une enclave de pauvreté, à l’instar de William Booth notamment, fondateur de l’Armée du Salut, qui publiait, en 1890, In Darkest England and the Way Out, en détournant la formule de « Darkest Africa » utilisée par le célèbre explorateur Stanley. Booth comparait ainsi les pauvres de l’Angleterre aux pygmées rencontrés par Stanley et mettait en lumière les effets pervers de la civilisation : « La civilisation, qui engendre ses propres barbares, n’engendre-t-elle pas aussi ses propres pygmées[8] ? »

Le parallèle dressé par Booth trouve un écho dans une scène du premier chapitre du Peuple de l’Abîme, où London dépeint, non sans ironie, l’incompréhension d’un employé de l’agence Cook dont il sollicite l’aide pour se rendre dans l’East End et où il utilise lui-même la locution « Darkest Africa », ici rendue par « au fin fond de l’Afrique » : « Mais, Ô Cook, Ô Thomas Cook & Son, éclaireurs et défricheurs, poteaux indicateurs vivants pour le monde entier et dispensateurs des premiers secours pour le voyageur indécis, vous sauriez sans hésitation et sans délai, avec aisance et diligence, m’envoyer au fin fond de l’Afrique et dans les régions les plus reculées du Tibet, mais le chemin de l’East End à Londres, à quelques encablures à peine de Ludgate Circus, vous ne le connaissez pas ! » S’il est difficile de savoir s’il s’agit là d’une scène fictive ou non, incluse à des fins comiques, elle a le mérite de mettre en évidence ce souci que l’Angleterre prospère avait de se démarquer de ses pauvres, lequel frappait de nombreux observateurs de l’époque et faisait dire à Friedrich Engels qu’était alors menée dans les villes anglaises une authentique politique de « cordon sanitaire » s’apparentant à de la ségrégation sociale, les pauvres se trouvant repoussés des quartiers bourgeois et maintenus dans la proximité des entrepôts et des abattoirs, des usines et des cimetières. London évoque en détail, notamment dans le chapitre III, cette ghettoïsation des pauvres et les mouvements migratoires intra-urbains spécifiques qu’elle engendre.

L’enclave que London se donne comme terrain d’enquête pendant l’été 1902 correspond à une réalité autant géographique que sociale. Lorsqu’il oppose l’East End au West End, il s’appuie sur le saisissant contraste existant entre, d’une part, les quartiers pauvres de l’est de la ville, proches des docks, qui incluent Whitechapel, Hackney, Bethnal Green et Stepney, et, d’autre part, les quartiers aisés de l’ouest de la ville où sont situés notamment les grands parcs (Hyde Park, Green Park et Kensington Gardens), les bâtiments abritant les principaux organes du pouvoir politique (Buckingham Palace, le Parlement et Whitehall, le quartier des ministères) et les quartiers animés de Trafalgar Square, Leicester Square et Piccadilly, où l’on trouve le meilleur des commerces, théâtres, restaurants et hôtels.

La méthode adoptée par London se caractérise, elle, par son double ancrage dans une expérience immersive, qui l’amène à se confronter directement aux réalités qu’il décrit, et dans une réalité plus livresque, nourrie par l’accumulation d’une importante documentation et d’abondantes lectures. L’originalité du livre tient en outre à la perspective qui est celle de l’auteur, lui-même issu de la classe ouvrière et auquel l’expérience de la pauvreté était loin d’être étrangère. Le Peuple de l’Abîme est ainsi le premier livre consacré à la classe ouvrière et à la pauvreté écrit par un homme qui, s’il en était sorti, en avait néanmoins une connaissance intime et personnelle. Il se distingue donc, à plusieurs titres, de ce « tourisme des bas-fonds » en vogue à l’époque, pratiqué à partir des années 1820 en Angleterre et auquel Dickens lui-même s’était adonné [9].

Jack London n’est naturellement pas le premier à enquêter sur la pauvreté à Londres et il importe, à présent, de situer Le Peuple de l’Abîme dans le contexte élargi des travaux menés pendant l’ère victorienne. Bien avant les grandes enquêtes de la fin du siècle, Henry Mayhew (1812-1887) avait mis en lumière les mécanismes élémentaires de la pauvreté tout en en modifiant la perception. Son analyse de la pauvreté comme phénomène social, et non comme signe d’un échec de l’individu, rendait un son discordant pour l’époque et lui avait valu l’opposition du journal pour le compte duquel, dans un premier temps, il avait réalisé ses enquêtes, le Morning Chronicle. Poursuivant ses travaux de manière indépendante, pour aboutir à la publication de London Labour and the London Poor (1861-1862), il avait incriminé le « sweating system » et montré que la pauvreté était plus la conséquence de l’insuffisance des salaires et des rigueurs du marché de l’emploi que le prix de l’oisiveté ou de l’alcoolisme.

Dans le même temps, les statistiques s’étaient multipliées et la Royal Statistical Society encourageait la formation en 1857 d’une Association Nationale pour la Promotion de la Science Sociale qui tenait des sessions annuelles et cherchait à modifier la perception que la société victorienne avait de la pauvreté par la collecte d’informations précises. La Workhouse Visiting Society, fondée par Louisa Twining en 1858, s’était donné des objectifs semblables : un véritable travail d’investigation semblait nécessaire, au-delà des palliatifs que constituaient la charité à domicile, la distribution de tracts et de bonnes paroles. De leur côté, les médecins rémunérés par l’Assistance publique jouaient parfois un rôle essentiel dans la communication d’informations précises sur les conditions de vie des pauvres, de par l’intimité qu’ils étaient amenés à partager avec eux.

Ce n’est qu’au tournant du siècle, cependant, que paraissent les grandes enquêtes de Charles Booth (1840-1916) et de Benjamin Seebohm Rowntree (1871-1954). Ceux-ci ont en commun une bonne connaissance du monde de l’industrie et du commerce, dont ils sont issus, ainsi qu’une grande sensibilité au problème de la pauvreté qui leur vient en partie de leur éducation religieuse. Membre de la Royal Statistical Society ainsi que de la Charity Organisation Society, fondée en 1869 et avec laquelle il est toutefois en rupture, Charles Booth mène, avec sept autres bénévoles, une grande investigation sur les pauvres de Londres qui aboutit à la publication du premier tome de Life and Labour of the People in London en 1886 ; l’ensemble, composé de dix-sept volumes, ne paraît intégralement qu’en 1904. Quoique son analyse demeure conventionnelle, Charles Booth a le mérite de réviser tout d’abord les chiffres officiels concernant la pauvreté et de l’évaluer à un tiers de la population, alors que l’Assistance publique l’évaluait à 3%. L’ampleur de son enquête permet, par ailleurs, d’attirer l’attention de l’opinion publique sur le problème de la pauvreté. Fasciné par le travail de Booth, Rowntree conduit une enquête semblable à York, sa ville natale, et publie, en 1901, Poverty: A Study of Town Life. Modifiant le concept de pauvreté tel qu’il a été défini par Booth, Rowntree introduit le concept de « pauvreté secondaire » qui permet de souligner que la pauvreté n’est pas seulement une affaire de revenu, mais qu’elle peut découler d’une mauvaise gestion du budget familial. D’autres enquêtes suivent : celles de Rathbone à Liverpool, de Tawney à Glasgow, des Hurst, du révérend Mearns.

