Témoignages recueillis par Marie-Claire Pasquier
L’Admiration, miettes d’immortalité, Collection Morales n° 26, Editions Autrement, 1999.
Admire-t-on sa mère, son père, sa sœur, ses enfants ? les acteurs qu’on fait travailler ? les beaux visages ? les premiers poètes qu’on découvre ? les textes, ou les auteurs ? les Beatles ? la violence ou la douceur ? Admire-t-on en secret ou claironne-t-on ses admirations ? Refuse-t-on d’admirer pour ne pas se laisser aliéner par plus fort que soi, pour casser les statues ? Qui mène l’enquête va de surprise en surprise.
Quand j’étais petite, j’ai découvert l’Amérique grâce au Reader’s Digest, qui avait débarqué en France en même temps que les GI. J’en étais une lectrice assidue, j’en guettais la sortie, je le réservais chez mon libraire. Il y avait parmi toutes les autres une rubrique intitulée « L’être le plus extraordinaire que vous ayiez rencontré. » Cette rubrique existe peut-être encore, si oui, cela fait depuis cette époque, à raison d’un portrait par mois pendant un demi-siècle, une jolie brochette d’êtres extraordinaires. Et je m’étais dit : « Le jour où on me posera la question (j’étais bien certaine que cela ne manquerait pas d’arriver, dès que je me serais fait un peu connaître…), qu’est-ce que je répondrai ? » Et, comme une évidence, le portrait que je souhaitais faire, que je peaufinais dans ma tête, qui prenait des allures de légende, et qui, en même temps, se conformait au modèle immuablement reproduit par le Reader’s Digest, c’était : ma mère.
Au bout de tout ce temps, quand, pour ce volume sur l’admiration, j’ai posé autour de moi la question « Qui admirez-vous et pourquoi ? », j’étais persuadée que j’aurais deux types de réponses : Type numéro un : Shakespeare, Victor Hugo, Proust, Kafka, Joyce, Rimbaud, Apollinaire ; Purcell, Mozart, Beethoven, Schumann ; Vermeer, Rembrandt, Van Gogh, Klee ; Orson Welles, Ava Gardner, Robert Redford. Type numéro deux : mon père, ma mère.
Quelle ne fut pas ma surprise…
D’abord, je n’avais pas prévu un troisième type de réponse, qui fut d’une fréquence troublante : l’admiration, oh la la, sujet brûlant, à ne pas prendre avec des pincettes. Exemples de réponses : Oh, mais c’est très fort, l’admiration, ça n’arrive presque jamais (sous-entendu : et heureusement). Non, les grands écrivains, je peux m’en sentir proche, je peux les aimer, mais je ne les admire pas. Je reconnais le génie, mais je ne l’admire pas. Et je ne peux admirer que de loin ; de près, on voit trop les défauts. Mais c’est terrible, l’admiration, c’est une forme d’aliénation, on y dissout sa propre personnalité.
Il y eut les réponses évasives, les personnalités qui prenaient la peine de m’écrire une page entière pour m’expliquer que non, décidément, elles n’auraient pas le temps de répondre à cette question. Comme si c’était s’exposer, se mettre à nu, ou faire une faveur exorbitante que de livrer un secret si bien gardé. J’aurais peut-être dû assortir ma question d’une autre, plus « attractive » : « Qui vous admire et pourquoi ? » Au lieu de cela, la question subsidiaire était : « L’admiration est-elle, a-t-elle été, un élément constitutif du développement de votre personnalité ? » Il y avait, pourrait-on dire, une ombre d’habile flatterie dans l’expression « développement de votre personnalité » : la personnalité reconnue que vous êtes devenue. Cela n’a pas eu le résultat escompté, sauf que cela a permis à certains de faire apparaître (comme Proust devait, pour moi, le confirmer) que l’admiration n’est pas un sentiment stable, sur lequel on puisse compter, qui vienne à la demande et reste là, fidèle, à vos côtés, mais quelque chose de versatile, qu’il faut saisir au vol. Et puis attention, on change, les admirations de jeunesse, on les considère volontiers comme les péchés du même nom, quelque chose qu’il faut excuser au titre de l’inexpérience. Depuis, on a la sagesse, la prudence, de ne plus admirer, de ne plus jeter aux quatre vents cet élan non rentable. L’air de dire : admiration, on ne l’emportera pas au paradis, alors pourquoi s’en embarrasser ? Mais parfois, que l’admiration vous fasse défaut, sans crier gare, est vécu comme une véritable souffrance. Écoutons, par exemple, Michèle Causse, écrivain (elle-même dirait écrivaine) : « L’admiration. j’ai couru après. Prodigue. Ah Djuna Barnes… Mais je ne peux plus. Rien d’humain n’est admirable, On peut dans les bons jours avoir de la compassion, dans les mauvais de la rage. Je regrette le temps – long – de l’admiration. J’en étais une si fervente pratiquante. »
