Dans le jardin du Palais-Royal, après-midi dorée de fin octobre, comme les adorait Lewis Carroll à Oxford. Je pense à lui, un instant, et à Alice Liddell. Amour de petite fille, et quelle drôle de relation. La mère s’inquiétait, d’ailleurs. Elle gardait ses soupçons pour elle, mais cherchait à faire comprendre au douteux prétendant qu’elle n’en pensait pas moins. Et lui : « Mais madame, je ne comprends même pas de quoi vous voulez parler…Le jour n’est pas plus pur que le fond de mon cœur… » (sauf qu’il était Anglais. Alors, la main sur le cœur : « Innocence shall make false accusation blush. »)
Je passe devant les caisses d’orangers où sont plantés des sapins (trop fragiles, les orangers), pour aller longer les plates-bandes du côté ouest, encore ensoleillé à cinq heures. Pivoines, dahlias ou chrysanthèmes, dans des couleurs mordorées. En ponctuation, de gros liserons bleus. Mais des liserons de serre, décoratifs, altiers, délicats, pas « Le li-se-ron est un calice, Qui-se-balance à fleur de sol » de mon enfance. Serait-ce des volubilis ? Quelle infirmité de ne pas connaître ni reconnaître le nom des fleurs ni les fleurs. Quand je peux, je demande à ma mère, qui fut si bonne jardinière. Elle me répond toujours avec exactitude. J’ai en remontant à la maison cherché dans le dictionnaire : « belle-de-jour ». Ah, c’est merveilleux ! Et quel joli titre à mon récit. Mais Buñuel y a pensé avant moi.
Le jardin est nettement coupé en deux dans le sens de la longueur : sombra y sol. On vient de passer à l’heure d’hiver, mais comme je n’y ai pas porté attention, pour moi, il est cinq heures et pas quatre comme pour tout le monde. Le dimanche, il y a dans ce jardin, si calme et provincial pendant la semaine, livré aux seuls habitués, toute une population de promeneurs du dimanche : couples, personnes seules, souvent âgées, voire très âgées, assises, toutes tassées, ou méditant à chaque pas. Touristes étrangers, familles au grand complet de gardiens d’immeubles espagnols et portugais se retrouvant pour el paseo, groupes accompagnés par un guide qui explique l’historique des lieux. Souvent je m’attarde aux abords d’un groupe, je m’instruis. La dame-guide d’aujourd’hui est grimpée sur un banc. Je pense qu’elle est royaliste, car elle ne cesse de parler du régicide, des régicides, d’un air presque vindicatif, on sent qu’elle en a gros sur le cœur. Pourtant elle a son badge officiel, barré de bleu blanc rouge, des Musées de France ou de l’Ecole du Louvre. C’est une bonne pédagogue, elle met de l’animation dans son récit, du suspense dans l’histoire d’un tableau qui fut caché (ce n’est pas Marat dans sa baignoire, mais c’est comparable, d’ailleurs elle le cite, mais j’oublie aussitôt de qui il s’agit) par une jeune demoiselle, honteuse des forfaits de son ancêtre (c’est lui le régicide) et qu’on n’a jamais retrouvé (le tableau). Heureusement, on avait les croquis. Ouf, on n’a pas tout perdu, et je m’éloigne. Je joue les invisibles. Pas besoin de jouer, je me sens parfaitement invisible. Je suis « en cheveux », ce qui pour moi veut dire que je ne me suis pas recoiffée, ni coiffée tout court, avant de descendre. Je n’ai pas mis de rouge à lèvres, bref, je ne me suis pas « fait une tête ». Et quand je vois au bord du bassin une dame si soignée assise à côté de son compagnon, ses beaux cheveux blancs tout droit sortis de chez un excellent coiffeur, chaussures de prix, tailleur discrètement assorti aux couleurs de l’automne, beau teint, et rouge à lèvres seyant, j’ai honte d’être aussi négligée. Je me fais plus anonyme encore, toute en bleu marine dans mon velours côtelé, je mets les mains dans mes poches : sans sexe, sans âge, sans profession, sans milieu social, voudrais-je croire. À d’autres, me dira-t-on. Pas clocharde, n’exagérons pas, plutôt bon genre, j’imagine, dame-du-quartier, et l’air avenant, pas bougon. Je n’ai même pas pris de sac. Me disant, Pourquoi faire ? Je n’en aurai pas besoin. Soyons « légère en octobre ». C’est à son sac qu’on repère tout de suite l’image qu’une femme veut donner d’elle. Il y a grâce au sac une allure « foulard Hermès » qui, même sans foulard Hermès, ne trompe pas. Une certaine finesse aristocratique, bien peu à ma portée : même si je voulais, même au sommet de mes plus louables efforts d’élégance. Chevilles lourdes de paysanne qui découragent la jolie chaussure. J’ai glissé dans une poche mes clefs, dans l’autre mon étui à lunettes. Les deux bosses me confortent dans mon identité : je peux voir ce qui m’entoure, et je peux rentrer chez moi. Je marche, je respire sans hâte, je prends l’air comme on boit son thé, pour se faire du bien.
