Nicolas
Les bancs autour du bac à sable.
Je suis assise, il y a seulement deux enfants dans le bac à sable en plein soleil, un petit garçon de deux ou trois ans avec un bob, un petit garçon un peu plus âgé, avec aussi un chapeau sur la tête. Une jeune fille métisse assez jolie s’approche du portillon, reste plantée là, sans impatience, et lance : « Nicolas, lève-toi. » Aucun des deux petits garçons ne bouge. Elle reste à la porte, sans s’énerver : « Nicolas, lève-toi. » Finalement, le plus âgé des deux petits garçons se lève, va jusqu’au portillon, elle le laisse passer, ne le suit pas, il s’éloigne. Et elle continue : « Nicolas, ne râle pas, il faut venir. » Je remarque alors sur le banc du fond un grand gars silencieux, dix-huit-vingt ans. A regret, il se lève, elle s’approche de lui, le guide vers la porte, et ils partent vers la droite, lui la suivant, d’un peu loin, assez docilement. Tout cela sans un mot.
Charmants bambins
Ils sont trois blondinets, le plus jeune tient sa mère par la main, elle est élégante et bourgeoise, les deux autres garçons suivent, sept ou huit ans, très école-privée, cheveux joliment coupés, gracieux, jolies voix. Fragment de conversation : « Pourquoi tu dis que c’est un enculé ? » – « Parce que c’est un enculé ».
Au Palais-Royal, quelques semaines plus tôt, l’aîné avait peut-être six ans, le plus jeune quatre, ou même moins. Le plus jeune, de mauvaise humeur : « Tu me bats les couilles ». La mère un peu gênée tout de même, de me voir là qui écoutais, bras ballants.
Au restaurant italien qui fait traiteur, en face de chez moi, je suis une cliente habituelle. Pendant que j’attends mes tranches de jambon, le petit Abraham, qui a moins de trois ans, je le sais, je l’ai connu bébé, et qui a maintenant un petit frère d’un an, est gardé par une baby-sitter. Il lève vers moi de grands yeux innocents et me lance : « Salope ! »
Jeune femme éprise
Sur le banc d’à côté, une fille en jeans, tee-shirt, rien de spécial à en dire, elle a son portable collé à l’oreille. « Je sais, je sais… » La personne au bout du fil lui oppose des objections. A l’exaspération montante, je comprends que c’est sa mère : « Je sais, je sais, mais tu me connais, c’est mon caractère, ça me stresse, je suis stressée, tout me stresse… (sous-entendu, Toi aussi tu me stresses). Tu comprends, je ne veux pas qu’y me lâche, alors le samedi, si j’ai code tout l’après-midi… Je sais, je sais… Verdun… »
La pauvrette. Elle explique à maman que si elle veut garder son mec, elle ne peut pas prendre du temps sur le week-end pour passer son permis de conduire, parce que lui, si elle n’est pas là à la demande, il va s’en chercher une autre. Et maman, raisonnable, dit : Mais enfin, passe ton permis de conduire, on t’avait dit qu’on te l’offrait, il est temps que tu saches conduire, il peut comprendre… On sent que maman pense que si celui-là la lâche, ce n’est pas un drame, elle en trouvera bien un autre. Alors que le permis, personne ne va aller le passer pour elle.
« Verdun », c’est soit l’auto-école, soit la maison des parents, là-bas dans la Meuse. Auto-école : il y a bien à Paris l’auto-école Rennes, mais pas Verdun. L’ouest mais pas l’est, la Bretagne mais pas la Lorraine. En plein Palais-Royal, et aujourd’hui, ça fait bizarre, « Verdun », détourné de ses connotations habituelles, anciens combattants, « Il y faisait chaud », disait mon grand-père. Et on en est encore là, pense la vieille féministe démoralisée. On croyait avoir éduqué les filles, faute de changer la société, et voyez les Verdunoises…
Couple bavarois
Restaurant italien.
