Rapports de soutenance de thèse

« Gertrude Stein : Théâtre et Théâtralité »

le 16 février 1991

de Marie-Claire Pasquier

Mention très honorable à l’unanimité avec les félicitations du jury

Jean Rouberol

Monsieur Jean Rouberol, rapporteur, est heureux de voir soutenue une thèse longuement mûrie, méditée, et qui, d’emblée impose le respect et l’admiration. Ce remarquable travail est la pièce maîtresse d’un ensemble de travaux aussi riches que variés qui ont fait de Marie-Claire Pasquier une spécialiste du théâtre américain contemporain reconnue sur le plan international. À son livre devenu classique, Le Théâtre américain d’aujourd’hui, viennent s’ajouter plusieurs numéros de revues, plus d’une soixantaine d’articles et comptes-rendus et last but not least ses traductions de Gertrude Stein bien sûr, mais aussi celles qui ont fait connaître Kaye Gibbons et Lorrie Moore. Il est toujours intéressant de voir quel est le dernier mot d’une thèse et ce n’est certainement pas le fait du hasard si celle-ci se clôt sur le mot « traduire ». Ce travail est une très belle traduction du théâtre de Gertrude Stein.

Marie-Claire Pasquier s’est attaquée à une tâche redoutable : explorer la partie la moins connue, la plus déroutante de cette œuvre ardue. Elle a, dit-elle « appris à lire le steinien » et tout son travail reflète cet effort à la fois patient et enthousiaste. Ce langage, elle nous l’enseigne et nous le rend clair dans une expression qui est elle-même d’une clarté et d’une pureté exemplaires. Ceci ne signifie pas qu’elle ne cherche pas, parfois à dérouter, voire à décontenancer. Cette thèse n’est pas de celles qui conduisent leur lecteur sur une large route dégagée vers une destination connue. Marie-Claire Pasquier fait, pour notre plus grand plaisir, la thèse buissonnière (le remarquable lever de rideau sur la théâtralité dans « A Memory », de Eudora Welty est un régal) tout en se pliant aux lois du genre : une thèse est une thèse est une thèse.

Ayant appris de Gertrude Stein l’art du trompe-l’œil, des fausses entrées, des fausses sorties ou, pour employer un terme plus cinématographique que théâtral, des faux raccords, Marie-Claire Pasquier nous offre en même temps un travail d’une superbe ordonnance, reflétant lui-même la formule qu’elle emploie à propos de Stein : « une chorégraphie du dire ».

Monsieur Bas souligne d’emblée le caractère exceptionnel, très personnel et très peu conventionnel, encore moins académique, de la thèse de Marie-Claire Pasquier, travail frappé à l’empreinte d’une forte personnalité et qui porte ses lecteurs à réagir tout aussi fortement. Ce caractère global se manifeste et dans la façon dont l’argumentation est organisée et conduite, et dans ce qui est la thèse dans la thèse, la réflexion sur la « théâtralité » qui en constitue le fil directeur. M. Bas examinera tout à tour ces deux aspects. Cette thèse est un gros travail pour deux raisons principales : il s’agit d’une nébuleuse où, autour du noyau central qui est la théâtralité dans le (pseudo) théâtre de Gertrude Stein, la candidate examine aussi les auteurs, hommes de théâtre ou créateurs divers avec qui elle a des affinités électives (Bob Wilson, Richard Foreman, certains dramaturges anglais ou français contemporains, etc. ) et qui se trouvent plus ou moins « dans le sillage » de Gertrude Stein ; surtout, Marie-Claire Pasquier procède de manière éminemment diserte et discursive, voire digressive, avançant de façon sinueuse, ouvrant nombre d’incidentes et de parenthèses. Cela donne lieu à de fascinantes et magistrales considérations sur certains primitifs italiens, ou sur des notions telles que la « figura », la métamorphose ou la gémellité, que le lecteur apprécie pour elles-mêmes, c’est-à-dire pour la sensibilité esthétique et la vaste culture qui s’y manifestent, mais au cours desquelles il a l’impression de perdre le fil rouge de l’argument central qu’il retrouve pourtant toujours. Mais c’est surtout à cet argument sur la « théâtralité » – notion primordiale mais fort complexe et fort débattue – que M. Bas s’est intéressé. Et cela d’autant plus que le rapport entre la « théâtralité » et les œuvres prétendument « théâtrales » de Gertrude Stein semble relever de la gageure, voire de la contradiction. Il estime que le chapitre théorique dans lequel Marie-Claire Pasquier s’efforce de distinguer le « théâtral » du « dramatique » est une tentative courageuse et intéressante de contribution à un débat permanent et difficile, mais qui suscite çà et là réserves et objections. Il s’engage à ce propos dans un échange de vues avec la candidate, dont il ressort que, tout en approuvant plusieurs des définitions ou distinctions proposées par Marie-Claire Pasquier, il estime que « théâtralité » ne se confond pas nécessairement avec picturalité et statisme, illusionnisme et trompe-l’œil – ce qui est l’idée centrale de la candidate. Pour lui, la théâtralité selon Gertrude Stein, et qu’a brillamment mise en valeur Marie-Claire Pasquier n’est que celle du « théâtre à l’italienne ». De plus, cette théâtralité est moins celle du théâtre lui-même que la théâtralité latente, ou virtuelle et toute métaphorique des divers écrits steiniens, ou celle que l’on peut déceler dans un tableau aussi bien que dans un roman. M. Bas est plein d’admiration pour le brio admirable avec lequel la candidate explore cette théâtralité-là, qui est en dehors de la théâtralité du théâtre. Il regrette toutefois que Marie-Claire Pasquier, proposant une véritable « défense et illustration » de son auteur, n’ait pas fait preuve à son sujet de plus de distance critique. Mais il estime finalement que, par-delà toutes les réserves possibles, l’essentiel est pour lui que Marie-Claire Pasquier manifeste tout au long de son travail d’exceptionnelles qualités d’analyse littéraire et esthétique qui produisent d’admirables explications de textes, d’une très grande modernité et d’une virtuosité intellectuelle et stylistique de tout premier ordre. Lire cette thèse est être en présence d’un ton et d’une voix très personnels. Aussi cette soutenance est-elle, selon lui, une véritable soutenance de consécration.