A l’endroit habituel, de l’autre côté de la double rangée d’arbres, il y a l’habituelle bande de gamins footballeurs du quartier, criards, dégageant de la poussière. Ils taclent comme leurs idoles, ils piaillent « penalty ! » comme à la télé. Un gosse de huit ans peut-être arbore le tee-shirt Zidane 10. Ils accentuent à plaisir l’accent des banlieues et se traitent – tiens, c’est nouveau, ça – de talibans et d’afghans. Avant, c’était toujours « pédé ». Is disent d’ailleurs « afghane », sans doute pas le féminin, plutôt un raccourci pour Afghanistan. Et quand ils se lancent « Je vais te faire un coup à la rebelle », je me demande si « rebelle » veut bien dire rebelle, ou si c’est du verlan. Ça a l’air de vouloir dire ce que j’appellerais moi un coup tordu. On est à la merci, pauvres passants, d’un ballon perdu, mais les arbres nous protègent, ça tire dans les coins, ça boomerangue, le jeu déborde rarement d’un certain périmètre. Tout de même, je vois le long de la balustrade un père avec un enfant marchant à peine, je trouve cet enfant bien mal protégé. Je serais lui (le père) je… eh bien, qu’est-ce que je ferais au juste ? Sans doute exactement ce qu’il fait : il prend l’enfant dans ses bras, et s’éloigne un peu, sans s’émouvoir, en tous cas sans s’autoriser à protester. Ils sont là, nous sommes là, le jardin est à tout le monde. Et ici c’est la paix. Dimanche, enfants, familles, soleil.
Ensuite, en bas de chez Colette, c’est le bac à sable. Bourré, aujourd’hui, le bac à sable. Le dernier salon où l’on cause. Les enfants sont casés dans leur parc, dans leur fosse, neutralisés, dans un monde à part, et ces dames sont sur des chaises. Beaucoup se connaissent, se sont donné rendez-vous, bavardent. Pas anxieuses, pas récriminatrices, ne lançant pas de ces glapissants « laisse son jouet au petit garçon » qui inculquent les bons principes dès le plus tendre âge. Ce sont des bourgeoises ou des baby-sitters, on ne dit plus bonnes d’enfants, certaines martiniquaises, d’autres suédoises. Les mères bourgeoises sont habituées à la distance, à la confiance. Sachant déléguer. Pratiquement pas d’hommes, quelques grand-mères, un peu plus soucieuses, toujours le biberon d’eau à la main, et courant dès que le poupon, le bambin, le précieux trésor qui leur a été confié s’éloigne. Où sont les parents, pendant ce temps-là ? (« Tu le ramènes vers six heures, on lui donnera son bain, et si tu veux, tu restes dîner, on mangera du jambon, une salade. ») Ils font une douce sieste, repos dominical, ils se caressent paresseusement avant de faire peut-être le deuxième, le troisième enfant. Ou alors ils sont allés au cinéma, voir une exposition (« Sortez, mes chéris, ça vous fera du bien… »). Je remarque qu’on les secoue peu, ces chérubins, on ne leur crie pas dessus. Quand on les rejoint en zone interdite (près des terrasses des restaurants, qui elles aussi, sont à plein rendement, par une si belle après-midi), on leur parle, on les raisonne, on les appelle mon cœur ma puce, ce sont de grandes petites personnes, on ne les agrippe pas comme nous faisions, nous, avec les frères et sœurs qu’on nous confiait (la confiance, vous dis-je, pas toujours bien placée) et comme faisaient nos bonnes. Une petite Elodie arrive, saluée par une dame qui visiblement l’attendait, et suivie par une autre dame platinée qui est sa mère et qui accompagne sa propre mère, un peu chancelante, crissant sur les graviers, courageuse. Sans aller jusqu’à montrer de l’agacement, la fille de la vieille dame n’est pas très gentille avec elle. Quand Elodie s’approprie la chaise que la-dame-déjà-là (charmant accent roumain, ou yougoslave) avait prévue pour la vieille dame, ne pas croire que sa mère – enfin la fille – proteste (comme je ferais à sa place) en disant « Laisse la chaise à grand-mère ! ». Grand-mère ne se formalise pas, elle n’a pas l’air pressée de s’asseoir, c’est peut-être un aussi grand effort pour elle de s’asseoir et de se relever que de rester debout, paisible, oubliée. L’air amène – comme je n’aurai sûrement pas à son âge.