Quoi de plus dégoûtant que de voir cet Allemand blond, gras et poupin, manger ses spaghettis en buvant de la bière ?
– Voir sa femme, blonde et grasse, venir saucer avec son pain dans l’assiette de son mari.
Si, plus dégoûtant, j’ai trouvé, quelques jours plus tard, au Palais-Royal, à l’heure où tout le monde déballe ses gamelles en plastique pour manger avec des couverts en plastique eux aussi des salades composées d’ingrédients divers liés par des sauces. La femme qui en a une particulièrement grande, de gamelle, d’un jaune translucide, et elle lèche comme un chien, la langue tout entière sortie, longuement, l’intérieur du couvercle, grand comme une assiette : les bords, le centre, le centre, les bords. Jusqu’à ce qu’il soit complètement récuré.
Mime au balcon
Sur la petite terrasse en face de chez moi, au sixième étage, la fenêtre est ouverte, un garçon et une fille sont sortis ; comme on fait pour fumer, mais ils ne fument pas. Elle est en tee-shirt blanc, pantalon noir, très brune, toute jeune. Lui, que je vois de dos, porte des pantacourts bleu ciel, chaussettes assorties et une casquette blanche à grande visière. En bandoulière, sur le côté, un sac noir. Ils ont chacun un portable, mais lui passe le sien à la fille, et la voilà en conversation.
Elle se balance régulièrement d’un pied sur l’autre, venant en appui du pied droit sur le rebord du balcon avant de repartir en arrière, une petite danse immobile, en avant, en arrière. Lui semble écouter, et de temps, sans interrompre, il vient la toucher de la main, pour attirer son attention : toc toc. Et alors, toujours sans interrompre, il vient se pencher sur sa tempe (du côté opposé au téléphone), pour lui murmurer quelque chose à l’oreille ou l’embrasser légèrement, puis il repart. Ce jeu semble lui plaire beaucoup, il le recommence plusieurs fois, elle le laisse faire, cela semble l’amuser aussi, mais elle continue la conversation.
Au bout d’une dizaine de minutes, elle rend au garçon son portable. Ils rentrent, elle ferme la fenêtre derrière elle. Puis une autre idée lui vient, elle ressort, ferme les volets qui s’ouvrent vers l’extérieur, repart à l’intérieur. A cinq heures de l’après-midi ? Cela sent la sieste…
Post-scriptum le lendemain.
Pour la sieste, je me suis sans doute fait des idées. Les volets sont restés fermés toute la matinée et jusqu’à maintenant (trois heures). Je suppose donc que tout là-haut au sixième, alors que le cinquième est occupé, j’en surveille souvent les allées et venues, il s’agit d’une petite pièce désaffectée. C’est la terrasse, si petite qu’elle soit, qui les a tentés. D’ailleurs le garçon avait un sac qu’il avait gardé, c’est bien un signe ça : de visite improvisée et de courte durée. Si la fille s’est ravisée, c’est sans doute en se disant que personne n’allait revenir là de sitôt, et que mieux valait laisser les lieux comme ils les avaient trouvés.
Huit jours plus tard, fenêtre ouverte. À l’intérieur, près de la fenêtre, un sèche-linge, où sèche du linge, justement. Je distingue dans le fond un placard blanc qui pourrait être une machine à laver. Pour la sieste, je me suis bien trompée.