Bien entendu, mes observations n’ont aucune prétention scientifique, aucune valeur statistique, elles portent sur de très petits nombres. Et puis il y a des problèmes d’échelle, ou de format, qui rendent les comparaisons difficiles. Certains ont répondu d’une phrase, au cours d’une conversation, d’autres plus longuement, d’autres par écrit, des textes de longueurs diverses, parfois hors propos. J’avais voulu, exprès, laisser la plus grande marge de liberté possible, sans mesurer, ensuite, la difficulté d’exploitation d’un matériau aussi hétérogène. Mais il y a malgré tout un cadre, qui était ma demande, ou mon attente, et les modifications que j’ai dû y apporter, qui ne sont sans doute pas dépourvues de signification.
Et par exemple, sur l’admiration pour les écrivains ou les artistes, une seule réponse un peu spontanée, partant du cœur. Colette Gaudin, qui venait d’écrire un livre sur elle, m’a déclaré : « J’admire Marguerite Yourcenar. » Et d’ajouter : « Grande admiratrice devant l’Éternel. »
Sur cette question de la mère, une seule amie américaine, Esther Rashkin, psychothérapeute, m’a fait d’emblée le portrait de la sienne. Pourquoi l’admirer ? Femme née dans une famille d’immigrés juifs et pauvres, petits fourreurs dans le Bronx. Sa fille m’a dit admirer en elle son courage à surmonter les obstacles, son absence de méchanceté, sa générosité, son honnêteté (les vertus qu’elle lui avait inculquées, sans doute), mais surtout sa curiosité dans tous les domaines, des antiquités à la photographie, et sa volonté de transmettre, par l’enseignement, ce qu’elle découvrait. Je vois bien qu’il y a chez sa fille, aussi, de la reconnaissance envers une mère qui l’a poussée à faire des études, à devenir une intellectuelle. Accessoirement, et un peu pour m’amuser, Esther dit son admiration pour une héroïne de série télévisée américaine, Xena, warrior princess, princesse guerrière, une sorte d’amazone des temps modernes, à qui rien ne résiste. Et elle ajoute, pour la bonne mesure, Lindbergh (oui, autre bel exemple d’obstacles surmontés) et Eleanor Roosevelt, Elle dit admirer les « belles âmes ».
Comme Esther Rashkin, Leïla Sebbar, écrivain, professeur de français, admire les femmes courageuses, ou rebelles. Elle fait partie de ceux, de celles, qui, comme Michèle Causse, accusent la différence entre hier et aujourd’hui. Voici sa lettre :
« J’ai admiré, la ferveur aujourd’hui m’a quittée, la question au présent n’aurait pas de sens. J’ai admiré des femmes qui n’étaient pas seulement des femmes. Personnages réels qui ont toujours fugué. Irrégulières, insoumises, ces femmes ont quitté la maison maternelle. Désir impérieux d’aventure, d’amour, de mort.
Aventurière, courtisanes ou guerrières… Elles ont pris le maquis dans les déserts, les livres, la science, les guerres de libération, le plaisir amoureux. Elles existent dans la mythologie réelle des fictions que j’écris.»
Jean Guiloineau, écrivain, traducteur, commence la lettre qu’il m’a écrite par : « Je n’ai pas admiré mon père. » C’est négatif, mais au moins il parle de son père, tissant ensemble les motifs de l’admiration, du respect et de l’amour :
« Je n’ai pas admiré mon père. Je sais qu’il suffit d’écrire cette phrase pour violer un premier tabou : le respect dû au père dans la morale judéo-chrétienne. Les personnages d’Adam, de Noé, d’Abraham, entre autres, renvoient tous à un terrible rapport père/ fils. Caïn et Cham les maudits, Isaac le sacrifié.