Retour, côté sombra, vers le bassin. Là, ce sont, chaque fois que les enfants s’approchent avec mère et grand-mère, ou mère et tante, ou mère et amie de mère, comme gardes du corps, les mêmes commentaires : Ah, regarde, il n’y a plus d’eau. Regarde, on a coupé l’eau, regarde, on peut marcher dans le bassin. Et les chérubins de glisser leurs fesses sur le rebord, et de se laisser tomber en bas, sur l’autre côté, en s’encourageant par de petits couinements. Ce n’est pas trop acrobatique : « Interdit aux moins de deux ans », sans doute, mais au-delà, dès qu’ils sont en âge de comprendre « Ah, regarde… », il y a peu de danger. Et bientôt, toute une petite troupe, intrépide, garçons et filles, investit les lieux, les explore, c’est leur fosse à eux. Une petite Agathe, déjà plus grande, huit ans peut-être, revient en courant vers sa mère (elles sont habillées à l’identique, comme souvent, dans les tons vieux rose, un peu plus ronde seulement, plus pulpeuse, la petite) : « Regarde, j’ai trouvé un fossile ! » Ça a l’air d’être vrai, la mère confirme : Mais oui, des coquillages. Voilà qui va faire plaisir, dès lundi, à la maîtresse – école privée, j’en jurerais. La bonne élève, curieuse de tout, scientifique déjà, et l’esprit d’aventure. Sachant se faire valoir auprès des grandes personnes, cultivant la reconnaissance. Ce n’est pas tellement différent des écrivains, en somme, qui ramènent des fossiles et vous les tendent, du fond de leur enfance. Une sœur aînée, à tous les coups. Malheureux de penser qu’elle épousera à vingt-trois ans un nigaud de trente ans, et qu’il lui fera, vite fait, trois enfants. Trois enfants qu’elle promènera autour d’un bassin. Sa mère sera veuve (d’un mari déjà absent, ce dimanche), et un dimanche sur deux, c’est elle qui prendra la relève : Grand-mère, j’ai trouvé un fossile !
Je fais le tour, une fois, deux fois, je projette de rentrer bientôt, et c’est alors qu’Elle arrive. Fanfare, destrier, tapis rouge, on ne voit plus qu’elle. Personne ne la regarde, en fait, elle n’est ni grande ni petite, ni blonde ni brune, ni bien ni mal coiffée. Les cheveux serrés sans coquetterie en arrière dans un chouchou, comme toutes les petites filles, Manteau bleu marine. Mais voilà qu’elle est, à elle toute seule, soudain, l’après-midi dorée d’Oxford à la fin du siècle dernier, les promenades en bateau, et le goûter avec du miel et des muffins. C’est l’Alice de Lewis Carroll. Pas étonnant que j’aie pensé à lui, dans un de ces flashes qui m’étonnent toujours moi-même : don parfaitement superflu, immérité, et peut-être, d’ailleurs, largement imaginaire, même s’il est reconnu. C’est la Sophie de la Comtesse de Ségur, c’est l’Albertine de Proust. C’est une petite fille qui est une femme déjà, mais sûrement pas comme une poupée Barbie, ni comme un de ces petits singes qui miment les femmes. C’est La femme, qui peut aussi bien avoir douze ans que dix-sept. La Sinope de Ronsard en avait seize, la Juliette de Roméo quatorze, ou peut-être treize, les avis sont partagés. Qui peut avoir vingt ans, ou trente, ou trente-cinq, selon les modes, les époques, les préférences. Hélène ou Eurydice, Cléopâtre, Artémis, Antigone, toutes ces dames du temps jadis qui font rêver. Reines, le plus souvent. Cette petite fille-là, au jugé : sept ou huit ans. Très enfant encore, aimant courir et jouer, mais femme par la séduction, la grâce des gestes, et par un visage où tout est là, déjà, de la jeune fille qu’elle va devenir. Le charme est aussi dans le port de tête : altier, comme les volubilis. Une danseuse. Pommettes hautes, nez fin et droit, bel écartement des yeux, une bouche qui doit être celle de sa mère. Elle doit être très belle, sa mère. A ce propos, qui l’accompagne ? Je repère une très jeune femme, blonde, jolie, oui, et même assez éclatante, les cheveux pris dans un béret rond (elle serait mieux sans), souriante sans vraie gaieté. Sa mère ? Etrangère, assurément. D’ailleurs, quand elle voit la petite venir vers elle, elle lui parle en anglais. A voix douce, je perçois mal ce qu’elle dit. Jeune mère anglaise et sa petite fille. J’avais bien raison d’évoquer Oxford, sans