Ce sont toutes ces enquêtes qui façonnent la conscience sociale de la jeune génération et, si elles sont parfois limitées dans leur projet, elles n’en sont pas moins le terreau où vont puiser des réformateurs comme Beatrice Potter (cousine et collaboratrice de Charles Booth et formée par lui) et son futur époux Sidney Webb, comme l’ensemble de ceux qui vont modifier, dans son essence, l’approche de la pauvreté. La redécouverte de la pauvreté à travers ces enquêtes ainsi que la prise de conscience que la charité privée comme l’Assistance publique, telles qu’elles sont pratiquées alors, sont plus des expédients que de véritables thérapies, amèneront un certain nombre d’individus à plaider en faveur d’une réforme sociale plus radicale. La situation des pauvres n’étant guère plus enviable de l’autre côté de l’Atlantique, ces enquêtes avaient leur pendant américain, que l’on trouve notamment dans le célèbre ouvrage du photographe et réformateur Jacob Riis (1849-1914), How the Other Half Lives, publié en 1890 et qui décrivait les conditions de vie dans les taudis new-yorkais, ouvrage auquel London fait vraisemblablement allusion au chapitre VIII lorsqu’il se présente comme « un simple enquêteur qui étudiait la société et cherchait à savoir comment vivait l’autre moitié. »

Certains des auteurs des grandes enquêtes de l’ère victorienne apparaissent nommément dans Le Peuple de l’Abîme, comme Charles Booth, aux chapitres XIX et XXV, ou Benjamin Seebohm Rowntree, au chapitre XXV. London s’est, en effet, abondamment documenté pour écrire son livre, s’appuyant aussi bien sur les journaux de l’époque, qu’il cite régulièrement, que sur des enquêtes sociologiques, des rapports parlementaires, des rapports de police, des travaux d’économistes, d’historiens, de philanthropes et de réformateurs de tous ordres. Quelques années plus tard, dans une lettre datée du 18 février 1906 adressée à plusieurs grands journaux et notamment à Millard, l’éditeur de Cosmopolitan Magazine, dans laquelle il cherche à convaincre celui-ci de sponsoriser la croisière du Snark, il écrit : « À la lumière de tout ce que j’ai déjà écrit, j’ai une confiance sans borne dans le fait que je peux tenir mes engagements. Il suffit à quiconque en doute de lire Le Peuple de l’Abîme pour voir la façon imagée, documentée que j’ai d’aborder mes sujets. (Entre nous, et gardez ça pour vous, j’ai réuni moi-même toutes les informations, lu des centaines de livres et des milliers de tracts, articles de journaux et rapports parlementaires, composé Le Peuple de l’Abîme, tout tapé à la machine, pris deux tiers des photographies avec mon propre appareil, pris une semaine de vacances à la campagne – et tout ça en deux mois. Pas mal, non [10] ?) »

De fait, son livre est riche en statistiques et tableaux, certains chapitres, comme le chapitre XXV, sur la faim et la nourriture, ou encore le chapitre XVIII, sur les salaires, leur faisant une place privilégiée. On peut voir, dans l’inclusion de chiffres et de relevés précis et détaillés, le signe d’une ambition de scientificité dans la démarche tout autant que de la revendication d’une forme d’objectivité, toutes deux conformes aux préoccupations de l’époque, fortement marquée par le positivisme d’Auguste Comte, précurseur de la sociologie. Cependant, on verra également volontiers dans ce désir de précision le signe d’« une éthique de l’attention », quand, à l’opposé, comme le note Maylis de Kerangal sur le sujet distinct sans être tout à fait étranger qu’est le naufrage d’un bateau de migrants, « l’approximation fait voir la paresse, désigne vaguement l’innombrable, la multitude, la foule, les pauvres, tout ce qui grouille et qui a faim [11]. » Cette même « éthique de l’attention » paraît le guider lorsqu’il s’attache à nommer les gens qu’il rencontre, qu’il s’agisse du docker et syndicaliste Dan Cullen, dont le nom donne, du reste, son titre au chapitre XIII, du couple Mugridge au chapitre XV ou encore de M’Garry, réduit à la misère par un accident du travail, au chapitre XVII. Au chapitre XXII, qui porte sur le suicide, il prend tout particulièrement soin de nommer les hommes et les femmes dont il évoque le sort tragique, Alfred Freeman, Ellen Hughes Hunt, Ellen Gray, détaillant notamment les circonstances du suicide de Frank Cavilla, poussé par le chômage et la misère à égorger sa femme et ses quatre enfants, tous également nommés. L’inclusion de rapports des tribunaux de police au chapitre XVI, qui en est presque intégralement composé, comme de comptes-rendus médicaux consacrés à de jeunes ouvrières souffrant d’intoxication au plomb au chapitre XXI, où apparaissent nommément prévenus et victimes, participe pareillement de cette humanisation des hommes et des femmes qui peuplent son récit. Si celle-ci obéit à des fins d’illustration et de dramatisation évidentes, elle se lit aussi, à travers la restitution d’une identité trop souvent éclipsée par les observateurs contemporains, comme un effort pour tirer de l’anonymat et de l’oubli ces « vies minuscules » auxquelles il rend par là même une forme d’hommage.

L’une des réussites du livre tient, du reste, à ce que l’on pourrait appeler sa « double focale », le choix fait par London d’alterner, au fil des chapitres, des tableaux de type panoramique, nourris de données statistiques et de considérations d’ordre général, et des portraits resserrés sur quelques individus, qui peuvent être des hommes et des femmes dont il partage le quotidien, au côté desquels il chemine, dort ou mange, ou encore des figures exemplaires rencontrées au cours de ses lectures, dont il s’attarde à retracer l’existence ou à dresser le portrait. Il conjugue ainsi une manière de proxiphotographie à des vues grand angle, de sorte que Le Peuple de l’Abîme peut se lire comme une manière de panographie littéraire, un collage de prises de vue qui articulerait zooms avant et courtes focales.

Parallèlement à la convocation d’hommes et de femmes qu’il a le mérite de singulariser, qu’il les nomme ou en narre à l’occasion le parcours individuel – le plus souvent sous forme de narrations rétrospectives dont il fait autant de récits exemplaires–, London en appelle régulièrement à ses lecteurs, désignés, eux, comme une communauté indifférenciée, celle des « êtres précieux et délicats » ou « tendres et délicats », guère éloignés des « gens précieux et délicats habitués aux ors des théâtres et aux palaces du West End » ou encore des « aristocrates précieux et délicats de la France féodale ». La récurrence de ces termes, appliqués à des groupes pourtant distincts, signale l’assimilation, dans son esprit, de son lectorat aux classes aisées, voire aux nantis et aux élites qui pourraient avoir à pâtir d’une révolte toujours possible des plus démunis, comparable à celle du peuple affamé de la France révolutionnaire. Elle laisse entrevoir, par là même, outre la visée informative et pédagogique de son enquête, sa valeur de mise en garde.

Le choix des termes attire également l’attention sur le clivage que dessine constamment London entre les corps affaiblis et déformés par les privations et les corps sains et endurants, susceptibles de résister aux épreuves – parmi lesquels le sien au premier chef, qui paraît le différencier tout autant de ces « gens précieux et délicats », dont on devine la fragilité, que de la « population chétive et sous-nourrie » de l’East End. Le motif de la dégénérescence des corps est présent partout, faisant écho à celui de la déliquescence du corps social. London évoque régulièrement « un peuple chétif et rabougri », des hommes devenus « des caricatures de ce qu’ils devraient être physiquement » et des « femmes et enfants, pâles et anémiés, les yeux cernés, le corps avachi et voûté, […] déformés et privés dès le plus jeune âge de toute beauté et de toute harmonie. » London se nourrit fréquemment, à cet égard, de l’urbaphobie née avec la croissance exponentielle des villes et d’une antinomie opposant villes et campagnes qui n’a rien que de convenu, comme lorsqu’il dit de « l’Abîme londonien » que « l’Angleterre rurale y déverse son flot de vie robuste et vigoureuse ». Il est clair, par ailleurs, qu’il s’identifie plus volontiers aux « fils d’Albion » partis « livrer des combats et établir des colonies aux confins de la terre » qu’à « ceux qui sont restés, reliquat tristement déliquescent, pour l’essentiel, qui, dans le Ghetto, s’enfonce dans les profondeurs ».  Et c’est l’Américain qui parle lorsqu’il écrit que « la force de la race de langue anglaise aujourd’hui ne réside pas dans la petite île étriquée, mais en outre-mer, dans le Nouveau Monde » ou encore que « les hommes forts, ceux qui ont du cran, de l’ambition et l’esprit d’initiative, s’en sont allés vers des régions plus neuves et plus libres du globe, pour bâtir de nouvelles nations sur de nouveaux territoires. »