Dire que je n’ai pas admiré mon père, c’est aussi répéter le geste meurtrier d’Œdipe assassinant Laïos à la croisée des chemins de Thèbes, de Delphes et de Corinthe. C’est choisir son destin en aveugle en refusant la lumière de la vérité que délivre la Pythie.
Si je n’ai pas admiré mon père, je ne l’en ai pas moins aimé pendant mon enfance, détesté à l’adolescence, je n’en ai pas moins voulu l’ignorer plus tard. Je n’en ai pas moins été déchiré à sa mort.
Mon père n’était pas admirable, C’était un ouvrier qui travaillait dans une coopérative agricole en Beauce. Un pauvre dans une région riche. Il avait eu un grave accident et en avait gardé une jambe plus courte que l’autre qui, tel Œdipe, le faisait boiter. Il avait quitté l’école à douze ans avec le certificat d’études, avait lu du Victor Hugo, et écrivait des vers. Après sa mort, j’en ai publié une petite plaquette. À destination de la famille, qui ne l’a pas lue. »
Maximilien, treize ans, marchant avec moi sur la plage du Touquet, n’a pas hésité une seconde pour répondre à ma question « Qui admires-tu ? » : « J’’admire ma sœur Myrabelle, et j’admire Bill Gates. » Je livre sa réponse, dans son éloquence énigmatique, sans faire de commentaire. Sauf pour me demander in petto qui sera le plus flatté, de Myrabelle (vingt-trois ans, étudiante) ou de Bill Gates (riche, très riche, et qui ne connaît pas Maximilien).
Un frère admire sa sœur ; certains ou certaines, sans hésitation là non plus, n’hésitent pas à dire : « J’admire mes enfants. » Jacques Derrida déclare : « J’admire mes fils », ajoutant : « Ils sont les seules personnes qui m’’influencent. » Il en a deux, Pierre et Jean. Heureux fils qui ont su se faire admirer d’un père que tant d’autres admirent. Geneviève Brisac conclut son témoignage intitulé, en hommage sûrement à Cioran, « Exercices d’admiration » par une déclaration d’admiration envers ses deux filles. Citons ici, in extenso, ces « exercices » :
« L’admiration est un mouvement. Courber son cou vers le haut, porter son regard au-dessus de la ligne de nos habitudes.
L’admiration est un mouvement d’enfant, qui va avec l’innocence, et l’espoir.
Admirer, c’est comme croire, la porte ouverte.
Je ne parle que de l’admiration pour des êtres vivants.
On admire pour de minuscules et inavouables raisons. J’admirais plus que tout la démarche très spéciale de mon professeur de cinquième, mais sans doute mélangeais-je ce balancement de son bras, de gauche à droite, et sa manière de nous apprendre le latin, le moineau de Catulle.
« J’admire ces hassidim qui comprenaient le risque de la prière. Chaque matin, le rabbin Uri de Strelisk quittait sa famille avec désespoir parce qu’il allait prier. Il disait à ses proches ce qu’il faudrait faire de ses manuscrits au cas où ses prières le tueraient. »
J’admire Annie Dillard et je lui vole cette pensée. L’admiration, c’est un fleuve où flottent des phrases, comme des monceaux de fleurs sur les pirogues remontant vers les Enfers. L’énergie passe de l’un à l’autre, des phrases et des pensées.
J’admire, avec l’espoir que cela ait un sens, de beaux noms comme celui d’Adriano Sofir.