Pour Madame Liliane Kerjan, Madame Marie-Claire Pasquier, au cours de sa soutenance, a clairement présenté les enjeux de sa recherche et répondu aux objections qui lui étaient faites avec un réel souci de clarifier les points débattus. Elle a convenu que le titre de la thèse aurait gagné à être libellé « Théâtre et picturalité », pour une meilleure adéquation avec le contenu et les préoccupations de la majeure partie de l’ouvrage, le concept de théâtralité s’étant dilué, notamment dans le choix des exemples présentés.

Elle a admis également que le chapitre consacré à la théâtralité reprend en fait un article qu’elle avait publié il y a plus de dix ans, sans apporter véritablement d’éléments nouveaux, et ce d’autant plus que les citations de Pinter ou de Schechner réutilisées sont pratiquement tombées dans le domaine public. Cette remarque vaut également pour les brefs rappels des « trouvailles » de la MaMa ou du Living Theatre, qui font désormais partie de l’histoire du théâtre, alors qu’il eut été préférable de faire ressortir d’autres filiations moins connues, comme par exemple Mabou Mines dans son spectacle Shaggy Dog Animation de 1978.

Comment situer Gertrude Stein au théâtre ? Du côté de Richard Schechner, et de son diagnostic de la fin de l’humanisme au profit d’un langage logique, ou bien au contraire est-elle plus proche de la mise en relation des nouveaux modes d’expression religieux, synthétiques ou ritualisés, telle que celle tentée par Dick Higgins ? À cette question Madame Pasquier répond en favorisant la seconde perspective.

La thèse, qui tient d’ailleurs plus de l’essai dans sa partie majeure, et sa soutenance où le point de discussion annoncé, le théâtre et la théâtralité, a finalement été abandonné, ont fait ressortir toute la personnalité de Madame Marie-Claire Pasquier, et ses fortes qualités d’écriture et d’analyse, déjà bien connues au travers de ses précédents travaux plus librement choisis.

Pour André Bleikasten, cette thèse n’est pas seulement l’aboutissement attendu d’un itinéraire intellectuel, mais la condensation d‘une somme d’expériences et d’émotions réfléchies, le beau fruit succulent d’une recherche longuement mûrie. Fruit surprenant aussi : autant les textes de Gertrude Stein paraissent austères dans leur refus de séduire, autant le commentaire de Marie-Claire Pasquier est accueillant, chaleureux, convivial. Autant Gertrude Stein est avare de sens, autant elle en est prodigue. Autant Gertrude Stein est obscure, autant Marie-Claire est lumineuse.