C’est encore London l’Américain qui s’exprime, quand, évoquant des compatriotes présents dans les baraquements de l’Armée du salut, il les décrit « tous d’humeur joyeuse, abordant la situation avec le cran qui les caractérise et semble ne jamais les déserter ». Comme le dit London lui-même, un peu plus loin, « la voix du sang parle toujours plus fort. » Les comparaisons entre Londres et les États-Unis sont fréquentes et se font toujours au détriment de l’Angleterre, dont il moque notamment, non sans causticité, la pompe et la vanité dans le chapitre XII, consacré au couronnement d’Édouard VII. Le cockney lui-même ne résiste pas à la comparaison avec les « jurons lumineux et variés de l’Ouest ». Même à l’aune de l’expérience qu’il a de la pauvreté aux États-Unis, la vie à Londres se montre d’une dureté indépassable : « À de multiples reprises, sur les terres des Yankees, le clochard yankee que j’ai été a dû trimer pour avoir un petit déjeuner ; mais je n’ai jamais autant trimé que pour celui-là. » L’abîme londonien l’emporte sur l’abîme américain, tel qu’il l’a éprouvé lors de son périple de 1894 et pourtant évoqué en ces termes dans Le Trimard, finalement publié en 1907 : « J’étais dans l’enfer, l’abîme, le cloaque humain, le chaos et le charnier de notre civilisation. » Son expérience personnelle du vagabondage aux États-Unis lui permet, du reste, d’en amorcer une typologie : « Aux États-Unis, le vagabond est presque toujours un travailleur découragé. Il voit dans le vagabondage un mode de vie moins pénible que le travail. Mais ce n’est pas le cas en Angleterre. Ici, les pouvoirs en place font tout leur possible pour décourager le clochard et le vagabond, et celui-ci, à vrai dire, est un être puissamment découragé. »  

Parallèlement, London, en homme des grands espaces et de l’Ouest américain, tenté par l’échappée hors de la société (quoiqu’il se défendît de toute idéalisation de la nature de type rousseauiste), conclut à plusieurs reprises, sur un mode hyperbolique à visée rhétorique, à la supériorité de la vie sauvage ou primitive.  « Il vaut mieux être un peuple des contrées sauvages et désertiques, des grottes et des cavernes que d’être un peuple de la machine et de l’Abîme », dit-il en conclusion du chapitre XXIV. Dans le dernier chapitre du Peuple de l’Abîme, largement consacré à une étude comparée des mérites de la vie civilisée et de la vie primitive, qui s’appuie sur une comparaison entre les conditions de vie des Inuits et celles des Britanniques, il souligne les nombreux avantages de la vie des Inuits. Il n’en condamne pas pour autant la civilisation tout entière, soucieux de laisser entrevoir un renversement possible de la situation et, en socialiste convaincu, d’esquisser des solutions d’ordre structurel et politique. Quand Jacob Riis, dans un élan de fatalisme, pouvait écrire, à propos des taudis new-yorkais qu’il a décrits et photographiés, « nous savons à présent qu’il n’y a pas d’issue ; que le ‘système’ constituant le funeste produit de la négligence des pouvoirs publics et de la cupidité des intérêts privés est là pour durer, œil du cyclone immuable de notre civilisation [12] », London, se défendant quant à lui de tout pessimisme dans le portrait qu’il donne à voir de l’East End, conclut, dans son dernier chapitre, à la responsabilité et à la culpabilité de la classe dirigeante, accusant de « mauvaise gestion » l’appareil politique de l’Empire britannique.

Force est de reconnaître, quoi qu’il en soit, que Le Peuple de l’Abîme ne prête jamais plus le flanc à la critique que lorsque London adopte une perspective manifestement américaine et, soucieux de dresser un réquisitoire convaincant contre les pouvoirs publics et les philanthropes anglais, se laisse emporter par sa rhétorique, pour les besoins de la démonstration. Ainsi verse-t-il dans la caricature lorsqu’il souligne à l’excès les contrastes en affirmant, par exemple, à propos des « gestionnaires » du Royaume-Uni qu’« ils ont bâti un West End et un East End aussi vastes que le Royaume, où l’on trouve, d’un côté, une population corrompue à la vie dissolue et, de l’autre, une population chétive et sous-nourrie. » Le manque de nuance sensible ici ou là signale la dimension pamphlétaire et militante de l’ouvrage, mais aussi, au-delà de la perspective sociologique ou ethnographique, son ancrage dans le champ littéraire, sur lequel il importe à présent de s’attarder.

Si London s’appuie sur des travaux de type sociologique ou journalistique, l’une des originalités de son texte tient aussi à l’attention constante qu’il accorde à la vision des écrivains, poètes, essayistes et romanciers, anglais ou américains, ce que laissent voir les nombreuses références littéraires dont il émaille son texte, mais aussi les épigraphes sur lesquelles il choisit d’ouvrir chacun des vingt-sept chapitres dont est composé le texte. À quoi s’ajoutent les deux poèmes sur lesquels le livre s’ouvre et se clôt, le premier extrait de « The Parable » de James Russell Lowell, le second, cité dans son intégralité, signé par Henry Wadsworth Longfellow et intitulé « The Challenge ». La nouvelle traduction proposée dans la présente édition inclut ces épigraphes, qui font naturellement partie intégrante de l’œuvre, alors qu’elles avaient été omises dans la plupart des traductions françaises précédentes, la plus récente, datée de 2013, ayant fait disparaître, outre les épigraphes, les titres des chapitres, pourtant eux aussi soigneusement choisis par London.

Parmi les nombreux écrivains invités dans ses pages, on retiendra notamment Oscar Wilde dont, tandis qu’il évoque les affres de la faim au chapitre XXV, il cite un long extrait de la lettre parue en 1897 dans le Daily Chronicle sous le titre « Le cas du gardien Martin. De quelques cruautés de la vie en prison » et qui plaidait pour une réforme du régime pénitentiaire. C’est à lui également qu’il emprunte des considérations piquantes et pertinentes sur l’esprit d’économie que certaines « âmes charitables » voudraient voir inculqué aux pauvres, tirées de L’Âme de l’homme sous le socialisme et dont il fait l’épigraphe du chapitre XXVI consacré à la boisson, à la tempérance et à l’esprit d’économie. On retiendra aussi Stephen Crane, cité dans l’épigraphe du chapitre IV, même si London n’évoque pas « Où l’on expérimente la misère », court récit de Crane paru en 1894 où se trouve contée une brève plongée dans les bas-fonds inspirée au journaliste et écrivain progressiste qu’était Crane par une démarche similaire à celle de London, quoique bien plus circonscrite. Tandis que London donne voix aux auteurs américains comme aux écrivains britanniques, tout en faisant voisiner fragments poétiques, citations bibliques, extraits d’essais et allusions à des romans populaires, les diverses incursions dans le champ littéraire ont, dans l’ensemble, pour effet d’accentuer la dimension polyphonique du texte, d’emblée engendrée par la cohabitation d’emprunts aux sciences sociales naissantes et de sources plus proprement littéraires, œuvrant ainsi à la légitimation de son entreprise par son inscription dans un continuum de voix, aux tonalités et aux registres différents, toutes attachées à souligner le même scandale.  

L’une des stratégies littéraires retenues par London pour brosser un portrait aussi fidèle que possible du milieu qu’il a pris comme objet consiste, du reste, à donner littéralement voix aux habitants de l’East End. Il insère fréquemment des scènes de dialogue, sans en être nécessairement partie prenante, comme, par exemple, au début du chapitre XVII, lorsqu’il rapporte une conversation surprise entre des ouvriers, et il va parfois jusqu’à théâtraliser ces dialogues, comme dans la querelle rapportée entièrement au discours direct de la fin du chapitre V, qu’il accompagne de notations qui sonnent comme autant de didascalies. L’enjeu paraît double dans ces scènes, tant littéraire que moral et politique.  Car, s’il s’agit peut-être au premier chef pour London de rendre son tableau vivant et suggestif pour ses lecteurs – voire, comme dans le cas du chapitre V, d’en faire un ressort comique à vocation satirique, susceptible d’alléger, sinon le propos, du moins l’atmosphère –, il s’agit aussi de donner voix à ceux qui, à l’époque, sont réduits au silence. Une conversation rapportée au chapitre XII, notamment, illustre cette préoccupation, tandis que l’empathie exprimée par London lorsqu’il déplore l’absence de « commisération » des passants indifférents ou moqueurs à l’égard du couple somnolant sur un banc paraît trouver un prolongement dans la restitution attentive et attentionnée de l’échange qu’il a avec eux, l’inclusion du dialogue dans le récit, d’abord rapporté au discours direct libre, puis au discours direct, se lisant comme une manière de réparation de l’indignité qui leur est faite, comme l’est le dîner qu’il leur offre alors. À cet égard, Le Peuple de l’Abîme témoigne autant d’une préoccupation véritablement éthique que d’une modernité dans la démarche sociologique.