savoir. Mais au bout d’un temps d’observation, mon jugement change. D’abord, la petite lui répond en français, De loin, je distingue mal les intonations, mais je ne repère pas d’accent. Normal, sinon elle parlerait anglais. D’ailleurs, à mieux écouter, l’anglais de la jeune mère n’est pas si British que ça. Et puis il y a dans leurs rapports je ne sais quelle nuance qui n’est pas la complicité tacite mère-fille, Elles se font presque trop de frais. La jeune femme se montre aimable et affectueuse, mais on a l’impression que c’est un rôle, ou alors qu’elle est sincèrement, sans l’avoir voulu, sous le charme. Sans cette petite lueur de fierté, ou de modestie, qu’on détecterait chez une mère, quand elle perçoit qu’on admire sa fille. Je crois entendre la petite dire « Mamie », à un moment, mais c’est trop invraisemblable. Serait-ce Mammie ? Mais je ne sais pas pourquoi, il me semble que si c’était sa mère, elle dirait maman. Serait Nannie ? Mon Dieu, est-ce que cela se dit encore ? Dans quel milieu ? En tous cas mon opinion est faite, pour ce qu’elle vaut. Nannie est une jeune fille au pair, et elle est suédoise. Donnons-lui un prénom provisoire : Solveig. Et pour l’infante, la Belle-de-jour? Adeline serait bien venu. Mieux qu’Adèle, mieux que Lucile (encore que…). Il faut un prénom qui évoque les petites filles du temps jadis, l’ennui étant qu’on donne aujourd’hui à toutes les petites filles des prénoms du temps jadis. Nous sommes environnés, dans les squares et les jardins publics, d’Henriettes et de Camilles, de Jeannes et de Mathildes, de Séverines et d’Hortense, d’Amélies, d’Aurélies. Bientôt ce seront les Ursules, les Gudules, les Gertrudes et les Ernestines qui joueront dans le bac à sable. Je prônerais quant à moi, si j’avais mon mot à dire, Agélie et Nélida, ou encore Aima et Plaisantine, authentiques prénoms du XIXe siècle qu’on trouve dans les textes recueillis, il y a quelques années, pour le parcours-spectacle La Traversée du temps perdu de mon amie Simone Benmussa. On y trouve même une petite Lesparille, prénom forgé sur Lesparre, nom d’une métairie appartenant à la famille de la petite fille. Transmission, en somme, du domaine par le nom propre pour les garçons, par les prénoms pour les filles ? Rêver sur les prénoms, c’est sans fin, le dimanche.
Ce sera donc Adeline. Il aurait été simple, dira-t-on, d’apprendre son vrai prénom. J’y ai pensé. Je me suis assise sur la margelle du bassin, à distance convenable de Solveig qui parfois suivait Adeline des yeux, parfois se replongeait dans son livre, Back When we Were Adults, un best-seller (j’avais déjà vu ce titre quelque part) écrit par une femme. Et qui parfois m’adressait un joli demi-sourire, mais poli plutôt qu’engageant. Comme pour excuser l’indiscrétion de ma curiosité mal déguisée. Facile de lier connaissance, même si je n’y étais pas encouragée. Un tout petit peu de hardiesse, allons, de spontanéité bien tempérée : « Lovely girl. Is she your daughter? » Entrée en matière presque comiquement plagiée sur le « Est-ce que nous ne nous sommes pas déjà rencontré quelque part ? » de la drague classique. Je la répétais dans ma tête, et puis je ne faisais rien. Pour que ma phrase soit anodine, et bien reçue, il fallait que je joue à fond ce personnage que Solveig voyait sans doute en moi (dans la mesure où j’entrais dans son champ de vision, où j’y serais entrée si je lui avais parlé) : la bonne grand-mère du quartier qui s’attendrit sur les enfants dans un jardin public. Mais la vérité, c’est que cela ne me plaisait qu’à moitié, ce rôle. Si je faisais entrer dans la réalité, sous cette forme, mon intérêt pour cette apparition proustienne, carrollienne, je m’interdisais tout fantasme, toute rêverie transgressive. Et pour apprendre quoi de si essentiel ? Au fur et à mesure que les minutes passaient, je devenais de plus en plus paralysée. Pendant le même temps, je me racontais que les parents d’Adeline étaient extrêmement riches et sans doute célèbres. La mère, une actrice dont je reconnaîtrais aussitôt le nom. Le père, diplomate, homme politique. Etranger exotique, pas anglais. La mère ? Polonaise, peut-être.