Et, si souvent que cela doit être le point où l’admiration se confond avec l’amour, j’admire mes deux filles, en secret. »
« En secret. » Voilà bien un mot qu’il faut prendre au sérieux, et qui m’oblige à mieux entrer dans les raisons de ces réticences que j’ai perçues, lorsque je demandais, avec ce qui pouvait apparaître comme de la brutalité, « dites-moi qui vous admirez ». C’est Claude Régy qui me l’a peut-être le mieux fait comprendre, lui qui a accepté de me parler, longuement, mais pour toujours dévier vers autre chose. De toute façon, d’emblée, il avait été clair et net : « L’admiration, c’est les statues. Il faut casser les statues. » Au fond, l’admiration, c’est presque comme une injonction, on brandit devant vous quelque chose de beau, et on vous dit : « Admire. » Si certains bronchent, il ne faut pas s’en étonner. Avec l’admiration, on est dans le frontal, et dans la pleine lumière. Claude Régy, lui, est plutôt à l’oblique, il est dans les marges, il déteste les frontières tranchées, les hiérarchies imposées, il cherche à déplacer les limites, il veut toujours que les choses « circulent », comme il dit, qu’elles soient fluides, ou « fluctuantes » : « Il faut que ça vole en l’air. » Et puis cet homme de théâtre est l’homme des profondeurs, il recherche les zones obscures de l’être, le non-dit plutôt que le dit, il frôle l’oublié, l’absence, l’impalpable. Quand il dit « beauté », c’est souvent pour ajouter « facile », et on sent que ce n’est pas ce qui l’intéresse. Il s’abrite derrière Novalis : « La pudeur est certainement le sentiment d’une profanation. L’amitié, l’amour, la vénération pieuse, c’est avec mystère qu’il faudrait les traiter. On devrait s’entendre tacitement à leur propos. » (Notons tout de même, chez l’un comme chez l’autre, les « il faut, il faudrait » : il est bien difficile d’échapper totalement aux injonctions. Pour briser la mer gelée en nous, comme dit Kafka, cité par Régy, c’est tout de même une hache qu’il faut.)
Dans les « carnets » que Claude Régy a publiés sous le titre Espaces perdus, je relis une note – une injonction, là encore. La voici : « En finir avec l’idée que nous sommes des fabricants de représentation, des fabricants de spectacle pour une salle de voyeurs qui regarderaient un objet fini, un objet terminé considéré comme “beau” et proposé à leur admiration ! [1]».
Mais malgré tout, Claude Régy, même s’il refuse le mode frontal de l’hommage, est tout entier habité par des textes, des œuvres d’artistes qui nourrissent son travail. Ceux qui font comme lui retour aux « forces primordiales », il ne dit peut-être pas qu’il les admire, mais il les reconnaît, il en a besoin, il ne cesse de les fréquenter. Et quand il évoque un nom, cela résonne de mille échos. Peter Handke, Maeterlinck, Botho Strauss, mais aussi Munch ou Varèse, Hölderlin, Wallace Stevens, Georges Bataille. Oubliée, sauf par lui, Emma Santos. Et Marguerite Duras, et Nathalie Sarraute. De Maeterlinck, il dit : « Je ne suis pas sans critiques. Il était antisémite, ça m’ennuie. Et puis il n’a pas tout réussi également, il y a chez lui un lyrisme parfois excessif. » Il évoque aussi Pessoa, dont il a travaillé des poèmes avec des comédiens, au cours d’un stage. « J’ai développé beaucoup d’admiration pour lui. Alors qu’il a mené une vie très rangée, qu’il est resté sur place dans des fonctions assez humbles, il a tout vécu dans une force imaginative incroyable. Il s’est démultiplié en plusieurs, il s’est inventé des lieux de vie, des biographies, jusqu’à se faire violer par des pirates sur des navires de haut-bord, »
Les « auteurs » sur lesquels il travaille, il ne tient pas forcément à les rencontrer. « Rencontrer les auteurs ? Je ne suis pas sûr que ce soit les meilleurs partenaires pour le travail. Ils n’ont pas la lucidité sur ce qu’ils ont fait en dehors de ce qu’ils croient avoir fait. Or il y a une part extrêmement mobile, qui échappe à l’image représentée et au texte écrit. C’est l’histoire du livre brûlé. Après avoir enseigné, le maître détruit le livre pour que la matière du livre circule oralement, donc s’enrichisse ou se déforme, ou même soit trahie. » Et Claude Régy, rejoignant Proust par le biais, évoque l’éphémère du théâtre. « L’acte théâtral, étant éphémère, vit dans le souvenir, avec toutes les transformations, les déformations que cela comporte, et il vit dans les reprises comme dans les nouvelles traductions, rejouées dans des langues différentes ; c’est cette matière fluctuante qui fait vivre les choses, c’est celle-là qui est intéressante. » D’où obstacle à l’admiration :
« Si on crée une matière fluctuante, il n’y a pas d’admiration, chacun en fait ce qu’il veut, il n’y a pas du tout le projet de fabriquer un objet pour le faire admirer, On ne sait pas comment se font les choses. Dans la mesure où je travaille, je ne sais pas ce que je fais. Quelquefois, je n’ai même pas l’impression que c’est moi qui travaille, »
Et Régy se méfie de la littérature comme objet, de la littérature « pour elle-même », lorsqu’elle est « un ensemble de mots qui ne créent pas de vie ».