Aladin
Parfois je me lève la nuit (eh oui). Il est trois heures et demie du matin. De l’appartement d’à-côté me parvient de la musique. C’est ce que j’appelle, par erreur sans doute, de la musique « New Age » : sans fin, sans mélodie à proprement parler, des harpes célestes, la musique des sphères, un fond sonore à savourer sur fond de joint. Et c’est sans doute ce qui se passe, à côté. Mon play-boy de voisin est rarement seul, dans ces cas-là, et j’imagine… ce que je veux. Ça ne va pas très loin, mais parfois des gémissements de jeune chatte me mettent sur la voie. Cette nuit, il était cinq heures, c’était une voix italienne sauvage et douce, de l’opéra sans scénario, qui criait l’amour et la souffrance. Je me racontais ce que c’est que de faire l’amour en musique, j’aimais bien l’idée, il me semble que la libido masculine s’y civilise, s’y prolonge en caresses, on tient à distance la pénétration violente, l’instinct pur et dur qui veut que la femme souffre, parce qu’elle aime ça. On se tient sur la crête, sur le frôlement, le feulement, on ne tombe pas tout de suite dans le gouffre. La nuit passe, comme un monde sans début et sans fin, on se tient hors du temps, et cela dure, oh, comme cela dure. C’est une forme d’éveil proche du sommeil.
Je dois préciser que c’est Aladin lui-même qui se dit « Aladin, du Palais-Royal ». Il fait des lectures de poésie avec Catherine Salviat « de la Comédie-Française », et lui, c’est Aladin Reibel « du Palais-Royal » !
Quatre mères
C’est, à l’entrée du jardin, d’un coup, une jolie volière. Les mères sont quatre, avec autant de poussettes (non, peut-être trois seulement), et les enfants « les garçons ! », « les filles ! » comme elles les appellent, une petite dizaine : une moyenne de deux enfants et demi par mère. Entre deux et six ans. Les enfants de deux ans, délurés, prêts à filer à l’autre bout du jardin, ont l’air plus avancés que leur âge, les petites filles de six ans, étroites et maigres dans leurs robes d’été, font plus jeune. Tout ce petit monde s’avance avec des ballons de baudruche de toutes les couleurs, au bout de bâtons, rattachés parfois entre eux, parfois aux poussettes, parfois tenus par les enfants. Il est bientôt deux heures. Le plus probable est qu’il y avait une fête à l’école, qui pourrait être l’école privée de la rue Saint-Roch. Dans la cour des colonnes Buren, fermée au public, des ouvriers (des techniciens ?) préparent une fête : tente, tables pour un buffet. Une des mères se renseigne, veut savoir si c’est public. Comme elle est jeune et assez charmante, un des garçons qui travaillent là lui donne l’information, non sans plaisanter : il y aura les intermittents du spectacle, attention aux lacrymogènes…
Dès l’entrée dans le jardin, on s’accroupit, on joue avec le sable, on se débarrasse des sandalettes. On court jusqu’à la fontaine. Les mères essaient, sans précipitation, d’emmener leur volée jusqu’à la destination finale : le bac à sable, à l’autre bout du jardin. C’est comme une petite classe, les enfants sont habillés de façon claire et légère, du blanc, du rose pâle, il y a quelques chapeaux de toile que les mères revissent sur les têtes, à l’occasion, et le public nombreux à l’heure du déjeuner admire le passage de la troupe avec bienveillance. De temps en temps, un bruit de pétard, qui fait fuir les pigeons : c’est un des ballons qui éclate. L’enfant continue à brandir le bâton avec la petite boule rouge ou jaune au bout.
Une des mères est légère et court vêtue, en robe droite toute simple, deux sont en pantalons, une seule a de grosses fesses dans son jean, et des lunettes, c’est visiblement la moins bourgeoise du lot. La plus jolie joue le rôle de rassembleuse : des femmes comme des enfants. Elle est en short de toile beige, bien moulé sur des fesses rondes, elle est pieds nus dans des sandales. Toutes sont bras nus, sans manches. Elles pourraient emmener leur petit monde à la plage. Je suis frappée par leur jeunesse, qui n’a pourtant rien d’étonnant : la trentaine tout juste. Dans ce milieu, on se marie tôt. Aurais-je pu les avoir comme étudiantes ? Peu probable. Sorties de Sainte-Marie, du collège Sévigné ou d’un lycée privé de province, elles ont dû se fiancer vite fait : au club de tennis ou au mariage d’une cousine. C’est amusant d’ailleurs de se représenter que ce petit gynécée, si homogène malgré l’intruse, suppose quatre papas, en bras de chemise au bureau, par ce beau temps, qui vont sagement rentrer ce soir, embrasser chacun sa chacune, et dire bonsoir aux enfants. A remarquer : pendant ma demi-heure d’observation, une fois assises au fond du jardin, les mères ont fumé, une seule cigarette chacune, toutes les quatre en même temps, le même paquet sans doute, et pas une n’a sorti un téléphone portable.