Adeline était, c’était clair, une « poor little rich girl ». Pas d’amies, pas de jeux. Elle partait en courant, revenait tendre à sa gouvernante une jolie feuille d’automne qu’elle avait trouvée par terre, pour la faire admirer (comme l’autre avec ses fossiles). Solveig admirait, gentiment. Ne lui retirait pas son long manteau bleu marine dans lequel, je pense, Adeline avait trop chaud. Bonne coupe, mais un peu négligé, le manteau : il manquait un bouton à la martingale (« martingale » ! D’où vous reviennent donc les mots, quand on en a besoin ?) Ou plutôt : un des deux boutons brillait, métallique, l’étoffe avait été arrachée, ou usée, il ne restait que l’ossature. Et on n’avait pas trouvé de bouton de rechange. Ou quelqu’un pour le recoudre. Mais c’était peut-être tout récent, ce petit accident, ce serait bientôt réparé, le soir même, qui sait. Solveig savait peut-être coudre. Et puis Adeline est descendue, comme les autres, dans le bassin. Mais timide, par rapport aux autres enfants, s’approchant un peu, pas trop, fuyant aussitôt, l’air d’avoir un but, d’être prise par un jeu à elle. Déçue, sans le montrer, qu’on ne la retienne pas, qu’on semble ne pas la voir. Alors que deux petites filles plus jeunes, avec leur voiture d’enfant bourrée de jouets, avaient inventé tout un scénario, faisant des mines, l’une poursuivant l’autre. Les autres enfants sentaient bien, j’en suis certaine, qu’Adeline n’avait rien de commun avec eux. Timide, elle les intimidait. Elle revenait, périodiquement, vers Solveig. Vers sa Mammie/Nannie. Disait trois mots, repartait. À un moment, elle a chantonné en s’approchant, « L’amour est enfant de bohême », et c’est devenu, en papillonnant autour de Solveig : « Moi je t’aime et toi tu m’aimes… » avec toute une mimique ensorceleuse, irrésistible. Là, Solveig a souri plus franchement, attendrie, et m’a jeté un bref regard, j’ai aussitôt souri en bonne grand-mère. On me demandera : Adeline avait-elle enregistré, dans son champ de vision, cette bonne grand-mère ? Bref, virevoltait-elle aussi pour moi ? La « distance convenable » n’était guère de plus de deux mètres, on s’entasse, quand il fait beau, autour de ce bassin, cela n’avait rien d’incongru, d’être si près. Je peux seulement affirmer que pas une fois son regard n’a croisé le mien, et comme il était vissé sur elle, mon regard, allons jusqu’à le dire : pas une fois elle ne m’a regardée. Cela n’empêche pas de sentir les présences, si on a des antennes. Rappelez-vous Tadzio dans La Mort à Venise. Tiens, voilà une référence qui ne m’avait pas jusqu’ici effleurée. Et pourtant. Y compris l’omniprésence de l’eau, et l’oisiveté de tous. Une île, ce jardin. Lieu clos, ouvert seulement sur le ciel. Entouré de galeries d’où a jailli, soudain, la voix très pure d’un contre-ténor. Je le connais, il chante, le week-end, sous les voûtes, c’est un rituel de ce jardin. Je reste souvent à l’écouter, avec d’autres qui font cercle, et je suis émue, chaque fois, par cette musique. Il chante du Vivaldi, du Pergolèse, du Haendel, du Farinelli. Il est d’une laideur étonnante, un peu gras, informe, cachant sa calvitie sous un bonnet de laine. Un jour j’ai acheté son disque, « Chants de l’extase ». J’ai du coup appris son nom : Jean-Do Cardi. Rentrée chez moi, quelle déception : hors de la magie de la voûte, tous les défauts de cet enregistrement artisanal apparaissaient. Et puis sa voix, ce n’est pas Alfred Deller, loin de là, ce n’est pas la pureté du son portée à la perfection. Des trémolos comme autant d’hésitations dans l’élan, comme de sournoises lézardes. L’écoute devient inquiète, souffrance devant la précarité de l’organe vocal, au lieu d’être béatitude. Mais dans le jardin, tout est grâce. Et là, j’avais ma musique de fond, mon cadre sonore en « live », c’était Oxford hors-les-murs, Oxford avec ses chœurs de jeunes garçons impubères dans les églises, chantant du Purcell, voix d’une beauté à se mettre à genoux.