L’inclusion de dialogues permet aussi à l’écrivain de recréer un univers linguistique spécifique, caractérisé par les tournures syntaxiques et le lexique propres au cockney, mais aussi par des variations phonologiques dialectales qu’il met parfois en évidence, comme dans le chapitre XII, où il s’efforce de restituer le « cockney d’origine irlandaise » de son interlocutrice. Le London du Peuple de l’Abîme paraît préfigurer le personnage qui se trouve au centre de la nouvelle « Au sud de la Fente », dans sa volonté lisible d’acquérir, comme Freddie Drummond, « la maîtrise du langage des prolétaires » afin de faciliter l’immersion, mais aussi peut-être dans le but, signalé à propos de Freddie Drummond, « de comprendre plus intimement leurs processus mentaux ». Ces passages dialogués lui permettent, par ailleurs, de donner à entendre à son lectorat américain l’idiolecte des bas-fonds londoniens. Sa démarche s’apparente, dans cette perspective, à celle d’un Aristide Bruant, restituant, dans Les Bas-fonds de Paris, saga populaire parue en fascicules entre 1892 et 1902, l’argot des quartiers pauvres et des milieux interlopes de Paris, dont la richesse le fascinait tant qu’il lui avait consacré un dictionnaire, l’Argot au XXe siècle – Dictionnaire français-argot, écrit en collaboration avec Léon de Bercy et qui avait paru en 1901. Sans aller, quant à lui, jusqu’à tirer un dictionnaire de sa plongée dans les bas-fonds londoniens, London se fait volontiers traducteur, de son côté, insérant, ici ou là, dans des incises parenthétiques ou à la faveur de relatives à visée explicative, les équivalents en anglais standard ou en américain des termes utilisés par ses compagnons. Il se fait ainsi lexicographe et offre des définitions : « “Battre l’antif” signifie marcher dans les rues en cherchant une place. » Ou plus loin : « Je découvris que, dans les deux cas, c’était à cause de la petite vérole qu’ils étaient “à la cloche”, en d’autres termes des clochards. » Il s’adonne à la lexicographie comparée : “À la cloche”, c’est ainsi qu’on appelle le vagabondage ici, l’équivalent d’être “sur la route” aux Etats-Unis. » Parfois, le livre se présente même comme une manière d’édition bilingue : « “À dix ans, on sèche ; à treize ans, on fauche ; et à seize on fait danser les cognes”. Ce qui signifie qu’à dix ans, ils font l’école buissonnière, à treize ils volent et à seize ils sont devenus des petites frappes capables de taper sur la police. » La présente traduction signale systématiquement par des guillemets (« perlot », « bagoter », « gonze », « crèche », etc.), comme le fait London, les emprunts à la langue argotique, sans naturellement qu’on ait pu trouver de stratégie d’équivalence stricte et spécifique pour rendre compte des écarts existant entre les argots ou variations vernaculaires de l’anglais britannique et de l’anglais américain. L’immersion linguistique le rend sensible et attentif aux nuances existant entre les deux langues et l’amène, à la faveur de sa plongée dans un univers qu’Américain échoué en terre anglaise il éprouve nécessairement comme diglossique, à resémantiser ponctuellement certains termes désémantisés de la langue courante : « Pour parler comme les Anglais, c’était “cruel” ; l’américanisme équivalent était plus approprié : c’était “féroce”. »

L’attention qu’il prête à la langue se lit aussi dans les divers commentaires de type linguistique dont il émaille son livre. Il s’arrête ainsi sur les connotations du mot « coffee-house » (« café ») pour déplorer l’écart entre la réalité des cafés londoniens et les associations historiques et littéraires que, dans son imaginaire d’Américain, le terme charrie avec lui : « Voilà un autre terme qui a perdu toute son aura, tout son charme romanesque et traditionnel, tout ce pour quoi les mots méritent de ne pas se perdre ! Pour moi, désormais, “café” aura tout sauf une connotation plaisante. À l’autre bout du monde, la simple mention du mot suffisait à évoquer la foule de ses usagers dans l’histoire et à déployer dans mon imagination des cohortes sans fin d’hommes d’esprit et de dandys, de pamphlétaires, de spadassins et de bohèmes sortis de Grub Street. Mais, de ce côté-ci de l’Atlantique, hélas, trois fois hélas, le terme lui-même est inapproprié. Café : lieu où les gens boivent du café. Absolument pas. Rien au monde ne vous permettra de vous y faire servir un café. Vous pouvez toujours commander un café, il est vrai, et on vous servira une tasse de quelque chose qui se prétend être du café ; vous y goûterez et perdrez vos illusions, car ce n’est en aucun cas du café. » Ailleurs, il cite Thomas Henry Huxley empruntant au français le mot « misère » et, par là même, signale incidemment sa conscience de l’indépassable imperfection des langues et de leur résistance à la traduction, rendue particulièrement sensible par la permanence de quelques intraduisibles : « Quiconque connaît la situation des populations des grands centres industriels, ici ou dans d’autres pays, sait que règne en maître, dans une part importante et croissante de la population, […] cette condition que les Français appellent la misère*, un mot dont je ne pense pas qu’il ait d’équivalent exact en anglais. » [13]

London puise parallèlement dans des représentations de la ville qui s’alimentent aussi bien à son propre imaginaire qu’à celui d’autres écrivains. Il introduit, dès la fin du premier chapitre, la métaphore structurante de « l’Abîme », qu’il emprunte, comme il le signale dans une note du Talon de fer, à H. G. Wells, auteur d’une nouvelle parue en 1896 sous le titre « In the Abyss » (« Dans l’Abîme »), mais qui avait aussi publié en 1895 La Machine à explorer le temps, roman d’anticipation qui dresse un portrait critique de l’Angleterre capitaliste en mettant en scène un monde clivé, où cohabitent désormais les Éloïs, descendants des oisifs vivant à la surface, et les Morlocks, descendants des prolétaires réduits en esclavage qui occupent, eux, un monde souterrain. Peter Keating note que, si le recours au vocabulaire de l’exploration dans le cadre d’investigations de type sociologique n’est pas nouveau et remonte au milieu du 19ème siècle, l’image de l’abîme utilisée pour désigner les quartiers pauvres et ouvriers apparaît, elle, au tournant du siècle. Elle signale, selon lui, un changement d’attitude important : « Elle reflète un sentiment de désespoir face à la dégradation des conditions sociales et à l’incapacité des institutions existantes à régler le problème ; elle reflète parallèlement une inquiétude face au militantisme croissant du mouvement ouvrier. […] On ne voyage pas dans un abîme : on y descend ou on y tombe. […] Et ce qui est susceptible de sortir d’un abîme n’est pas du tout de même nature que ce qui est susceptible de sortir d’une forêt tropicale africaine [14]. » C’est l’ancrage du terme dans l’histoire littéraire et sociale de l’époque, comme sa persistance dans l’œuvre de London lui-même, qui guide le choix du terme « abîme » pour traduire « abyss » – plutôt que « bas-fonds », si approprié que celui-ci soit à l’évocation du milieu social considéré en même temps qu’à l’imaginaire maritime qui lui est attaché. La métaphore de l’abîme permet, en outre, comme le note Jonathan Maximilian Gilbert, de substituer à la relation de proximité horizontale celle d’une hiérarchie verticale et d’associer aux habitants des taudis le surnaturel et la figure du monstre ou du démon [15]. Utilisée dans le contexte d’enquêtes sociologiques sur les quartiers pauvres par William Booth le premier, elle est reprise notamment par le réformateur social C. F. G. Masterman dans From the Abyss, paru en 1902, avant d’apparaître chez London, qui lui associe, du reste, à la fin du chapitre III, celle de « la ville-monstre rugissante » lancée aux trousses des familles respectables des classes moyennes et les chassant à la périphérie de la ville. Ailleurs, dans « Comment je suis devenu socialiste » notamment, qui paraît en mars 1903, il substitue l’image de la fosse à celle de l’abîme : « Et sur le champ, je me suis fait un grand serment. Je me suis dit : Toute ma vie, j’ai trimé avec mon corps, et, en proportion de mes jours de travail, je me suis rapproché d’autant du fond de la Fosse. Je parviendrai à sortir de la Fosse, mais ce ne sera pas par les muscles de mon corps. Je ne trimerai plus, et je veux bien être damné si je travaille avec mon corps un jour de plus qu’il n’est absolument nécessaire [16]. »