Marie-Claire Pasquier ne se contente pas de rendre Gertrude Stein plus lisible, elle nous fait lire ses textes comme des textes de plaisir. On lui donne du Mondrian et elle en fait du Bonnard. Bien sûr, le plaisir, le plaisir de jouer avec les mots, jusqu’à déjouer les conventions de la grammaire et les contraintes de la logique, est déjà dans le théâtre de Stein. Il n’empêche. Les commentaires de Marie-Claire Pasquier arrondissent ce plaisir d’une sensualité douce et fraîche et l’avivent d’une secrète allégresse qui n’est que d’elle.

Ils n’en sont pas moins rigoureux. Tout sert à l’élucidation des textes de Stein. Beaucoup d’autres textes, il est vrai, viennent leur faire cortège, mais si Marie-Claire Pasquier fait feu de tout bois, la flambée fait toujours lumière. L’important pour elle ce n’est pas la pureté de la méthode. Elle avance d’un pas ferme et léger, à sa cadence, sur ses sentiers à elle, en toute liberté. Non qu’elle fasse fi de toute référence théorique. On reconnaît au passage l’empreinte de la poétique, de la linguistique, de la psychanalyse et de la philosophie contemporaines. Mais elle ne les sollicite que selon les besoins du moment.

Le premier chapitre de la thèse vaut surtout par son impeccable érudition. Marie-Claire Pasquier y recense son corpus et démêle l’histoire passablement compliquée de sa composition, de la publication et des représentations des 77 pièces de son auteur. Mais c’est seulement au deuxième chapitre que la thèse commence à tenir la promesse de son titre : « Théâtre et théâtralité », chapitre passionnant dont les enjeux vont bien au-delà de l’œuvre de Stein.

Le « dramatique » y est opposé au « théâtral ». La distinction établie entre ces deux « côtés » du fait théâtral est à la fois neuve, juste et utile. D’un côté le drame, l’action déroulée, les rôles tenus, la déclamation ; de l’autre, la « théâtralité » par quoi la parole se rend visible, la part plus mystérieuse du regard et de l’image, de la voix et du silence. Psychologiquement, selon Marie-Claire Pasquier, la théâtralité est « du côté de l’indétermination de l’enfance ou de l’adolescence », le dramatique « du côté de l’âge adulte ». Ce jeu d’oppositions conduit au tableau de la page 184, tableau dont les deux colonnes pourraient aisément se prolonger. Car, comme le fait remarquer André Bleikasten, le partage s’opère également entre l’ordre et le désordre, la raison et la folie, les valeurs guerrières du masculin et les vertus plus douces associées à la féminité, ou encore entre l’épique et le lyrique. Et cette bipolarité gagnerait sans doute à être problématisée davantage encore, car les relations entre le théâtre et le théâtral ne sont pas moins ambiguës que les relations entre le roman et le romanesque.

André Bleikasten en arrive enfin au cœur de ce travail (chapitres III, IV et V), où Marie-Claire Pasquier étudie la pratique steinienne au plus près. C’est là que son intelligence des textes et son savoir-faire critique brillent de tous leurs feux. Admirable de délicatesse et de pénétration, son analyse des « mots-figurants » au chapitre II. Jeux du sens et du contre-sens, jeu des échos et des assonances, « alliance en camaïeu » entre les mots, rien n’échappe à sa vigilance, et sans jamais quitter les rivages steiniens, Marie-Claire Pasquier nous offre de surcroît de merveilleuses petites méditations sur le vœu, le jeu, la prière, le merci. Admirables aussi les spéculations rêveuses sur l’ « onomaturgie steinienne » et toutes les remarques sur les jeux du masculin et du féminin, sur l’art du leurre, sur le nom comme « corps glorieux », sur le nom du père et le nom de Stein. Admirable enfin, « Paysage et prière ou des saints en actes », le chapitre consacré à l’étude de la singulière dramaturgie de Stein. Pour être bien comprise, cette singularité – la singularité d’une théâtralité sans théâtre – exigeait une approche neuve. Celle de Marie-Claire Pasquier répond parfaitement à cette nécessité. Elle nous fait découvrir une Stein à la fois moderne et archaïque, dont les « géométries paradoxales » rejoignent l’espace emblématique des peintres du Quattrocento, une Stein fascinée par le sacré et la sainteté mais qui dit sa fascination sans se référer à une quelconque transcendance.