Voici ensuite ce qui s’est passé. Inattendu. Il faut se représenter, au centre du bassin, sur une sorte d’estrade, le système de fontaines multiples qui permettent de lancer et diriger les jets d’eau, et qui reste invisible quand le bassin est en activité. J’ai vu un jour ouverte la trappe qui permet à un jardinier de s’introduire sous terre pour mettre en marche le mécanisme. Ce dimanche, l’assèchement était tout récent, il y avait encore des flaques. Assez gluantes. Je regardais parfois, derrière mes lunettes, dans mon rôle débonnaire, un très petit garçon, trois ou quatre ans, intrépide, surveillé par une mère toute calme, brune et frisée, sympathique. À ma gauche sur la margelle, elle le laissait prendre des risques, tête la première pour plonger à l’intérieur du bassin, tout faraud de tomber sans s’être fait mal. Mais dans l’une des flaques gluantes, sur l’espèce de rond-point de pierre, au centre, il a glissé, lutté à la Charlot, moulinant des bras, pour garder son équilibre, brave petit, et il a fini par s’étaler, tout penaud, cette fois. Est arrivé en courant se faire consoler par maman qui, peu émue, ou ne le montrant pas, a dit « Je t’avais prévenu, je t’avais bien prévenu. » Excellente éducatrice. Le petit a ravalé ses larmes, leçon comprise.
Mon Adeline, maintenant. A courir en rond, courir en rond, gracieusement, elle s’est sous nos yeux, soudain, étalée elle aussi dans une flaque et s’est retrouvée assise sur les fesses. « Sous nos yeux » : c’est moi qui l’ai vue la première, et j’ai alerté, par de fiévreuses vibrations, Solveig, qui a levé le nez de son livre. Pauvre petite princesse, Adeline, comme une patineuse sur un lac gelé qui a mal assuré son équilibre en glissant sur un pied. Je voyais bien qu’elle ne s’était pas fait mal, j’attendais avec une curiosité attendrie sa réaction. Stupéfaction : dès qu’elle s’est relevée, elle a éclaté en sanglots. Comme un bébé. Son beau visage déformé par un chagrin d’enfant, les larmes coulant de chaque côté du nez. Elle a couru vers Solveig, qui l’a tendrement consolée, de quelques paroles affectueuses, et d’un ou deux baisers (non, les baisers d’abord). Pas un regard vers moi. Je n’avais pas le droit, moi, de la consoler. Alors que si je m’étais enhardie à temps… j’aurais acquis la légitimité requise, j’aurais su trouver les mots justes, lui mettre du baume dans le cœur, ah, que j’aurais aimé ce rôle. Mais rien du tout. La voilà repartie, d’un pas plus prudent, et, petit à petit, incident oublié, la patineuse reprend son élan, se grise de vitesse, fait quelques tours, jusqu’au moment où soudain : patatras. Autre flaque, autre chute, plus soudaine et brutale. Et là, c’est le désespoir. Manteau trempé, souillé. Et ma jolie patineuse atteinte dans sa dignité, dans son image de jolie petite fille dans son joli manteau. Car elle aussi se voyait, sûrement, et se voyait vue, j’en prenais soudain conscience. Elle paradait, elle était une petite fille de livre d’images. Sa mère est sûrement actrice, ou danseuse, ou chanteuse, j’en ai la confirmation. Carmen, pourquoi pas. C’est une famille où l’on est constamment en représentation. D’où son assurance, sa grâce. Son aura. Mais aussi sa fragilité. Et tout cela a basculé, elle s’est sentie ridicule, elle ne s’en remettait pas. La consolation, cette fois, a pris bien plus longtemps. Elles étaient toutes les deux, charmant spectacle, tête contre tête, Solveig parlait tout doucement, et le visage d’Adeline retrouvait peu à peu, sous mes yeux, sa « composure », comme on dit en anglais, il se recomposait. Elles étaient seules au monde, complètement absentes à l’environnement. Hors du lieu, hors du temps. Solveig lui a enlevé son manteau, et on a vu Adeline en jeans, avec un pull Kenzo jaune bouton d’or. Très joli avec le bleu du jeans et le grenat des chaussures Kickers. J’étais ravie, en un sens, qu’elle l’enlève enfin ce manteau, qu’on la voie comme lorsqu’elle est chez elle. Où, ce chez-elle ? Je sentais bien qu’elles allaient repartir, les minutes étaient comptées. Les reverrais-je jamais ? Ça n’a pas manqué, sans un regard vers moi, elle se sont éloignées, main dans la main, elles se sont dirigées