L’assimilation des pauvres à des bêtes, corollaire de la métaphorisation de l’East End en abîme, n’est pas absente du Peuple de l’Abîme. Cette représentation précède même l’arrivée de l’écrivain à Londres, comme en témoigne sa lettre du 31 juillet 1902 à Anna Strunsky, écrite à bord du Majestic : « Dans une semaine, je serai à Londres. J’aurai alors deux jours pour m’organiser afin de disparaître pour assister au Couronnement depuis le point de vue des bêtes de Londres. C’est tout ce qu’ils sont – des bêtes – s’ils sont à l’image de la population des taudis de New York – des bêtes, traversées par des éclairs épars de divinité [17]. » L’évolutionnisme dont les thèses lui sont familières nourrit sans doute en partie cette vision, même si London peut paraître viser, au premier chef, à accuser la sévérité du réquisitoire, à la faveur de comparaisons hyperboliques comme celle du chapitre XVIII : « Ils se traînent et se terrent comme des bêtes jusqu’à ce que la mort dans sa miséricorde vienne les libérer de cette existence. » À la différence du spencérisme, London est loin de prôner, du reste, l’abandon de la philanthropie ou des mesures de protection sociale, même s’il en critique sévèrement certaines formes et modalités. Plus loin, à la fin du chapitre XIX, dans un passage qui a valeur d’avertissement et de mise en garde, c’est peut-être aussi en partie, derrière la rhétorique de l’effroi, sa propre peur d’un renversement des rapports de pouvoir qui se lit dans la représentation de hordes animales « se déversant » sur les quartiers aisés : « Ou bien, dans une Angleterre placée dans une situation critique, où eux-mêmes seraient réduits au désespoir des bêtes sauvages, ils pourraient devenir une menace et “se déverser” sur le West End pour lui rendre “la monnaie de sa pièce”. » Les représentations contiguës quoique distinctes du peuple sauvage et du déversement révolutionnaire, si prégnantes dans l’imaginaire des bas-fonds de l’époque, se conjoignent ici, télescopant urbaphobie et terreur du retour du sauvage.

La hantise de l’engloutissement se donne à lire très tôt dans le livre, du reste, lorsqu’il évoque sa première visite dans l’East End : « C’était comme la peur de la mer ; et les multitudes misérables, rue après rue, étaient comme autant de vagues d’une vaste mer nauséabonde qui venaient me lécher les jambes et menaçaient de se dresser et de m’engloutir. » C’est ici London le marin, habitué des tempêtes en mer, qui s’exprime, mais aussi peut-être un London familier du topos culturel de la ville engloutie, inauguré par le mythe antique de l’Atlantide, revisité au 19ème siècle par certains écrivains anglais et particulièrement vivace dans la ville portuaire qu’est Londres.

De fait, London projette sur les bas-fonds de Londres un véritable « imaginaire social », qu’on peut entendre, avec Pierre Popovic, comme « ensemble interactif de représentations corrélées organisées en fictions latentes [18] » ou, avec Dominique Kalifa, comme « un système cohérent, dynamique, de représentation du monde social, une sorte de répertoire des figures et des identités collectives dont se dote chaque société à des moments donnés de son histoire [19] ». C’est notamment de l’urbaphobie qui naît au 19ème siècle que sont irriguées les pages du livre, associée, dans la peinture des bas-fonds, au-delà de la présence constante de la crasse, à la récurrence plus spécifique de l’image du cloaque et des eaux sales, que l’on retrouve à intervalles réguliers dans Le Peuple de l’Abîme, notamment, à travers l’évocation répétée d’« eaux boueuses », d’un vent, d’un linceul et de trottoirs « poisseux ». La Tamise, principalement évoquée dans le chapitre sur le suicide, apparaît au premier chef comme une sorte de fleuve des morts, pendant moderne du Styx. La métaphore même de la « descente », qui donne son titre au premier chapitre du livre et sert à London pour figurer son entreprise de pénétration des bas-fonds sur le mode de l’immersion, se nourrit implicitement d’une imagerie remontant à l’Antiquité et à la représentation des Enfers comme un monde souterrain, les bas-fonds apparaissant, par ailleurs, chez London, comme chez d’autres auteurs de l’époque [20], à la faveur de recours constants aux figures de la chute et de la déchéance, comme un monde non seulement d’en bas, mais aussi entraîné vers le bas. 

Que Le Peuple de l’Abîme s’inscrive, à cet égard, dans un authentique courant littéraire, qui faisait dire à Maupassant, dès 1882, que sévissait une véritable « bas-fondmanie [21] », dans un genre codifié, participant à construire un imaginaire social en même temps qu’il s’en nourrit, et non dénué de visées commerciales, n’en invalide pas pour autant la valeur littéraire et la puissance contestataire. London n’ignorait pas, du reste, le risque propre à la méthode employée, celui de la dramatisation à peu de frais d’une expérience somme toute circonscrite, risque qu’il explicite, au chapitre VIII, en s’adressant à son lecteur, changé, pour la circonstance, en une sorte d’alter ego de l’auteur aux préoccupations moins allocentrées, moins désintéressées, moins militantes, mais aussi plus littéraires : « Mais, à l’aube, le cauchemar passé, vous vous traîneriez jusque chez vous pour vous rafraîchir et, jusqu’à votre mort, vous raconteriez votre aventure à des groupes d’amis admiratifs. L’histoire prendrait des proportions inédites. Votre petite nuit de huit heures se changerait en Odyssée et vous en Homère. » Le simple fait qu’il énonce ce risque et mette à distance cette figure auctoriale portée au grossissement épique, qui lui sert ici de repoussoir et de faire-valoir, ne vaut certes ni pour preuve ni pour absolution, mais il n’en signale pas moins clairement une certaine méfiance de London à l’égard des dérives littérarisantes et l’inscription de sa démarche dans un projet foncièrement autre. London cherche, au premier chef, à éveiller les consciences et c’est une indignation à visée militante qui guide son entreprise littéraire, quand bien même il verserait indéniablement parfois dans une dramatisation problématique des faits observés, à la faveur notamment, comme on l’a vu plus haut, de la projection sur les populations observées d’un imaginaire qui est autant le sien que l’imaginaire collectif de l’époque. À ce titre, on notera la place extrêmement restreinte, au regard des considérations sur l’origine politique et économique de la pauvreté, qu’occupe dans le livre la peinture de l’immoralité, pourtant un passage obligé dans bien des ouvrages relevant de cette « bas-fondmanie » et charriant avec elle son cortège de représentations fantasmatiques. Quelques voyous, comparés à des « bêtes de proie », des « gorilles », des « loups de caniveau », et voisinant avec quelques poivrotes et prostituées, apparaissent bien, au chapitre XXIV notamment, mais ils ne sont que des personnages secondaires, quand le premier rôle est laissé à des indigents dont il s’attache souvent à souligner l’honnêteté, l’endurance et l’extrême impuissance face à l’adversité économique et sociale.