Dans le fond du jardin, elles ont leurs habitudes. C’est le lieu ombragé, près d’un arbre en cage, directement symétrique, par rapport au bac à sable entouré d’une grille, de celui où s’installent souvent (pas aujourd’hui) les nounous martiniquaises du quartier. Ma préférée-en-short n’hésite pas à escalader la grille pour aller chercher un fauteuil supplémentaire. Et elle le passe, athlétique, par-dessus bord, sans l’ombre d’un effort. Ah, jeunesse… Les enfants ne s’intéressent pas une seconde au bac à sable, ils s’égaillent dans les environs. Je regarde la façon dont les mères à la fois sont entre elles, sans panique, sans angoisse, sans crier à tout moment « Quentin ! » « Manon ! » « Emma ! » et à la fois surveillent. On veille à ce qu’il n’y en ait pas un qui manque. Mais, c’est évident, on compte sur les grandes pour surveiller les petits. Quand un enfant revient, on lui essuie la figure, on enlève le sable, on le recoiffe. Gestes adaptés, avec grâce et efficacité, comme sans y penser. Puis l’enfant repart. Contrairement à tant d’autres familles, pas de petits gâteaux, pas de barres au chocolat, pas de bouteilles d’eau. On ne mange pas, on ne boit pas. Cela confirme qu’on sort de la fête. Et qu’on est dans un milieu bourgeois.
Ma préférée se lève soudain, regarde au loin, attire l’attention des autres, qui sourient sans intervenir : Sur un banc, à cinquante mètres, un jeune cadre très affairé à parler dans son portable tient dans sa main libre trois des ballons qu’on lui a confiés. Avec le plus grand naturel, sans un regard vers les mères. A un moment, il ne les aura plus, un enfant les aura tout aussi naturellement repris. Jolie scène du plus petit des petits garçons qui virevolte, un ballon au bout de chaque bras. On ne serait pas étonné de le voir s’envoler.
« On se gratte pas ! »
Neuf heures du soir. Je descends chercher mon journal dans ma boîte, et une bouteille d’eau chez l’épicier. Devant ma porte d’entrée, un couple : Elle une belle grande blonde, lui passe-partout, tous les deux en pantalon noir. Ils sont arrêtés, et ils se tortillent, l’un et l’autre, comme s’ils étaient dévorés par des puces, au même endroit de la cuisse. Je ne peux pas m’empêcher de demander (je sais que c’est incongru, mais j’ai un ton gentil, et ils ont plutôt l’air de rigoler de leur propre comportement) : « Pourquoi vous vous grattez comme ça ? » C’est la belle blonde qui me répond, étonnée de mon intervention, mais avec bonne humeur : « On se gratte pas ! Lui il cherche son portable, et moi je décolle mon pantalon ! »
« J’ai rendez-vous avec une femme d’une beauté ! »
Au sortir de la pizzeria, vendredi, trois heures de l’après-midi, comme souvent, on tourne un film au Palais-Royal. On voit passer dans la rue de Montpensier des figurants, homme, femmes et enfants, habillés dans le style années trente : chapeaux de printemps, robes jaune ou gris perle, on se croirait dans une opérette du Châtelet. Près de la terrasse du restaurant, une buvette a été installée, pour les acteurs et les techniciens, ils viennent prendre de temps en temps un verre d’eau gazeuse ou de Coca-cola.
A l’entrée du jardin, une affichette annonce aux riverains qu’il s’agit d’un film de Joyce Bunuel, avec Sabrina Ferilli, Christophe Lambert et Charles Berling. On ne donne pas le titre.