vers les colonnes Buren et le Conseil d’Etat, donc vers le Louvre, le métro Palais-Royal et la rue de Rivoli. Pas comme les gens du quartier, qui, eux, repartent vers la rue de Montpensier (comme moi), ou la galerie de Beaujolais, en passant par le péristyle Joinville, devant le Grand Véfour, devant la boutique de boîtes à musique, sous la plaque dédiée à Colette. Tout le monde dit « le grand Véfour », par habitude, mais l’enseigne latérale dit simplement « Restaurant Véfour ». Et vers le jardin, on a gardé, en belles majuscules dorées, l’ancienne enseigne : « Café Salle de Société Restaurant », avec au, dessous, ce que personne ne remarque jamais, « Café de Chartres ». Je suis rentrée chez moi, furieuse de ma couardise, de l’occasion non saisie, de la chance manquée, irrattrapable. « On ne regrette jamais que les choses qu’on n’a pas faites », pourquoi ne pas m’être raccrochée à cet adage qui m’a si souvent servi dans la vie – pour le pire comme pour le meilleur. Il est bien temps, maintenant. Mais j’ai gardé la scène en tête. Repensant à cette petite Adeline, à qui il manque une voix, une famille, une histoire, qui n’est qu’une figure fugitive sur une glace imaginaire.
Il y a un épilogue à mon récit. Qui se situe le lendemain. Le lendemain, je pensais encore à cette petite Adeline, que je ne reverrais que par l’un de ces miracles comme il en existe, mais rares. Car elle ne reviendra pas dans ce jardin. Si elle y venait régulièrement, je l’aurais vue déjà. Et puis elle va en garder un mauvais souvenir. La prochaine fois, Solveig l’emmènera aux Tuileries, au Luxembourg, au Jardin des Plantes. Au Palais-Royal, plus jamais. Comme, visiblement, elle fréquente peu d’enfants, et moi pas davantage, les chances statistiques de tomber sur elle par hasard ici ou là sont pratiquement inexistantes. L’épilogue me concerne, moi. Pourquoi, me demandais-je, cet élan du cœur élégiaque, hors de toute proportion avec l’événement, mineur reconnaissons-le sobrement : une jolie petite fille qui se promène avec sa nurse fait une chute sans gravité dans le bassin asséché du Palais-Royal. Nothing to write home about : pas de quoi écrire à sa mère. A sa mère ! Illumination ! Il faut remonter un peu plus haut, une semaine plus tôt environ. Je suis seule à la maison, le soir (emboîtage des présents de narration), je regarde un film anglais à la télévision : Firelight. Joli film, facile à résumer : une jeune femme suisse, pour aider son père à sortir de prison pour dettes (rien de trop infâme, rien de criminel, et un motif honorable), accepte de faire moyennant forte rémunération un enfant à un jeune aristocrate anglais. Motivation de cet avatar de Rochester dans Jane Eyre (je ne peux pas le croire: la petite fille qu’élève la gouvernante Jane Eyre s’appelle Adèle ! qu’on me dise que je n’ai pas un don !) ou encore de Maxime de Winter dans Rebecca , dans ces histoires anglaises qu’on adore : sa femme bien-aimée, après un accident de cheval dix ans plus tôt (toujours providentiel dans les films, l’accident de cheval, émotion garantie) est restée paralysée, lésions cérébrales irréversibles, consciente peut-être mais interdite de parole, allongée inerte, belle toujours, et le mari: exemplaire, à son chevet tous les soirs. Il lui faut un héritier, d’où la solution adoptée. Notre nouvelle Jane Eyre patiente sept ans, mais cet abandon la travaille, elle se fait engager comme gouvernante, pour au moins voir la petite. C’est une petite rebelle, elle traite ses gouvernantes, y compris celle-ci, avec toute sa rancune d’orpheline, s’est créé une mère imaginaire qu’elle retrouve dans le pavillon-dans-l’île (sorte de gazebo à la Tchékhov) interdit à quiconque. Je suis déjà au bord des larmes de voir le regard de Jane Eyre sur le petit démon, l’aimant malgré ce rejet meurtrier, et ne désespérant pas de surmonter sa résistance, de lui apprendre à lire malgré elle. Le père, d’abord farouche et furibond, se laisse peu à peu conquérir. Rochester et Jane font d’abord équipe, puis bientôt, ah, enfin, lit commun. Il avait su l’émouvoir « au lit », c’est clair. Et se laisser émouvoir, sans vouloir le reconnaître, malgré le côté purement