Les effets de la double assignation indissociable de la posture de l’écrivain-sociologue sont peut-être à chercher aussi du côté des avantages qu’il y a à en tirer sur un autre plan, celui de la diffusion d’un témoignage critique et d’un réquisitoire parfaitement fondés auprès du lectorat. L’écrivain seconde le sociologue ou l’ethnographe et l’assiste dans son travail en le faisant bénéficier de son savoir-faire de narrateur ou encore de sa renommée de romancier et de nouvelliste. Du reste, lorsque Macmillan s’inquiètera de la concurrence que pouvaient faire au Peuple de l’Abîme les ouvrages socialistes de l’époque, London lui répondra, non sans clairvoyance, dans une lettre datée du 8 décembre 1904, que Le Peuple de l’Abîme est « un livre d’une écriture plus populaire » que Our Benevolent Feudalism de W. J. Ghent, paru en 1902, ou The Social Unrest: Studies in Labor and Socialist Movements de J. G. Brooks, paru en 1903, ajoutant : « Il est, voyez-vous, largement narratif et d’une conception plus grand public. J’imagine aussi que je suis mieux connu des lecteurs grâce à mon œuvre d’imagination, alors que Ghent et Brooks n’ont pas abordé la fiction. »

L’expérience rapportée dans Le Peuple de l’Abîme va, du reste, nourrir son « œuvre d’imagination » à venir, notamment l’intrigue et l’arrière-plan de la nouvelle « Au sud de la Fente », publiée en 1909 et dont le protagoniste, Freddie Drummond, « sociologue conservateur et raisonnable », qui se réinvente dans le personnage de Bill Totts, « syndicaliste belliqueux » pour tenter « de connaître véritablement les ouvriers », ne résiste pas à l’ « appel des bas-fonds » et, sous l’effet d’un possible « rejet de son milieu et de son éducation », mais aussi à la faveur d’un concours de circonstances, finit par franchir définitivement « la Fente » qui sépare San Francisco et ses classes sociales en deux et par embrasser la vie ouvrière, puisque, comme le souligne le narrateur, « il est écrit qu’une maison divisée ne peut que s’effondrer. » Le Talon de fer, roman d’anticipation publié en 1908, complètera, de son côté, la critique du capitalisme amorcée dans Le Peuple de l’Abîme. London en intitulera, du reste, un des chapitres « La Bête hurlante de l’Abîme », dont Léon Trotsky dira, dans une lettre du 16 octobre 1937 adressée à Joan London, qu’il est « le centre de l’œuvre [22] ».

London rencontre tout d’abord quelques difficultés pour faire publier Le Peuple de l’Abîme à son retour d’Europe. L’American Press Association se montre réticente, eu égard au sujet et à son traitement, et il le propose alors à Macmillan, son nouvel éditeur, non sans l’avoir révisé. Le 21 novembre 1916, il écrit à l’éditeur et défend son livre en faisant valoir son objectivité, minimisant la dimension politique et militante : « Ce Peuple de l’Abîme, ainsi que vous le découvrirez par un coup d’œil, est simplement le livre d’un correspondant écrivant depuis le terrain d’une guerre industrielle. Vous remarquerez que s’il est impitoyablement critique à l’égard d’un état de choses existant, il n’offre aucune place pour théoriser. C’est un simple récit des faits tels qu’ils sont [23]. » Face aux réserves de l’éditeur, il propose une troisième mouture en février 1916, qu’il présente ainsi : « J’ai supprimé entièrement les références au roi d’Angleterre dans le chapitre du couronnement, j’ai adouci le ton en beaucoup d’endroits, je l’ai rendu plus acceptable de diverses façons, et j’ai ajouté une préface et un chapitre de conclusion. Dans celui-ci je me suis résolument montré optimiste – ce que je suis vraiment – bien que j’aie sérieusement attaqué la politique de la classe dirigeante anglaise. J’aboutis à la conclusion que la machinerie politique se détraque d’elle-même et qu’il faut la remplacer par une autre plus moderne et meilleure, j’y ai fait allusion aussi dans la préface. » Le livre finit par sortir en octobre 1903, accompagné des photographies prises par London et tiré simplement à 3982 exemplaires, quand L’Appel du monde sauvage, paru en juillet 1903, avait été tiré à 63337 exemplaires et Le Loup des mers, qui paraît en octobre 1904, est tiré à 71584 exemplaires.

Quelques mois plus tard, l’éditeur londonien Isaac Pitman & Sons publie une édition britannique du livre, à laquelle les critiques anglais font dans l’ensemble bon accueil, reconnaissant à London le mérite d’avoir dépeint l’East End avec plus de justesse que d’autres observateurs. La première traduction française du livre ne paraîtra, elle, qu’en mars 1926, dans Le Quotidien, puis en volume, signée par Paul Gruyer et Louis Postif. Elle va notamment contribuer à l’essor, outre-Manche, de la pratique de l’ « undercover journalism », jusque-là raillée par les Français et interdite par la Charte des devoirs professionnels du journaliste de 1918, le grand reporter Albert Londres ayant préconisé la technique inverse de l’« étrangement » [24].

Le magazine socialiste américain Wilshire’s Magazine l’avait publié, par ailleurs, en onze livraisons entre mars 1903 et janvier 1904, faisant connaître London au lectorat socialiste de tout le pays quand il n’était jusque-là connu que sur la côte ouest des États-Unis. À partir de 1905, il va, du reste, s’engager dans une tournée de lectures et de conférences autour de ses écrits socialistes, prononçant à plusieurs reprises sa conférence intitulée « Révolution », avant d’être élu, en septembre 1905, président de l’Intercollegiate Socialist Society, qui vise à promouvoir les idées socialistes dans les universités du pays, siège qu’il occupera jusqu’en avril 1907, date à laquelle il s’embarque pour les Mers du Sud à bord du Snark.

Cependant, lorsque le livre paraît aux Etats-Unis, en octobre 1903, les critiques sont partagés. Une partie de la critique insiste notamment sur la dimension vivante du texte qui le différencie, de manière bienvenue, d’autres enquêtes sociologiques portant sur le même sujet. On lit ainsi, dans l’hebdomadaire new-yorkais The Independent : « Cette vie a été déjà dépeinte à de multiples reprises – de manière complaisante et édulcorée par le professeur Walter A. Wyckoff, sur un mode sensationnaliste par Mr. Stead, de façon scientifique par Mr. Charles Booth. Mais Mr. London est le seul à lui donner une dimension concrète et vivante [25]. » Mais certains lui reprochent d’avoir exagérément dramatisé le tableau qu’il livre des bas-fonds, un article paru dans The Nation s’irritant, par exemple, de ce que London « décrit l’East End de Londres comme Dante aurait pu décrire l’Enfer s’il avait été un journaliste de la presse à scandale [26]. » D’autres, au contraire, comme le critique de l’Atlantic Monthly, soulignent les insuffisances littéraires d’un texte auquel « font défaut la fermeté et la dignité dans le ton et le traitement qui auraient pu en faire de la littérature [27]. » Enfin, London se voit accusé, dans un article paru dans le magazine littéraire The Bookman, de « snobisme du fait de la conscience très nette qu’il a du gouffre séparant les pauvres qui habitent l’Abîme et la classe privilégiée dont il est le fier représentant [28]. » Formulé différemment, c’est là le type de reproche que l’on va retrouver le plus fréquemment par la suite.