La scène du moment se tourne dans la galerie Beaujolais. Service d’ordre relativement modeste pour une scène relativement modeste, d’une dizaine de secondes, qui, sous mes yeux, sera tournée six fois. Six fois « Silence on tourne », « Action ! ». La réalisatrice, assise derrière son écran de contrôle, met six fois le casque, et se plaint auprès d’Alain, le preneur de son, de ce qu’elle n’entend qu’un mot sur deux.
Elle demande aussi que les consommateurs assis à une terrasse de bistro improvisé grâce à deux guéridons, soient plus animés : « Ils sont d’un ennui mortel ». Un monsieur bien correct, à la Buñuel, justement, et son compagnon, bourgeois correct lui aussi, devant une bière et un pastis. Après la scène, on jettera le pastis (à forte odeur d’anis : c’est du vrai) et la bière dans la petite bouche d’égout que je n’avais jamais remarquée, le long de la grille.
Au mot « Action », deux acteurs sortent du café en discutant avec animation : l’un, costume gris clair, cheveux gominés rejetés en arrière, petite moustache de dandy, fume un gros havane. L’autre, en bleu marine, a les cheveux crantés teints en jaune paille. A la cinquième prise, ils viennent auprès de la réalisatrice réciter leur texte, qui consiste principalement en une phrase lancée avec entrain par le jeune homme au cigare : « J’ai rendez-vous avec une femme d’une beauté ! »). Sur le chemin ils croisent une petite marchande de fleurs pimpante qui leur tend un bouquet mais qu’ils remarquent à peine. A côté d’elle se tient une petite fille en robe rouge cerise. A côté de moi, la mère de la petite fille, très excitée, avec une amie, prend photos sur photos.
Ensuite, on vide les lieux pour se transporter, autre scène, devant le grand Vefour. Et je rentre chez moi.
Bac à sable
Pour une fois j’y suis en vraie grand-mère, j’y tiens ma place légitime, j’ai une poussette, j’ai un seau, une pelle et un tamis (disparus quand nous repartirons). J’ai une petite fille habillée en salopette trop grande pour elle (les parents la voient immense, ils achètent systématiquement les vêtements deux tailles au-dessus. Un dimanche matin, il n’y a presque personne. Un père plongé dans sa lecture qui, gentil, propose un biscuit à Théodora en même temps qu’à son fils après m‘avoir demandé de loin la permission (« On peut ? »).
Une famille arrive, la mère et les trois enfants, l’aîné lit tout haut, bien, jusqu’au moment où il arrive à « Musée d’Orsay », qu’il prononce « Musée d’Orsaille ! », c’est mignon. Je pense à mon amie Florence Delay que je projette d’appeler Delaille… Le plus jeune a une petite voiture en plastique, tous les enfants ont envie de s’asseoir dessus, lui s’en désintéresse jusqu’au moment où ça intéresse quelqu’un d’autre, alors, illico, il piaille ou pleurniche.
Je ne devrais pas m’en étonner, c’est la même chose avec les seaux et les pelles. C’est de celui de l’autre qu’on a envie, et on surveille son bien, à deux ans ou quatre ans, comme un propriétaire normand surveille ses pommes.
Une sacoche de bicyclette dont déborde une baguette, Théodora s’en empare. Le père (pas le gentil) vite alerté, la montrant du doigt aux autres enfants : « Oh, le petit voleur ! » Désignée à la vindicte publique. Les voleurs de baguette, au XIXe siècle, on les mettait en prison. Seize mois ! « D’abord, c’est une petite fille », dis-je avec dignité, comme si sa bévue rendait son insulte inopérante. Mais quand une mère me demande : « Comment s’appelle-t-il ? », j’ai du mal à répondre « Théodora », même si on se doute bien que je n’y suis pour rien. J’ai tort de me sentir bizarre, les autres enfants du Palais, quand leurs nounous martiniquaises les interpellent, répondent aux noms de Zélie, Albin, Léonie, Arthur, Solène ou Elie (d’ailleurs, même jeu : « Comment s’appelle-t-elle ? – Elie ».