André Bleikasten termine par quelques considérations sur le « style critique » très personnel de Marie-Claire Pasquier. Si ce travail ne se plie à aucun modèle préétabli, l’exercice de sa réflexion critique y obéit cependant à des schémas récurrents. Il faut toujours un point d’appui initial dans le texte ; elle s’enclenche presque invariablement à partir d’un mot, d’un objet, d’une image, d’un paysage. Et à partir de ce germe, elle se déploie dans des directions multiples : critique rayonnante, en étoile. Puis, en un deuxième temps, l’étoilement se complique de connexions transversales, de mille fils diligemment noués, et se transforme en réseau de plus en plus serré : critique réticulaire, arachnéenne. Ce mode de lecture n’est pas, en toutes circonstances, le plus pertinent, mais il paraît à André Bleikasten le meilleur possible pour ce qui en était l’objet.

Notice sur André Bleikasten, un des rapporteurs de la thèse (site DicoPaLitUS) :
Homme de principe et de caractère, à la fois intrépide et réservé, André Bleikasten était connu dans le milieu universitaire pour sa franchise
presque sans bornes et l’éloquence redoutable avec laquelle il exprimait ses convictions.
D’aucuns se souviennent de la soutenance de thèse de l’américaniste Marie-Claire Pasquier, où André Bleikasten, s’exprimant après une intervention critique, s’était lancé dans un éloge de la thèse qui relevait du morceau de bravoure et où il avait été chaleureusement applaudi par le public.
Bleikasten avait alors déclaré, heureux et surpris à la fois : « C’est la première fois qu’on m’applaudit en soutenance ! »

Georges Bas

Georges Bas souligne d’emblée le caractère exceptionnel, très personnel et très peu conventionnel, encore moins académique, de la thèse de Marie-Claire Pasquier, travail frappé à l’empreinte d’une très forte personnalité et qui porte ses lecteurs à réagir tout aussi fortement. Ce caractère global se manifeste et dans la façon dont l’argumentation est organisée et conduite, et dans ce qui est la thèse dans la thèse, la réflexion sur la « théâtralité » qui en constitue le fil directeur. Cette thèse est un gros travail pour deux raisons principales: il s’agit d’une nébuleuse où, autour du noyau central qui est la théâtralité dans le (pseudo) « théâtre » de Gertrude Stein, la candidate examine aussi les auteurs, hommes de théâtre ou créateurs divers avec qui elle a des affinités électives (Bob Wilson, Richard Foreman, certains dramaturges anglais ou français contemporains, etc.) et qui se trouvent plus ou moins « dans le sillage » de Gertrude Stein ; surtout, Marie-Claire Pasquier procède de manière éminemment diserte et discursive, voire digressive, avançant de façon sinueuse, ouvrant nombre d’incidentes et de parenthèses. Cela donne lieu à de fascinantes et magistrales considérations sur certains primitifs italiens, ou sur des notions telles que la « figura », la métamorphose ou la gémellité, que le lecteur apprécie pour elles-mêmes, c’est-à-dire pour la sensibilité esthétique, l’intelligence et la vaste culture qui s’y manifestent, mais au cours desquelles il a l’impression de perdre le fil rouge de l’argument central qu’il retrouve pourtant toujours. Mais c’est surtout à cet argument sur la « théâtralité » – notion primordiale mais fort complexe et fort débattue – que M. Bas s’est intéressé. Et cela d’autant plus que le rapport entre la « théâtralité » et les œuvres prétendument « théâtrales » de Gertrude Stein semble relever de la gageure, voire de la contradiction. Il estime que le chapitre théorique dans lequel Marie-Claire Pasquier s’efforce de distinguer le « théâtral » du « dramatique » est une tentative courageuse et intéressante de contribution à un débat permanent et difficile mais qui suscite çà et là réserves ou objections. Il s’engage à ce propos dans un échange de vues avec la candidate, dont il ressort que, tout en approuvant plusieurs des définitions ou distinctions proposées par Marie-Claire Pasquier, il estime que « théâtralité » ne se confond pas nécessairement avec picturalité et statisme, illusionnisme et trompe-l’œil – ce qui est l’idée centrale de la candidate. Pour lui, la théâtralité selon Gertrude Stein et qu’a brillamment mise en valeur Marie-Claire Pasquier, n’est que celle du « théâtre à l’italienne ». De plus cette théâtralité est moins celle du théâtre lui-même que la théâtralité latente, ou virtuelle, et toute métaphorique des divers écrits steiniens, ou celle que l’on peut déceler dans un tableau aussi bien que dans un roman. M. Bas est plein d’admiration pour le brio admirable avec lequel la candidate explore cette théâtralité-là, qui est en dehors de la théâtralité du théâtre. Il regrette toutefois que Marie-Claire Pasquier, proposant une véritable « défense et illustration » de son auteur, n’ait pas fait preuve à son sujet de plus de réserve critique. Mais il estime finalement que, par-delà toutes les réserves possibles, l’essentiel est pour lui que Marie-Claire Pasquier manifeste tout au long de son travail d’exceptionnelles qualités d’analyse littéraire et esthétique qui produisent d’admirables explications de textes, d’une très grande modernité et d’une virtuosité intellectuelle et stylistique de tout premier ordre. Lire cette thèse est être en présence d’un ton et d’une voix très personnels. Aussi cette soutenance est-elle, selon lui, une véritable soutenance de consécration.