utilitaire de la transaction. Happy ending. Quand la petite, ayant découvert la vérité, demande : « Why did you give me away? » et que La mère répond : « Pour l’argent ». « Beaucoup d’argent ? » demande l’enfant. « Une fortune » répond la mère. « Ah, je suis bien contente ! » dit l’enfant, qui vient se jeter dans les bras de Jane Eyre en disant « Maman ! ». C’est un grand moment. On pleure, je pleure. La méchante petite fille qui se jette dans les bras d’une jeune femme aussi belle et aussi émue, aussi émouvante qu’on peut l’être. La fin du film : autre accident providentiel, le domaine est vendu à cause des dettes du père (de Rochester), il faut donc tourner la page. Rochester prend le risque de libérer sa femme (fenêtre ouverte toute la nuit en plein hiver) en espérant, sans en avoir jamais la certitude, qu’il réalise ainsi son vœu inexprimé. Dernière image : les deux voitures contenant biens et personnes s’éloignent du domaine, on les voit de dos : l’avenir est à reconstruire, mais on a confiance, ces trois-là s’aiment si fort…
Voilà donc ce que j’avais encore dans la tête quand je traînais, oisive, au Palais-Royal. Il a fallu que je tombe sur une petite fille et sa gouvernante anglaise (ou suédoise, ce qui revient au même. Peut-être suisse, après tout ?) Que je sois hantée par cette fragilité émotive d’une petite fille face à sa vraie-fausse mère. Et tout d’un coup, tout d’un coup, s’impose à moi une image. C’est une photo que ma mère m’a donnée, d’elle petite fille, dans un double médaillon (mais les deux photos sont prises séparément) avec son père Marcel Doumer, moins de trente ans, en uniforme militaire, il va mourir dans l’année qui suit, son avion de reconnaissance se fera descendre, nous sommes en pleine guerre de 14. Il est temps de dire que ma mère s’appelle Lucile. Et que cette photo – j’ai hésité avant d’aller la chercher, mais j’ai fini par le faire, je l’ai sous les yeux eh bien c’est Adeline. Peut-être pas dans le détail des traits, mais l’effet d’ensemble est, de façon saisissante, le même. Les cheveux coupés court, une frange. L’année ? 1919 peut-être. Au jugé : sept ans. Le même écartement des yeux, le même nez fin, et cette expression confiante, hardie, une gaieté fondamentale. Une assurance tranquille, le regard planté droit, sans effronterie. On vous apprenait, à l’époque, et cette petite fille-là, quand elle est devenue notre mère, a su nous le transmettre, à nous ses filles : « Regarde-moi quand tu me parles. Regarde toujours dans les yeux les gens à qui tu parles ». Elle avait ce regard direct, la petite Adeline, même si elle ne l’a pas posé sur moi. Je regarde cette photo quatre-vingts ans après qu’elle ait été prise. Cette petite fille a vécu, survécu à beaucoup d’épreuves, vit encore, ne vivra plus très longtemps, et c’est ma mère. Il y a, je le jure, une réelle ressemblance. J’avais peur, en allant chercher la photo, que mon intuition se révèle absurde, non, elle était juste. Cette petite fille d’aujourd’hui, dont je pourrais être la grand-mère, c’est ma mère, enfant, que j’ai vue dimanche jouer seule, avec sa nurse. C’est cela qui, sans que je le sache, m’a émue. Lucile, je crois, n’aurait pas pleuré de sa chute. Mais en suis-je si sûre ? Elle a toujours été tellement larme à l’œil, notre mère, peut-être bien qu’elle aurait pleuré, blessée dans son amour-propre. Au fond je me joue l’inverse de Firelight. Jane Eyre, on le remarquera, n’a à aucun moment à dire : « Je suis ta mère » (elle a juré le secret). La petite fille le découvre toute seule, en feuilletant un album, et la mère apprend qu’elle sait lorsqu’elle dit « Why did you give me away? ». Même si j’avais parlé, au lieu d’être muette et invisible, je n’aurais en aucun cas pu dire : « C’est ma mère que je vois quand je te vois. » Et pourtant. Lucile, oui Lucile, comme il t’irait bien, ce prénom. Je voudrais qu’un jour, pourquoi pas, ce n’est pas impossible, bouteille à la mer, tu lises ce texte, que tu tombes dessus par hasard, que tu te rappelles l’émotion de ta chute, ton manteau sali, et que tu sois touchée que quelqu’un ait vécu cette aventure avec toi, assez pour la raconter.

Laissez-nous un commentaire