Mike and Jim
(Au hasard, parce que : allez savoir comment ils s’appelaient ?)
Pizzeria, j’arrive à l’heure limite : deux heures. Et eux débarquent à deux heures vingt : encore plus limite. Mais bon, il y a trois autres tables qui finissent tranquillement leur déjeuner, on les assied : les affaires ne vont peut-être pas fort en ce début de juillet. L’un des deux (celui qui me tourne le dos, disons Jim) boit à peines goulées le Coca-Cola qu’il a amené avec lui. dans une grande bouteille, qu’il pose ensuite, sans façons, sur la table. Pas le style de la maison. Mais personne ne pipe. Le premier mot que j’entends, c’est « Water, just water » (Mike, celui qui me fait face). Et je soupçonne que ça ne va pas être de bons clients. Pire que ce que je croyais ? Un seul des deux commande, la pizza la moins chère : le calzone. Faut voir comment c’est prononcé, mais on reconnaît : dame, la moins chère.
Quand même, le garçon, à l’injonction « Water », a répondu « Vittel ? », et l’autre, le malheureux, a répondu « Yes » – tout ce qu’il sait dire… « Just water » : du robinet, il n’en demandait pas plus. Ça s’ajoutera à l’addition. Du mangeur de calzone et de l’autre, qui sort sans doute d’un brunch copieux, qui va payer ? J’ai dès l’addition la réponse : Calzonero dit : « Combien il te reste d’argent ? » Et l’autre paie, en pièces, mais oui, alignées, faisant le compte.
En face de moi (disons Mike, celui qui meurt de faim) a les oreilles décollées, les cheveux coupés ras, mais il faut reconnaître : très mignon. Beaux yeux, encadrés par de beaux sourcils, (c’est-à-dire pas trop expressifs). Juvénile. Malgré l’accent du Texas, (« water », même pas « wa’der », mais « wa’r », complètement liquide, pas un plouc : quatre années de College derrière lui. Et de dos, je ne vois pas grand-chose, mais quand ils sortiront tout à l’heure, ça confirme l’impression : Jim, pieds nus dans des sandales, et un pantalon safari plein de poches et de ficelles qui lui arrive à mi-mollets. Le haut : les deux portent des tee-shirts noirs interchangeables. Pas de sacs à dos : ils doivent loger dans un foyer pour étudiants américains ou à la cité universitaire, ou se faire héberger chez des amis d’amis qui sont partis à la campagne. C’est plutôt pour se nourrir, le problème.
Les amies de Gisèle
Deux dames, pas de chance, qui viennent s’asseoir sur le banc à l’équerre du mien. Et ça parle fort, ça parle fort : et mon journal, alors ? Ça ralentit la lecture, pas de doute, entre l’interview de Chirac (pardon : l’intervention télévisée du chef de l’Etat) par PPDA et Arlette Chabot (« je décide, il exécute » : grand siècle) et les mensonges de Marie L, grand révélateur de vérité d’après les commentaires tardifs, une fois donné le temps de la réflexion. Ma question : qui s’est occupé du bébé de treize mois pendant qu’ils étaient tous les deux, elle et son compagnon Christian, en garde à vue ? Et question subsidiaire : qui l’avait faite, la bosse au bébé ? On ne lui a pas donné un gnon exprès, tout de même ? Ça a peut-être été le point de départ de tout, le déclencheur. Bébé tombe : Oh, le pauvre bébé, une bosse ! C’est des méchants qui ont fait ça, vilain bobo, méchant, pas gentil, pauvre babichou… Méchants, pas gentils : et c’était parti. Là où je suis renvoyée dans les cordes, c’est quand je me suis énervée tout rouge contre la lâcheté des témoins qui ne témoignaient pas, des passagers qui avaient tout vu et qui n’étaient pas intervenus. Moi j’aurais bougé ! clamais-je. Une vieille dame courageuse, c’est généralement, dans les moyens de transports, la première ou la seule à intervenir, j’ai plusieurs récits qui vont dans ce sens. Une Mrs Marple ou une Miss Froy (Dame May Whitty dans The Lady Vanishes).