Car, au-delà des réserves qu’a pu susciter, à l’époque de sa publication, notamment chez les éditeurs de London, la critique sévère tant du capitalisme industriel que de l’Empire et de la monarchie britanniques contenue dans l’ouvrage, les jugements portés sur Le Peuple de l’Abîme témoignent surtout, jusqu’à une période récente, du malaise que crée, chez certains commentateurs, non plus tant la critique contenue que la méthode employée. Celle-ci a ainsi fait l’objet, au cours des dernières décennies, de jugements parfois sévères de la part de certains critiques et biographes, soit qu’on reproche à London sa distance avec son objet, soit qu’on l’accuse, à l’inverse, d’une trop grande adhérence avec lui. Le britannique Andrew Sinclair, romancier, historien et réalisateur, mais aussi biographe de London notamment, écrit ainsi en 1977 : « Ce livre n’est pas un des chefs-d’œuvre de Jack pour deux raisons importantes : d’abord à cause de sa méthode de recherche, trop rapide et superficielle. En Amérique, il avait réellement vécu la vie d’un vagabond et d’un chercheur d’or, tandis qu’à Londres il avait fait le métier de journaliste, logeant la plupart du temps dans une pièce bien propre chez un inspecteur de police. Il emportait un appareil photo avec lui et cela le distinguait tout de suite des autres. Il payait des guides pour se faire conduire dans les pires lieux. Il créait donc des situations dramatiques sans les vivre vraiment [29]. » Notons que la « méthode de recherche » d’Andrew Sinclair n’est pas elle-même au-dessus de tout soupçon, car London indique simplement, au chapitre II, avoir reçu l’aide d’un inspecteur de police pour trouver un logement, sans que rien ne vienne infirmer cette information. Simone Chambon et Anne Wicke notent, de leur côté, en 2001, en des termes plus mesurés : « Le chapitre 1, dans lequel il explique comment un de ses premiers soucis – un de ses premiers bons moments, aussi – fut de se trouver de vieilles guenilles, le costume du rôle, tout en s’assurant d’un lieu protégé dans lequel il pourrait laisser ses biens et se retrouver au calme pour écrire, montre bien les limites de l’immersion, d’autant qu’il est, cette fois, payé pour plonger dans l’Abîme [30]. » 

Andrew Sinclair lui reproche également d’avoir eu une vision préconçue de son sujet et de n’avoir trouvé dans l’East End que ce qu’il y cherchait : « Jack n’eut aucun mal à trouver l’enfer qu’il voulait décrire, puisqu’il alla le chercher dans les pires coins de Londres. […] Ses conclusions, il les connaissait d’avance. Selon lui, l’abîme de Londres était l’exacte réplique de l’Abîme social qu’il avait décrit autrefois. […] Pourtant, son intention de condamner à bout portant un monde qui lui faisait horreur l’empêcha de découvrir d’autres aspects de la vie dans le East End [31]. » Enfin, et c’est là la plus sévère et la moins recevable sans doute de ses critiques, il met l’indignation qui domine Le Peuple de l’Abîme sur le compte de l’amertume qu’ont fait naître en lui ses relations alors difficiles avec Anna Strunsky, dénonçant chez London une malhonnêteté fondamentale et une absence totale de lucidité : « Ensuite, un abîme s’était ouvert en lui-même à cette époque et qui faussait la perspective de son travail. Il y avait un tel écart entre ce qu’il disait et ce qu’il faisait, entre sa logique et ce qu’il ressentait qu’il avait du mal à rester lucide. Ses désirs, ses besoins et ses craintes le tourmentaient sans répit. Il confondit la fureur d’avoir été délaissé par Anna avec l’indignation qu’il ressentait vis-à-vis du même système injuste qui avait failli gâcher son adolescence et contre lequel il voulait protester. Il essaya par des torrents d’éloquence de dissimuler ce qu’il y avait eu de malhonnête dans sa conception du livre, dans ses recherches approximatives et ses conclusions toutes faites. Il n’avait pas été question une minute de montrer la vérité, mais de la dramatiser au maximum, justement parce que Jack débordait d’amertume envers la vie à cette époque-là [32]. »

Clarice Stasz, de son côté, minore le travail de terrain effectué par l’écrivain, en s’appuyant notamment sur la lettre à Millard citée plus haut, qu’elle lit, non sans une certaine mauvaise foi, comme un aveu de la part de London de ce que son livre contiendrait pour l’essentiel des informations de seconde main. Elle voit, par ailleurs, dans la démarche critique qui est celle de London dans ce livre, un prétexte peinant à masquer la dissociation d’avec ses origines sociales qu’il aurait à cœur, en réalité : « Le Peuple de l’Abîme a permis à London de rejeter son expérience de classe sous couvert d’attaquer le capitalisme britannique. Il était soulagé de pouvoir s’échapper des taudis, comme le montrent ses véritables activités de recherche, travail en bibliothèque et photographie, et son besoin déclaré de retrouver la pension avec ses bains chauds et ses draps propres[33]. » S’il est incontestable que London apprécie, comme il le dit lui-même à la fin du chapitre XI notamment, après ses déambulations dans Londres parmi les affamés et les sans-logis, de pouvoir trouver refuge dans une chambre propre et décente, ne serait-ce que pour pouvoir se laver, mais aussi écrire, il paraît excessif d’en conclure qu’il renie sa classe et, plus encore, de discréditer son enquête et sa critique du capitalisme en les réduisant à un règlement de comptes personnel avec ses origines sociales.

Robert Barltrop, quant à lui, voit dans Le Peuple de l’Abîme « l’œuvre la plus sincère, et peut-être la seule œuvre véritablement sincère, qu’il ait écrite [34] ». Stephen Conlon, de son côté, met en avant la connaissance profonde, intime et personnelle que London avait de son sujet, la pauvreté, et son identification avec l’objet de son étude, les ouvriers de l’East End, qui lui permettent de s’appuyer sur une vision empathique et non sur des valeurs importées et étrangères au milieu décrit [35]. À cet égard, London se distingue notamment d’un Richard Harding Davis, dont l’East End, constitué en curiosité, se trouve déshumanisé par le regard de celui qui adhère aux valeurs des classes moyennes et en adopte la perspective à l’exclusion de toute autre [36]. Conlon situe, à juste titre, la spécificité et la dimension novatrice du livre dans l’adoption par London d’une « perspective horizontale [37] » qui le place sur le même plan que les pauvres et à laquelle fait pendant, dans les photographies qui accompagnent Le Peuple de l’Abîme, le recours quasi-systématique à un point de vue situé au niveau de la rue et non, comme c’est fréquemment le cas chez Jacob Riis, par exemple, à une position surélevée. Comme le note encore Conlon, le « point de vue supérieur ou extérieur à ses sujets [38] » adopté par Riis dans ses photographies des bas-quartiers new-yorkais des années 1880 allait de pair avec son réformisme, qui se reflète dans la déflexion ou le détournement du regard auxquels invitent les échappatoires créées par la trajectoire verticale que dessinent les rues à l’arrière-plan, inscrivant à même l’image, selon Conlon, la possibilité d’éluder la confrontation sociale [39]. À l’inverse, London se garde de faire en sorte que ses lecteurs puissent faire l’économie d’une réflexion sur les relations de classe et se résoudre à une vision fataliste de « l’Abîme » comme mal nécessaire et endémique, consubstantiel à la civilisation moderne.

Du reste, si les photographies prises par London durant l’été 1902 et accompagnant le livre à sa sortie apportent un éclairage complémentaire tant sur le sujet du livre que sur la démarche de l’écrivain-photographe, elles cristallisent aussi, comme le soulignent les lectures divergentes qui en sont faites, le débat que suscite la méthode adoptée. Alors que Conlon en célèbre la « perspective horizontale », Didier Aubert y voit la preuve que « l’alibi de la connaissance cède le pas au film d’aventures, dont l’intrépide reporter est le héros constant [40] », la photographie servant, selon lui, à « authentifier l’expérience et donc, en premier lieu, à asseoir le “personnage” London [41]. » Il s’arrête ainsi sur la photographie de l’auteur posant avec Bert, le « jeune cordonnier de l’est londonien » que London entraîne avec lui au chapitre XIV, lorsqu’il s’échappe brièvement de Londres pour aller se mêler aux cueilleurs de houblons, et insiste sur la différence d’attitude des deux hommes, le premier droit et grand, le second courbé, chétif. Aubert souligne la position ambiguë de London dès lors qu’il « s’infiltre » dans les milieux ouvriers : « L’aventure est donc immédiatement placée sous le signe du faux-semblant, du masque, du récit d’espionnage [42]. » Et il ajoute plus loin : « C’est à ce titre, et parce qu’il est, peut-être malgré lui, plus proche de son lectorat que de son sujet d’investigation, que son corps, dressé à côté de celui de Bert, peut servir de référence, de point de comparaison. Le lecteur, par l’intermédiaire de London, se place virtuellement aux côtés de Bert et ressent, presque physiquement, sa propre supériorité. Cette comparaison implicite (clairement mise en place par le texte) installe les conditions de la compassion, mais aussi de la condescendance. Ce qui est mis en scène dans cette photographie, c’est toute l’ambiguïté du point de vue de London, à la fois intérieur et extérieur à son objet, “ouvrier” et écrivain, socialiste de droite [43]. » Si la condescendance n’est pas absente du livre et l’ambiguïté bien réelle, on peut avancer que c’est ici le regard du critique qui isole cette photographie pour en faire une image emblématique du positionnement de London dans le livre, tandis que l’examen de l’ensemble du corpus photographique tend plutôt à montrer que London, s’effaçant plus souvent qu’il ne se met en avant, laisse le premier rôle à l’East End et à ses habitants.