« Quand je choisis un texte, c’est que je sens qu’il crée de la vie. Je le sens quand je le lis, quand j’ai reposé le manuscrit, et surtout dans les jours qui suivent, parce que l’écriture continue à vivre et se développe sans arrêt, elle se transforme, se déforme, et il y a une part d’interprétation et de subjectivité qui s’en mêle. J’ai beaucoup admiré Duras, elle m’a appris beaucoup de choses. L’écriture est invention, elle restitue une sensation et elle crée du souvenir et de l’imaginaire. Le spectateur, l’acteur doivent être dans cette attitude de s’inventer, de retrouver la vie comme quand on est en train d’écrire. On ne leur donne pas un objet, c’est eux qui inventent. »
Peut-être que Claude Régy admire les acteurs, en secret, comme ses fils, comme ses filles, dans leur liberté, Il n’aime pas ce terme d’acteur, qui évoque, trop précisément, un rôle, une activité, il préférerait celui de passeur. Il y en eut de privilégiés, dans sa vie. Disons quelques noms, inséparables de nos souvenirs de Régy, en guise d’hommage, nous qui croyons à l’admiration. Delphine Seyrig, la lumineuse, Bulle Ogier, la fidèle, Madeleine Renaud la grande. Gérard Depardieu, l’inconnu. (Qui le connaissait, en 1971, à vingt-trois ans, du temps de Sauvés, de Bond ?) Et puis, au fil des ans, l’accompagnant dans son parcours, Michael Lonsdale, Isabelle Huppert, Axel Bogousslavsky, Xavier Marchand, Marcial di Fonzo Bo, Valérie Dréville, Yann Boudaud. Ils diraient, eux, leur admiration pour Régy, qui sut « les dérouter de leurs habitudes professionnelles », les obliger à se taire, à écouter, à se remettre en question, se mettre en danger. « Au fur et à mesure qu’on avance, on comprend mieux qu’on a cru comprendre mais qu’on ne comprend pas vraiment, qu’il y a autre chose à chercher, en dehors des territoires déjà explorés. C’est ce que je suis arrivé à faire avec Valérie Dréville, pour La Mort de Tintagile, et avec Yann Boudaud, pour Holocauste. On cherche à faire sortir des corps des vibrations, des choses qui passent à travers les sons du texte qui sont d’un ordre inhabituel. » Régy aime aussi travailler avec des garçons, des filles qui ne sont pas forcément professionnels. « Les amateurs ont l’avantage de ne pas avoir toute la sclérose de la professionnalité, ni l’assurance, le “rassurement” de ce qu’on sait faire, et qu’on refait parce qu’on sait le faire. Il m’est arrivé de faire jouer Olivier Bonnefoy qui, au départ, n’était pas du tout acteur, il était machiniste. Il a une présence, une clarté, une transparence, il y a en lui une sensibilité, une justesse naturelle qui fait que même s’il ne parle pas “juste” comme disent les acteurs professionnels, il parle plus juste qu’eux, parce qu’il est juste par rapport à son centre à lui, et par rapport à la sensibilité qu’il a de ce qui est en train de se passer. »
Après l’homme de théâtre, un écrivain, Écoutons encore le témoignage de Jean Guiloineau :
« Les premières choses que j’ai vraiment admirées, ce sont des textes, Des poèmes. Une chanson que chantait André Claveau sur Radio-Luxembourg. J’avais huit ou neuf ans. Mon oncle venait de mourir. La chanson s’intitulait Le Noël de la rue. Les enfants abandonnés la nuit de Noël :
Le Noël de la rue
C’est la neige et le vent
Et le froid de la rue
Fait pleurer les enfants.