François Pitavy

Si tous ses travaux n’étaient si appétissants, « juicy », comme le dit Huck Finn et comme le rappelle, « with gusto », Marie-Claire Pasquier dans un article sur « La Cuisine et les mots », on resterait pantois devant une telle abondance et une telle diversité d’intérêts. Mais qu’il s’agisse de théâtre, dont elle est une excellente spécialiste, de cinéma, de fiction, de peinture, de la métaphore, de la saveur des choses ou de ce qu’écrivent les oiseaux dans le ciel, sa curiosité buissonnière sait toujours ramener son lecteur à une lecture attentive, juste et lumineuse des textes, à ses réflexions sur la représentation et à la théâtralité.

Précisément le sujet de sa magistrale thèse de Doctorat d’Etat, soutenue après un long parcours (elle a 56 ans) en février 1991, devant un jury comprenant Jean Rouberol, le rapporteur (qui avait repris la thèse après Roger Asselineau), M. Bas, Liliane Kerjan et André Bleikasten, avec mention très honorable à l’unanimité et les félicitations du jury, dont on sait, et dont on lit bien, qu’elles furent chaleureuses

Dans sa thèse, « Gertrude Stein : Théâtre et théâtralité », sur l’œuvre théâtrale (ou pseudo-théâtrale) de Stein, Marie-Claire Pasquier s’attache à dégager le théâtral du dramatique, avec d’un côté l’action qui se déroule, les rôles, et de l’autre la théâtralité par quoi la parole se rend visible, devient picturalité, immobilité, trompe l’œil.

La méthode est éminemment personnelle : Marie-Claire Pasquier part d’un mot, d’une image, de l’ouverture d’un texte pour rayonner en tous les sens du terme, à la fois merveilleusement digresser et éclairer de l’intérieur.

Thèse exceptionnelle, donc, peu académique, et qui fait honneur à l’université. À thèse exceptionnelle, soutenance exemplaire par la netteté et la clarté des réponses, venant couronner une longue carrière d’enseignante et de critique lumineux et chaleureux, qui sait admirablement lire les textes et les faire relire – les faire aimer.

Le corpus comprend 7 livres (sur le théâtre anglais contemporain, sur le théâtre américain — un classique), près de 150 articles (sur le théâtre, Stein, le cinéma et bien d’autres sujets), une trentaine de traductions (par exemple, celle de Kaye Gibbons, Ellen Foster, révèle un grand talent pour trouver le ton précis et juste), une centaine de conférences, émissions de radio, télévision (avec un « passage » chez Pivot}.

Je ne doute pas que cette brillante – non : lumineuse, chaleureuse – agrégée de l’Université, docteur d’Etat, ne continue à être un maître auprès de ses étudiants. Lui permettre d’avoir enfin le titre de professeur ne sera que reconnaissance.

Jacques Roubaud

Le projet est passionnant, et original : construire une lecture de Gertrude Stein centrée autour de la théâtralité. Il s’appuie sur une connaissance parfaite de la totalité de l’œuvre, en tant qu’œuvre de mots, sur un maniement de cette œuvre de façon directe, pratique, par la traduction ; sur un rapport direct et réfléchi avec les différentes tentatives de mise en espace et en théâtre de ceux de ces mots qui sont reconnaissables comme des « pièces ».

Comme sa poésie, le théâtre de Gertrude Stein prend son point de départ dans une expérience de composition celle des portraits, envisagés comme portraits de mots, portraits de noms propres, portraits de titres. Les titres des pièces sont les noms propres de ces pièces, comme les titres des poèmes, les noms propres des poèmes.

D’un examen exhaustif et perçant du « corpus » théâtral, de sa genèse et de sa fortune, l’auteur de la thèse a construit avec passion, pertinence et pénétration un portrait d’ensemble de l’œuvre théâtrale et a parfaitement établi son caractère central.

On ajoutera que la présentation orale du travail ainsi que la netteté et clarté de ses réponses aux remarques du jury ont été exemplaires.


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