Mais demandez à des témoins d’avoir vu quelque chose qui n’a pas eu lieu : ce serait plutôt inquiétant, d’ailleurs ce le fut. Quand le quelque chose qui n’eut pas lieu fut malgré tout raconté, et prouvé avec pièces à conviction à l’appui (Excellent, le coup des cheveux coupés, la vieille technique du scalp, et indolore avec ça. Sauf que, réfléchissez : avec un couteau, pas commode. Pour enlever juste une mèche, il faut des ciseaux.) Mais, de proche en proche : essayez de demander à des innocents de prouver qu’ils ne sont pas coupables. Justement dans un cas qui n’est pas un meurtre, mais un délit (attouchements sexuels sur un enfant), bien difficile à prouver. Le procès d’Outreau. On vient de voir que la parole de la victime n’est pas forcément fiable. Et psychologiquement, la balance penchera en faveur de la victime qui se plaint plutôt que du présumé coupable qui dit qu’il ne l’est pas. Même s’il ne l’est pas. Prouve-le, malin. Une de mes amies commençait ses phrases de reproche à ses deux enfants par : « Qui n’a pas…. Qui n’a pas … (mis le couvert, passé le balai sur la terrasse, rangé les courses, arrosé le jardin…). Et eux : « Oui maman, dis-le-nous, qui ? »
Dans les propos-du-chef-de-l’Etat, je relève une petite phrase qui aurait dû faire bondir, mais c’est passé comme une lettre à la poste ; je l’avais entendue, j’avais sursauté, je la note telle qu’elle est retranscrite dans mon journal. Ça a l ‘air exact, dans la bizarrerie même de la construction, tenant à l’improvisation orale, qui dévie en cours de route, sans possibilité de retour en arrière : « Nous sommes dans une période où les manifestations d’ordre raciste, qu’elles mettent en cause nos compatriotes juifs ou musulmans ou d’autres, tout simplement parfois des Français dans certains endroits, sont l’objet d’agressions au seul motif qu’ils n’appartiennent pas à telle ou telle communauté ou qu’ils ne sont pas originaires de telle ou telle communauté. C’est inacceptable. »
J’entends bien que « compatriotes » veut dire « originaires du même pays » (tiens, le dictionnaire ne dit pas de la même nation, ou du même Etat, pour cela il y a « concitoyen », ce n’est pas le terme qu’a choisi le chef de l’Etat). Mais tout de même, il semblerait que certains (« nous », qui avons des compatriotes, nos compatriotes, ceux qu’il faut accueillir à bras ouverts, à qui il faut « tendre la main », autre expression condescendante lâchée par le chef de l’Etat), certains donc, soient « simplement des Français » : plus français que d’autres ? Ou moins pas-français que d’autres ? Lavés du péché d’appartenir à une « communauté », ou d’être « originaires d’une communauté » ?
Mes deux dames, maintenant. Vieilles copines, se tutoient, partagent amis et connaissances. Parlent beaucoup de l’âge des unes et des autres, comme des enfants qui comparent : elle est née en 32 ou en 34. Tout le monde semble être né entre 32 et 34 : j’en conclus, sans grand risque de me tromper, qu’elles sont nées en 33. Comme qui, déjà ? Pour 70 ou 71 ans, elles sont « encore très bien », comme on dit. Elégantes, minces, bien coiffées, bien maquillées. Bourges, soignées. Pas la haute bourgeoisie, la moyenne, elles pratiquent un argot de commerçantes plutôt que de femmes du monde (bagnole, pognon). L’âge se remarque au fait d’en parler beaucoup, justement, et puis quand elles se lèvent du banc, un peu bas, l’une montre la recette à l’autre : regarde, tu appuies sur les genoux, comme ça. Ah bon, elle ne le faisait pas d’instinct, l’autre ?