Cela me faisait pleurer. Plus tard, j’ai lu Les Effarés, de Rimbaud, et j’ai vu que l’imitation ne valait pas le modèle :
Chanson :
Collant aux vitres leur museau
Tous les petits font le gros dos.
Rimbaud :
Collant leurs petits museaux roses
Au grillage, chantant des choses
Entre les trous…
C’est un peu après ma période André Claveau, vers douze ans, que j’ai découvert par hasard un recueil de poèmes qui est le premier objet qui me vient à l’esprit quand j’entends le mot “admiration”. C’était sur le marché de Dreux, qui se tenait le lundi. Un marchand de livres d’occasion s’installait sur la place des Fusillés, qu’on appelait encore les Ponts-Saint-Martin. Parmi les Série Noire et les romans de Delly, j’ai découvert un livre recollé et enveloppé en guise de couverture de papier kraft, comme un bifteck.
Et c’est là, dans le brouhaha des accents paysans, près de l’étal d’un marchand de vêtements qui offrait une petite valise bleue en carton à tout acheteur d’un costume, que j’ai lu :
Race de Caïn, au ciel monte
Et sur terre jette Dieu.
Et mon pied peureux froisse, au bord du marécage,
des crapauds imprévus et de froids limaçons.
J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans…
J’ai lu ainsi pendant une grande partie de l’éternité. Quand j’ai levé les yeux, la rumeur paysanne a de nouveau empli mes oreilles. Il y avait des couleurs, des cris, des passants qui passaient. J’avais les mains qui tremblaient. Ainsi, un homme d’autrefois avait écrit avec clarté et évidence ce bouillonnement confus qui m’emplissait la tête et le ventre. Il avait débrouillé l’écheveau de ces énigmes qui m’empêchaient de dormir le soir. Il en avait fait des images lumineuses, des objets admirables. Des œuvres d’art. La vérité. Chaque vers, chaque mot était une fenêtre qui ouvrait sur autre chose, enfer ou gouffre, qu’importe ! Charles Baudelaire me donnait l’autorisation de vivre. Je ne m’en suis jamais remis. “Je pleurais sur les pages de l’écrivain comme dans les bras d’un père retrouvé”, ai-je lu bien plus tard dans Proust.
J’ai acheté le livre, peut-être cinquante centimes d’aujourd’hui (avec quel argent ?). Je n’ai toujours pas fini de le lire. Mais j’ai perdu l’exemplaire en papier de boucher.
Ensuite sont venus tous les autres. Cendrars, Rimbaud, Aragon, Ronsard, Cadou, Sponde, Supervielle, Laforgue, Desnos, Verlaine, d’Aubigné, Brassens… »
Noms propres, qu’on invoque par admiration pour des textes. Solange Mercier-Josa, spécialiste de Hegel, est plus radicale dans son refus d’identifier les uns aux autres : « Il y a des années que je ne fréquente plus que des textes, pour l’essentiel des textes philosophiques, et ce sont des textes que j’admire, textes dont je ne sais même plus s’ils ont eu des auteurs. » Elle-même se fond dans la lecture des textes, au risque d’oublier, peut-être, qu’elle est lectrice.
Je voulais une psychanalyste, je l’eus, en la personne d’Eugénie Luccioni-Lemoine. Elle a bien voulu m’accorder un entretien, chez elle, à La Garde-Freinet. Voici, recueillis par moi puis relus par elle, ses propos :
« Quand j’étais petite, j’admirais les beaux visages. C’était pour moi des apparitions, comme une révélation. Les moments d’admiration étaient des moments miraculeux de grâce. Un de ces visages m’a retenue longtemps, je l’appelais “le visage des visages”.
C’est lié à la toute petite enfance. J’ai marché très tard. Personne ne s’occupait de me faire marcher. Alors j’étais à dans mon berceau, j’avais les yeux comme des phares et je regardais.
Ce qui m’étonnait, c’était la beauté. En fait, j’y étais narcissiquement impliquée, c’était moi, comme je me serais voulue. J’étais dans la prison du regard. Je ne me rendais d’ailleurs même pas compte que j’étais tout le temps en train d’admirer quelqu’un. Sauf que ce n’était pas la personne qui m’intéressait, je voulais seulement l’apparition.