En définitive, le texte du Peuple de l’Abîme paraît n’avoir pas été suffisamment lu ou relu comme une enquête liée à une interrogation du réel issue d’une expérience personnelle, celle de l’exclusion sociale, en l’occurrence. Il semble que l’image d’auteur attachée à London, comme représentation discursive élaborée en dehors de l’œuvre, ait fréquemment éclipsé tout ensemble l’ethos discursif, c’est-à-dire l’image de soi que l’auteur construit et produit dans son discours, et la personne réelle de l’auteur [44]. Sans doute est-ce dû à l’hybridité même du texte, tout ensemble récit autobiographique, réquisitoire à visée militante et saisie littéraire de réalités sociales, puisant dans le répertoire propre à l’imaginaire social de l’époque, tout en étant une  enquête sociologique pionnière, à laquelle manque toutefois le regard réflexif que peut apporter le nécessaire exercice d’auto-analyse dont s’accompagneront, par la suite, les travaux sociologiques issus d’expériences immersives, comme, par exemple, celle de William Foote Whyte à Boston dans les années 1930 [45].

Si, comme l’écrivait Kafka dans son Journal, « toute littérature est assaut contre la frontière », Le Peuple de l’Abîme en constitue à de multiples égards, la puissante illustration.  Tandis qu’à la faveur d’une stratégie de camouflage et d’immersion, London enjambe la frontière séparant les classes moyennes et aisées des populations démunies de l’East End, il fait vaciller les représentations essentialistes de la pauvreté et décloisonne, ne serait-ce que provisoirement, des univers habitués à cohabiter et à s’observer avec méfiance ou curiosité. S’appuyant sur sa propre expérience de l’exclusion et de la détresse sociales, il donne une vision au premier chef empathique des individus qui constituent son objet d’étude et fait entendre la voix de la classe ouvrière dont il est issu d’une manière inédite pour l’époque, en tirant parti de sa propre position limitrophe et de la persistance dans sa conscience sociale de l’autre qu’il a été, comme de l’effroi que lui a toujours inspiré la possibilité de retomber dans la misère. Enfin, la forme de cette enquête dans les marges du Londres du tournant du siècle, mêlant témoignages, sources documentaires, tentative d’identification des origines économiques, sociales et politiques du mal, mais aussi récits, portraits et descriptions non dénués d’emprunts à l’imaginaire des bas-fonds qui lui est contemporain, en fait un objet hybride qui se lit à la fois comme un travail sociologique pionnier préfigurant des méthodes d’enquête de terrain qui trouveront leur formalisation dans les travaux de l’École de Chicago et comme un récit autobiographique appelé à trouver divers prolongements dans les fictions à venir que sont notamment Martin Eden et Le Talon de fer, tout en constituant une première amorce de taille des incursions de London sur le terrain de l’essai politique. 


[1] Lettre à Léon Weilskov, 16 octobre 1916, Letters from Jack London, Containing an Unpublished Correspondence between London and Sinclair Lewis, ed. King Hendricks and Irving Shepard, London, MacGibbon and Kee, 1966, p. 479. Ma traduction.

[2] Cité par Charmian London, The Book of Jack London, New York, Century Company, 1921, vol. I, p. 381. Ma traduction.

[3] Voir Earle Labor, Jack London: An American Life, New York, Farrar, Straus & Giroux, 2013, p. 163-4, et Robert Barltrop, Jack London: the Man, the Writer, the Rebel, London, Pluto Press, 1976, p. 79.

[4] Philip S. Foner, Jack London, American Rebel, New York, The Citadel Press, 1947, p. 48.

[5] Ibid., p. 49.

[6] Voir Dominique Kalifa, Les bas-fonds. Histoire d’un imaginaire, Paris, Seuil, 2013, p. 172-3.

[7] Voir ibid., p. 185-6.

[8] William Booth, In Darkest England and the Way Out, London, The Salvation Army, 1890, p. 10. Ma traduction.

[9] Voir Dominique Kalifa, Les bas-fonds, p. 206-8.

[10] Letters From Jack London, p. 196. Ma traduction.

[11] Maylis de Kerangal, À ce stade de la nuit, Paris, Gallimard, 2015, p. 67.

[12] Jacob A. Riis, How the Other Half Lives: Studies Among the Tenements of New York, New York, Charles Scribner’s Sons, 1890, p. 2. Ma traduction.

[13] On est pour le moins surpris, du reste, de voir le mot « misère » remplacé, dans ce passage, par celui d’ « indigence » dans la traduction signée par Louis Postif, datée de 1975.

[14] Peter Keating, Into Unknown England, 1866-1913: Selections from the Social Explorers, Manchester, Manchester University Press, 1976, p. 20-21. Ma traduction.

[15] Jonathan Maximilian Gilbert, “The Horror, the Horror”: the Origins of a Genre in Late Victorian and Edwardian Britain, 1880-1914, Proquest, 2011, p. 245.

[16] Cité dans la traduction de Simone Chambon et Anne Wicke, Jack London, Paris, Belin, 2001, p. 64.

[17] Cité par Robert Barltrop, Jack London, p. 79. Ma traduction.

[18] Pierre Popovic, Imaginaire social et folie littéraire. Le Second Empire de Paulin Gagne, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 2008, p. 24.

[19] Dominique Kalifa, Les Bas-fonds, p. 20.

[20] Voir Dominique Kalifa, Les Bas-fonds, p. 37.

[21] Cité dans ibid., p. 135.

[22] Cité par Richard Khaitzine, Jack London, Vagabondages entre Terre et Ciel, Paris, Édite, 2011, p. 74.

[23] Francis Lacassin, « Introduction : Prélude au Talon de fer », p. 580.

[24] Voir Dominique Kalifa, Les Bas-fonds, p. 186-8.

[25] Cité par Philip S. Foner, Jack London, American Rebel, p. 52. Ma traduction.

[26] Ibid.

[27] Ibid.

[28] Ibid.

[29] Andrew Sinclair, Jack London, trad. Marianne et Denise Alexandre, Paris, Belfond, 1979, p. 108.

[30] Simone Chambon et Anne Wicke, Jack London, entre chien et loup, p. 67.

[31] Andrew Sinclair, Jack London, p. 106-7.

[32] Andrew Sinclair, Jack London, p. 108.

[33] Clarice Stasz, « Jack London as Photographer: The People of the Abyss », The Wolf, p. 7, citée par Stephen Conlon, « Jack London and the Working Class », The Critical Response to Jack London, ed. Susan M. Nuernberg, Westport, Greenwood Press, 1995, p. 226. Ma traduction.

[34] Robert Barltrop, Jack London, p. 82. Ma traduction.

[35] Voir Stephen Conlon, « Jack London and the Working Class », p. 229.

[36] Voir Richard Harding Davis, « The West and East Ends of London », Harper’s New Monthly Magazine 88 (1894).

[37] Voir Stephen Conlon, « Jack London and the Working Class », p. 236.

[38] Ibid.

[39] Voir Ibid.

[40] Voir Didier Aubert, « Veni, vidi, vici : Jack London et la photographie », Europe 844-845 (août-septembre 1999), p. 125.

[41] Ibid.

[42] Didier Aubert, « Veni, vidi, vici », p. 125.

[43] Ibid., p. 126.

[44] Voir notamment Ruth Amossy, « La double nature de l’image d’auteur », Argumentation & analyse du discours 3 (2009), http://aad.revues.org/662.

[45] Voir l’appendice de William Foote Whyte, Street Corner Society. La structure sociale d’un quartier italo-américain, 1943, trad. J. et M. Destrade, S. Guth, J. Sevry et D. Vazeilles, Paris, La découverte, 1995.


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