L’amour, ça les travaille encore, j’entends le refrain habituel sur le fait qu’un homme qui vous regarde, qui vous fait des compliments, ça vous conforte dans votre narcissisme, votre ego. Et on oublie comme le précédent vous a rendue malheureuse, dit la plus olé-olé des deux, celle qui, depuis le début, a pris en main la conversation. On parle aussi d’argent : « Si j’étais riche… » Elles ne sont pas pauvres, l’une prend l’avion régulièrement, apparemment pour ses affaires, ou son commerce. Maintenant qu’il part moins tôt, elle peut se lever plus tard. Elle parle de ses « clients ». elle pourrait diriger une agence de voyages, pourquoi pas.
Quant à leur copine Gisèle, c’est un désastre : dès qu’elle a de l’argent, elle le donne. J’essaie de me représenter cette philanthrope à qui ça ne sert à rien de donner quelque chose, puisque ça repart aussitôt, pour aller vers Dieu sait qui. Réprobation totale. Pour me faire ma propre idée, il me manque quelques éléments d’information… J’aurais tendance, naturellement, à soutenir Gisèle. Qui a refusé, cette sotte, l’invitation pour la garden-party. De Chirac, sûrement. Où elle aurait pourtant rencontré des gens intéressants, trouvé une occasion d’échanges intellectuels. « Même si ça ne va pas chercher bien loin », dit la plus réaliste des deux, qui sait ce qu’il en est des conversations de cocktail.
Elles sont au courant de la politique, toutes les deux, bon niveau Figaro, et ne tiennent pas de propos ouvertement choquants. Olé-olé déteste (fait deviner à l’autre qui, cinq ou six y passent) Delanoë. « Déjà, physiquement, je ne peux pas le blairer » (mais rien sur ses mœurs : un bon point). « Il est surfait » dit la comparse. Olé-olé est frappée par la justesse du terme. « Voilà, c’est exactement ça, il est surfait ! » Ne manque pas de venir la réflexion sur le fait que bientôt personne ne se mariera plus sauf les homosexuels (le mot est dit poliment). Et les curés, ajoute l’autre.
Si mes deux dames ont des enfants et petits-enfants, ça ne fait pas partie des sujets abordés : peut-être qu’elles savent tout l’une de l’autre sur ce plan, ou que ce fut abordé plus tôt dans l’après-midi (avant le film qu’elles ont peut-être été voir ensemble, et dont elles ne parlent pas non plus), ou encore que c’est un sujet qui fâche : l’une est (par exemple) divorcée, l’autre n’a pas d’enfants… On aborde en revanche le monde du spectacle, le cancer de Sacha Distel. Je n’arrive pas à savoir si c’est la conversation midinettes, type salon de coiffure, télé du samedi soir, ou si elles ont des relations dans ce milieu. Je n’entends pas le nom de cette vedette pourtant connue qu’Olé-olé a rencontrée dans le métro, en toute simplicité, sympa, non ? Il est monté à Saint-Paul, descendu à Franklin-Roosevelt (ce qui prouve qu’elle, elle allait plus loin : travaillerait dans le Marais, habiterait Neuilly ? Pas impossible). Et il écoutait avec attention deux personnes qui parlaient « ordinaire », ça l’intéressait. Bien vu, madame. Moi aussi je fais ça.
Vers sept heures et demie, elles repartent, c’est logique, l’heure du dîner et des informations, l’une doit avoir un mari qui l’attend. Elles ne se sont pas appelées une seule fois par leurs prénoms, quel manque de prévenance pour la chroniqueuse (qui pour mieux entendre sans en avoir trop l’air s’abritait parfois derrière le journal déployé plus que nécessaire). Nous les appellerons avant de les quitter, Monique (Olé-olé) et Eliane (la comparse).

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