Un peu plus tard, cette admiration a souvent déclenché en retour des passions qui n’étaient pas du tout du même registre. Est-ce que j’avais plaisir à séduire ? Non, c’est toujours décevant, et tellement bref ! Et puis il y avait malentendu, puisque “l’autre” n’était pas concerné. Il n’y avait pas, comme en amour, désir de “l’autre”. L’autre de l’autre m’échappait totalement.
Très jeune, j’ai été entourée d’hommes “admirables”, lorsque j’ai fait partie du groupe Esprit. Est-ce que je les admirais ? J’étais “protégée” par eux. Ponge, Albert Béguin, Emmanuel Mounier, Camus, Mais non, je ne les admirais pas. Et même, à l’intérieur de moi, je les “contestais”. Toutefois, j’avais l’impression que c’était déloyal. J’avais l’impression de les trahir. Mais je ne voulais pas de maîtres ; je ne voulais pas apprendre.
C’est plus tard seulement que je suis passée du regard au son et à la voix. Je me suis mise à écouter tout ce qui passait dans mon horizon : la musique, la poésie, les voix. “Chante, Titi, chante”, voilà le surnom que j’avais récolté, à force de harceler une amie dont je trouvais la voix magnifique.
Et c’est comme cela que j’en suis venue au texte, au signifiant, qui est maintenant ma seule passion, ce qui me fait vivre. J’ai échappé au monde clos du regard, de la fascination.
Est-ce que j’ai admiré Lacan? Il est devenu un maître. Aujourd’hui encore, ses textes me nourrissent perpétuellement. Il m’a enseigné une doctrine. Mais je n’appellerais pas cela de l’admiration. Je ne suis pas là, fixée devant, à “contempler”.
Et maintenant, moi-même j’écris. L’admiration m’eût fait dire : “Si je n’écris pas comme un tel, ça ne vaut pas la peine.” Mais j’ai suivi le conseil qu’on m’avait donné : “Écris ce que toi seule tu peux écrire.”
La psychanalyse m’a armée d’un plus large précepte, celui de Freud : “Deviens ce que tu es.” Aussi a-t-elle rassemblé toutes mes occasionnelles vocations sans les détruire. »
D’autres m’ont parlé de Freud. Ainsi Odile Marcel : « Comme l’a dit Freud, l’admiration réitère l’extase suffocante de l’amour qui s’adressait au père, puis à ceux en faveur de qui on a renoncé à l’amour du père : des figures idéales (grands capitaines, grands artistes, chefs d’orchestre, officiers d’aviation…). La vie comporte l’auto-jouissance propulsive de l’admiration et son inversion léthargique. Elle comporte aussi des phases plus sédentaires, plus habitées et moins aventureuses, des phases de repos, de repli, de détente évasive et d’absence. »
Je voulais aussi le témoignage d’un musicien. Voici celui d’un jeune compositeur, François Ribac, auteur de l’opéra « multimédia » Le Regard de Lyncée. Il explique comment est née sa vocation.
« Automne 1973, je viens d’entrer en cinquième au lycée Voltaire à Paris. La mère de Stéphane C., camarade de classe, nous emmène au cinéma à Gambetta, il s’agit de la salle d’art et d’essai du quartier, aujourd’hui disparue. Je sais par Stéphane que sa mère écoute Elvis Presley. Elle choisit le film de Richard Lester Quatre Garçons dans le vent, traduction approximative de A Hard Day’s Night, deuxième album des Beatles. Trois ans plus tôt, j’ai déjà entendu Abbey Road, dernier disque du groupe, mais je n’ai pas cherché à en savoir plus. C’est pour moi un très grand choc et chaque aspect du film me fascine : les chansons et les mélodies du groupe, l’harmonica de I Should Have Known Better, l’humour dévastateur de John Lennon, les coupes de cheveux (que je porte également longs), la violence des fans, les cris des filles qui couvrent la musique lors des concerts.
Les pochettes de disque et les posters deviennent pour moi des sortes d’icônes magiques et des modèles pour l’habillement. Après avoir économisé un peu d’argent de poche, je me rends aux Magasins réunis, place de la République, et j’achète deux guitares électriques en plastique, des jouets rutilants totalement injouables mais pleins de promesses. Aussitôt je cherche deux autres acolytes pour fonder mon premier groupe, une imitation des Beatles.
J’obtiens peu après, pour mon anniversaire, une guitare électrique et un petit amplificateur qui causent beaucoup de désagrément aux voisins et à mes parents. Je découvre les Rolling Stones, et je n’imagine plus l’avenir autrement que comme guitar hero d’un groupe de rock…
Vingt ans après, j’aime et admire toujours les Beatles, Stéphane est plasticien, et moi musicien. »
Quelques témoignages encore, que j’aimerais citer. Arouna (c’est le nom qu’elle s’est choisi) vient de la planète yoga. Elle écrit : « J’admire les gens en quête d’excellence dans leur domaine d’intérêt. C’est pour moi la définition même d’un chercheur spirituel. Travail d’Hercule pour transformer la part brute de soi-même en matière noble. Parmi ces êtres en quête de soi, ceux que j’admire le plus sont ceux qui savent toujours rire, restent simples, accessibles, fraternels, évitant les pièges du pouvoir, et de l’admiration qu’on leur porte. »
Jean-Paul Auxeméry, traducteur de poètes américains, fait allusion aux Éditions Autrement : « J’ai toujours admiré (précisément) les différentes collections d’Autrement. Avez-vous lu ce formidable numéro sur La Politesse, où deux personnes (un interviewer et un interviewé) s’engueulent très poliment sur le sujet ? »
Frédéric Maurin, auteur d’un livre sur Robert Wilson, Le Temps pour voir, l’Espace pour écouter, rêve sur la notion même d’admiration :
« De temps en temps, je pense à l’admiration. Et plus j’y pense, plus je crois qu’il n’y a d’admiration qu’intellectuelle. Sous bénéfice d’inventaire, je dirais même que c’est là, à l’endroit de l’esprit, que l’admiration se distingue de la fascination, du ravissement, de la sidération, de l’émerveillement, de l’étonnement, que sais-je encore. Comme si la “subite surprise de l’âme” dont parlait Descartes à l’époque où l’admiration avait la vertu pour objet, et pour pierre d’achoppement l’exercice de la raison, le cédait à un transport de l’âme. Comme si l’âme de qui admire se trouvait agrandie dans ce (dans celui, dans celle) qu’elle admire. Mouvement vers le miroir, et réfraction, et réflexion, ad lib. On admire ce qui émeut, quand on est fasciné par ce qui fige, sidéré par ce qui pétrifie, ébloui par ce qui en impose jusqu’à interdire le rapport. Admirer, c’est un peu accepter que l’autre vienne vous toucher et, en retour, aller s’imaginer qu’on pourrait être lui, non ? Bas les armes et haut les cœurs. Que vous en semble ? »
J’ai reçu aussi quelques hommages, souvent fort beaux, rendus à telle ou telle personnalité admirée. Michèle Causse sur Violette Leduc, Françoise Armengaud sur Anita Tullio. Ce serait un autre type d’anthologie. Je choisis seulement quelques phrases de Marie-Odile Probst qui, jeune fille, connut Vieira da Silva vieille dame, dans sa maison de Yèvre-le-Châtel.
« La grâce sérieuse que Vieira mettait en tout dispensait autour d’elle une intensité à être que seuls ceux qui ont longtemps et patiemment pratiqué la vie savent offrir.
Arpad Szenes a immortalisé ses grands yeux où se mêlaient l’inquiétude et l’étonnement, les écharpes dans lesquelles elle s’enroulait frileusement, la tenue aristocratique de son dos devant le chevalet, d’autres ont dit la mélancolie de sa voix et les points de suspension de ses phrases ; chacun sait combien sous son regard il se sentait grandi, investi de l’intelligence et de la beauté qui rayonnaient d’elle, chacun connaît l’horreur que lui inspirait toute violence, toute médisance, sa compassion profonde pour les crimes sanglants de notre monde bruyant, et l’ennui de la mondanité. Tous ont subi son charme, senti, sous le voile des châles, sa force de Grande Mère. » J’aimerais clore sur le témoignage le plus bref, émouvant, celui de Florence Delay. Elle dit simplement : « J
[1] Claude Régy, Espaces perdus, Plon, 1991.

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